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une feuille de mûrier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

une feuille de mûrier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            Jacques regardait sans trop de discrétion la femme assise à ses côtés. Comment une femme peut-elle être ainsi dépourvue du moindre attrait tout en présentant des signes évidents de féminité. Fallait-il y voir une particularité singulière à laquelle il n’était point sensible ou au contraire une disposition plus générale, entendons pour tout homme? Il n’aurait su trancher, hors de supposer trouver justement de l’attrait  dans cette absence, mais c’était faire un chemin assez complexe qui perdait toute sensibilité émotionnelle dans son détour. Ses réflexions lui permettaient de demeurer à écouter ce gros médecin passionné d’informatique qui expliquait l’intérêt d’une classification universelle et médicale des sujets, en un double totalitaire et naïf des appareils comptables. Jacques songe à Virilio qui expose à ciel ouvert le dispositif du monde afin de rendre la vérité obscure d’être ainsi affichée. 

 

                          Il y  a son ami Hans, peut être avec son épouse. Il s’amuse à le faire attendre. Ils avaient convenu de dîner ensemble, mais il a pris son temps dans un café avec d’autres, et là au lieu de se diriger vers un restaurant, il les entraîne dans une sorte d’église ou de synagogue. En fait on se croirait dans un appartement. Certains sont allongés à moitié sur une sorte de lit. A côté de Jacques il y a un femme juive qui lui tend un texte écrit en arabe. Il est d’abord surpris mais en fait il y a une version en français. Les voilà qui psalmodient, il a sans doute au front le livre mais surtout  un collier autour du cou avec un petit objet qui atteste de l’engagement éternel de travailler la Tora. Il y a une complicité très érotique avec cette femme, mais le voisin de droite de Jacques se met à  crier. Il conteste la légitimité du collier. Il se dit Polonais, juif polonais, mais on sent qu’il parle d’autre chose, l’impression désagréable d’un juif kapo. Le culte en une langue inconnue prend fin. 

 

                            Jacques assiste à cette étrange réunion de toxicomanes. Il ne sait trop si cette confrontation entre des drogués hilares et de prétendus spécialistes a quelques sens. Il est au second rang mais est tout de suite interpellé par divers jeunes hommes. Il a vaguement l’impression que ceux ci sont  traités par cet allemand de la jungle qui les virilise de force. Le contenu des propos lui échappe. Il remarque surtout  devant lui, un psychiatre qu’il identifie d’abord au docteur  Nabuco, mais c’est plutôt Derrida avec sa mèche blanche qui pourtant dit s’appelait Delmas Marsalet, ce serait son fils. Il parle pour demander que chacun puisse se présenter avant de parler. C’est là qu’il dit son nom. Il doit être question de l’intervention de Roudinesco qui cite Derrida à propos de la résistance française à la psychanalyse. Cette dame prétend  que la non reconnaissance tient à l’absence de chaire de psychanalyse comme aux Etats Unis. Quand on connaît l’état de cette discipline là bas, on ne peut que souhaiter une issue aussi sinistre. Finalement ils rêvent tous de la même chose, que le freudisme ne soit plus pesteux et qu’ils puissent enfin engranger les bénéfices. C’est pareil en littérature où Céline  géne toujours la belle littérature française. Jacques préfère partir mais il doit passer par une sorte de bureau où on lui réclame des papiers qu’il ne comprend pas. Après cette cours d’école où se tenait la réunion sur des bans de classe, le parcours a une allure d’entonnoir. Une pente très fatigante à parcourir. Il lui semble alors qu’il a un enfant mais celui ci s‘éloigne avec une épouse. Là encore  il n’est pas sûr de ce qu’il constate. 

 

            Il y a dans l’atmosphère un changement lourd et pourtant sans attache, l’arbre fleuri flotte doucement dans l’air. Un vol du pigeons a envahi le champ qui remplace inexplicablement les rangs de vigne selon la stupidité gestionnaire. Elle gémit sur la mort d’un être proche, fonctionnant comme un mur, un être se suicide. Il quitte cette femme et puis il prend des médicaments. Il parle maintenant presque en trop, en plus. Elle n’avait pas compris ce départ cruel. Réparer la cicatrce, peut être. Le coeur ouvert qui pleure. Elle se décide à oublier, à se fondre dans l’anonyme des choses organisées. Un groupe amical essaie de poursuivre au delà de l’usure un certain rituel de rencontres. Jacques assiste à cela comme à toutes choses à la limite du sommeil, un sommeil sans rêve, un effet de réel froid sans médiation imaginaire. L’hôtesse a laissé entendre que son dernier régime est une réussite. Il semble en tout cas que ceci ne soit d’aucun effet sur le vieillissement, la peau qui commence à craquer sur l’os, surtout à la bordure des yeux, souvent plissés. Selon la règle, chacun apporte un présent, objets dérisoires, inutiles mais d’une inutilité charmante, une truelle qui est pelle à tarte, un montage couvert de papier de soie évoquant un phallus, boules de papier mâché et tiges multiformes, message explicite un peu gras et pourtant énigmatique dès lors qu’une femme propose à une femme cet objet un brin sinistré. A vrai dire, cet objet phallé s’inscrit dans un échange complexe ou du moins compliqué dont les raisons qui échappent aux acteurs eux mêmes, se perdent dans les ardeurs de l’implicite. A un certain niveau, il s’agit d’offrir un objet grossièrement emblématique destiné à signifier à l’hôtesse qu’elle ne pouvait faire une dupe dans des manoeuvres de séduction dont elle serait l’élue de la part de l’époux réduit à celui de porteur naïf du message et bien qu’il soit supposé l’auteur de la dite séduction. Rien n’implique qu’il soit ou non actif dans ce processus, dès lors qu’il s’agit avant tout de mettre en culmination une scène croisée où l’entre deux femmes peut s’alimenter d’un homme commun ou supposé tel et dès lors instrumenté, allons jusque là, selon son voeu. L’objet offert, il devient clair que la réponse passe par des confidences dans l’oreille de ce dit homme, les yeux dans les yeux de l’autre dame, voire un peu dans ceux de l’autre époux qui, bien sûr, ne comprend rien à tout ce manège, tout en supposant tout ce qu’il veut, étant plus ou moins pris dans la même histoire en symétrie. 

 

                    

  Hors de ces effets muets, les propos peu soutenus roulent sur un état des lieux collectif et sinistre. L’aisance moyenne est ennuyeuse, sans but. Un des hommes doit être ou militant socialiste ou compagnon de route; en tout cas, il fulmine contre Henri Weber qui vient de se fendre d’un article où il souligne, dans un déni, en quoi Jospin avouant son acceptation du libéralisme mondialisé mâtiné de contenance populaire dirait le contraire de ce qu’il dit tout en le disant. Il semblait scandalisé de ce qu’un ancien trotskiste puisse ainsi faire usage politique de l’histoire freudienne du chaudron percé. Il s’enflamme et  fatigue son auditoire qui de toute façon n’a aucune envie de se mettre à réfléchir sur quoi que ce soi.

 

         Jacques réprime un bâillement.  L’hôtesse se penche vers lui pour essayer de l’intéresser au nom de son tout savoir qu’elle proclame “vous qui savez tout”, il est question de Canetti. Elle ne semble pas du tout situer le personnage dont elle lirait une sorte de journal. 

 

       La pièce est toujours encombrée de bibelots tendance récupération de bon goût qui donne une allure de plus en plus brocante à l’ensemble, une brocante figée dans des effets de meubles sans âge, sans style, recherche d’un effet chic qui se perd dans son intention, comme le reste, comme les tableaux aux murs qui progressivement sont passés de l’oeuvre identifiable connue, au prix expansif,  mode,  à une sorte de bricolage mièvre et personnel. Ce snobisme auto-référé et fermé sur lui même s’expose au regard anonyme d’être largement offert au passant par une baie sans tentures. 

 

         Jacques regarde les quelques êtres qui glissent dehors sous la pluie, d’un réverbère à l’autre. Il attend un peu, il espère quelque figure comme celles qu’il aperçoit depuis son bureau, à la ronde d’appel muet, la folle qui rit très fort au regard pétillant, le rechlinghausen aux propos redondants, l’infirme poussé par son épouse qui ne cesse de passer et repasser devant sa porte, regard mauvais, et ses chiens. 

 

        L’hôtesse finit par proposer le salon pour le café. Ce faible mouvement dans l’espace loin de réveiller le groupe le tétanise d’avantage, le clouant dans les fauteuils où il va poursuivre, tard dans la nuit, sa tentative de conversation. 

 

              A bout d’idée, Gaëlle se tourne vers cet ami solitaire qui fait partie des intimes, sans pour autant que quelqu’un sache depuis quand ni pourquoi il demeure alors qu’il reste mutique, face à une bouteille de rosée obligatoire, quel que soit le choix du sommelier maison. En cette fin de soirée, il devait en être à son quatrième Frontignan. Le regard fixe derrière ses petites lunettes épaisses. Lorsqu’elle prononça le mot “ichtyophage”, une vibration le traversa et au grand étonnement de la plupart qui ne l’avait jamais entendu dire le moindre mot, il commença à parler, s’animant peu à peu, semblant offrir ouvertement  un monologue intérieur abyssal qui bien sûr contrasta aussitôt avec le superficiel laborieux des échanges antérieurs. Loin de noyer ce qui devenait un auditoire sous un déluge d’érudition technique, Pierre Artaga portait l’accent sur une sorte d’histoire du rapport de l’homme et des poissons, soulignant les difficultés d’une telle recherche sur des sites souvent minuscules et remaniés, mais insistant alors sur le bruit de l’eau, la nature, le vent, l’opposition entre des peuples migrateurs et des sédentaires rentabilisés. Aucune trace d’alcoolémie dans son élocution. Au contraire, sa parole se faisait de plus en plus distincte, affirmée. Même, il se leva et revint bientôt avec des photos qu’il sortit du petit sac en cuir qui l’accompagnait toujours. Il passait du côté artistique, il citait les lieux, les supports mobiliers, les reconnaissances d’espèces, salmonidés, salmonidés à grande bouche ou coregoninés à petite bouche. Les distinctions étaient précises, la voix mélodieuse, presque sensuelle. Quelle fougue pour récuser l’opinion d’un certain Cleyet-Merle qui voyait une truite là où il découvrait un saumon dans la grotte des Espélugues à Lourdes. Il passa presque une demi heure à décrire, photo à l’appui qu’il extrait d’un gros port-feuille noir, la tête de saumon mâle en parure de fraie d’Isturitz, les différences de couleurs, la tâche vieil or de la région operculaire. Sans doute encouragé par l’attention surprenante de l’assistance, il entreprit alors une analyse quantitative des représentations de poissons dans l’art mobilier. En ce point, les yeux se dilatèrent, l’attention flottait, heureusement soutenue par la voix, car depuis ce point technique, le sens, s’il en fut un, n’était plus perçu par personne, y compris par l’orateur lui même sans doute. Les connotations évidentes du saumon de la scène d’initiation de la vache  ou encore les ébauches de tracés anatomiques introduisirent quelques nuances mais l’hypnose dormitive était de règle. Une dernière pointe contre l’ésotérisme du dit Cleyet- Merle et Pierre mit un terme brutal à ses propos pour retomber dans son mutisme figé et reprendre ses effluves éthyles, étrangement en attente de la fin de son discours. Il marmonne cependant  comme pour lui même: « j’ai été très très mal...  j’ai évité le giron maternel... déprime... alcool.... je me suis  même assommé dans les escaliers... sonné ... et puis j’ai changé de tête... » Il faisait au moins allusion à son catogan coupé «j’ai arrêté le médicament de jean Marie »  Il  parle sans doute d’impuissance, et là encore l’humeur  s’inverse dans le soliloque «il va bien falloir commencer... tout va bien ...quelques petits canons, dans la bonne humeur, sans sentiment de culpabilité, une  boisson conviviale, un  changement de look , il est temps à  l’âge que j’ai “» Il rit tout seul en s’étouffant à moitié. Une petite larme, une image lui vient à l’esprit, ses parents  « eux....comme si j’étais un gamin, ça me rendait assez en colère, mon  père en pyjama, j’avais honte avec son sexe si visible alors, ma mère odieuse, chez ma  tante,  je voulais pas y aller, elle te donnera des sous , disait ma mère, c’était une grande tante,  à Brive... rigide... ils  me laissaient,  ils étaient tranquilles, j’avais  cinq  ou six ans »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

           Jacques se demandait ce qu’il faisait là. L’air frais du matin n’avait pu dissiper cette impression de vide intérieur. Il n’arrivait plus à maintenir les miasmes du quotidien à une hauteur insignifiante. L’âge sans doute mais pas tellement l’âge en soi, toujours relatif dès lors qu’il n’avait jamais été en forme physique, et que moyennant quelques précautions de mouvements, il ne ressentait guère de douleur, d’autant que ce qui l’avait ennuyé plus d’une fois, à savoir des manifestations de colite, semblaient s’être dissipé et hors quelques séquelles hémorroïdaires, il pouvait dire qu’il jouissait d’un corps silencieux. Il n’était uniquement troublé dès lors que par quelques exigences à caractère érotique. L’accumulation d’une série sans perspective l’obligeait à gérer de plus en plus des  particules sans consistance. A peine avait-il fini de trouver une solution à un problème qu’un autre se manifestait tout aussi inutile, dérisoire, vain, administratif en un mot. Tout ceci le fatiguait. Il ne ressentait  même plus les idées de suicide qui avaient pu introduire un romantisme charmant  à certains moments de son existence. C’était vraiment une fatigue que ne pouvait absolument pas apaiser le caractère particulier de l’air plus bleu, plus clair. 

 

       Il est vrai que ce qui s’offrait à son regard avait l’inconsistance des lieux modernes. Un palmier dans un coin sous une lumière artificielle. Les hommes avec leurs petites serviettes qui se pressent pour embarquer dans cet avion du midi. Jacques partait sans joie, sans peine non plus, traînant sa carcasse vers ce colloque de l’Organisation qui, ayant découvert sa survie, l’y avait donc convoqué. Il savait bien qu’il n’apprendrait rien, tout au plus une aggravation du sentiment d’écoeurement qui accompagnait son rapport au monde. Ce matin là  il était encore plus creusé en lui même, porté par  la phrase proustienne qui constituait le fond sonore de ses voyages automobiles. Il s’agissait d’un amour de Swann, et les détails, les nuances, la complexité bien réelle des relations, pourtant en elles mêmes de peu de poids, tout ceci rajoutait à l’impression de vide qui l’envahissait chaque jour davantage. 

 

        La chambre ne présentait guère d’intérêt. Elle n’était ni moderne, ni ancienne, sans doute une construction des années soixante. En face une structure nautique. L’eau s’agite en petits pointillés. Plus bas un homme au téléphone disait «qu’est-ce qu’il fait beau maintenant! ». Petit balcon, un bac riviera sur le rebord d’une fenêtre. Rien. Une brusque coupure d’électricité lui avait fait perdre la fin d’un thriller qu’il regardait à la télé, pour occuper cette impression de vide qui ne le quittait pas depuis le matin. Il était à distance des objets, parfaitement en harmonie avec l’ouvrage de Thibierge sur l’image et son double, sur la bordure de la sensation relative à ce genre de choses. La journée s’annonçait difficile. Il aurait pu regarder les choses comme elles se présentaient à ses yeux, essayer de construire le monde qui s’offrait à sa vue, à partir de la surface réfléchissante de l’eau  et  en contraste avec la montagne au fond, prise dans une sorte de brume qui était sans doute d’avantage un effet de la lumière qu’une production de la densité de l’air.

 

           Il repensait à la conversation qu’il avait pu avoir dans le taxi, un homme issu du pays basque qui s’ennuyait beaucoup dans cette ville, il trouvait les gens désagréables, il rêvait d’humidité, de champignons, il rêvait de Saint Jean de Luz. Jacques ne rêvait à rien. Il songea aussi à une image de l’avion qui avait retenu son attention peu après le décollage de Bordeaux, lorsque l’appareil filait droit vers son altitude de croisière. Les effets de  brume à la surface du fleuve, au delà de la ville, impression d’un nuage localisé dessinant le bassin aquatique. 

 

         La panne de courant durait. Il ne pouvait profiter de la fin du film qui était d’ailleurs difficile à voir à cause de la lumière qui inondait la pièce malgré les rideaux. Le film mettait en scène une obscure histoire d’allure satanique. L’intérêt  pouvait en être la demi explication qui pouvait venir chuter  à un moment donné. Il n’avait pas le courage de reprendre son livre théorique. Il n’avait le courage de rien. 

 

        Jacques est descendu vers la salle de repas. Il y a un certain nombre de gens par deux, par quatre ou plus. Il est le seul à une table. C’est fréquent ce genre de chose. Il choisit un menu. On lui sert un repas. Heureusement qu’il dîne avec Burrough William. Enfin c’est ce dont parle cet être livide qui vient de s’asseoir face à lui, selon l’ordinaire de ses sensations spontanées.

 

       Jacques avait  depuis longtemps des manifestations d’allure hallucinatoire qui sans aucun doute limitaient l’inconsistance toute réelle des choses. Scatore Vanessa, telle était le nom de la forme, une femme qui fut. Elle parle de coups de feu, une balle de fusil dans la tête; elle aurait voulu  écrire tout ça, « je suis entourée de morts, déjà quand je suis née, la guerre d’Espagne,  le cercle qui m’entourait,  c’était  beaucoup de morts potentiels »  Il y avait eu après le sida, la déchéance corporelle, mentale. Son travail à la fin était de bourrer les  morts. Elle n’arrivait pas. Après il y avait eu un viol.  Des images très dures. « je sors pas des malades, il faudra bien que j’en meurs » Elle avait du finir par en mourir ou pas. Elle partait sur une autre histoire, entre les plats,  le jeune homme qui s’était jeté par la fenêtre, il y avait des policiers, « je pouvais pas ne pas regarder » Elle l’avait reconnu, un jeune homme destiné à mourir. L’ombre féminine devient diffuse, un instant un corps marqué d’alcool mais dégageant un certain charme était même visible dans le soleil. Sans raison logique, le visage momifié de Burrough vient s’y substituer,  sur un corps de femme donc. Comme si le livre de Jacques se mettait à parler à travers la vision. Il lui parle de son voyage en Amérique du Sud, à la recherche du Yage. « Je me suis arrêté ici pour me faire enlever quelques hémorroïdes». Tout tourne effectivement beaucoup autour de ça, « les dents cariées, sous vêtements douteux, troubles hépatiques, psychosomatiques ». L’effet du produit lui même est assez peu explicite, ce qui demeure en dehors de quelques sensations vaguement hallucinatoires, qui ne dépassent pas l’expérience du rêve le plus ordinaire, plutôt des sensations nauséeuses liées à l’intoxication. «Passer la journée dans la jungle avec un indien pour ramasser du Yoka, creuser des trous, inspecter les gogues … J’ai pensé que c’était une chance d’expérimenter la pollution femme  une fois pour toute avec sept créatures femelles, soufflant dans le cou, poussant des bâtons et les doigts dans la mixture, et ricanant bêtement.» Jacques écoute, il n’a rien d’autre à faire que d’écouter. Même les vapeurs du rosé ne changent rien à cette affaire . Il écoute le discours de l’écrivain s’engluer progressivement dans une espèce de mysticisme où les fragments se mélangent, où l’exploration se gatise sur elle même. 

 

        Par d’autres voies moins toxiques, Jacques est au même point. Il fait soleil. Il ne sent pas la lumière. Il se demande s’il va rester là en attendant le soir ou faire quelque chose, mais que faire? Il fait soleil et cette lumière lui fait peur. Il est habillé en hiver dans un lieu qui encore ne le connaît pas. Il se sent décalé, perdu. Le bracelet de sa montre est rompu. Encore quelque chose de supplémentaire dans le fond de la poche. 

 

              Peut être que Jacques croit que l’écriture est en train de lui venir, comme le reste, par magie. Il est sans repères, ni présent, ni futur. Jacques se demande ce qu’il fait là. Rengaine. Jacques a la flemme de prendre son véhicule. Quel véhicule? Il n’a pas de véhicule. Il est coincé au fond d’une crique. Minable dans un site minable. Loin de tout. Cela lui rappelle un autre Congrès où il s’était rendu, bien plus proche de chez lui. Sur la côte Atlantique, beaucoup d’instructeurs cette fois. Il n’avait plus aucun souvenir de ce qui avait pu se dire à ce moment là. Il avait reconnu un homme de son passé étudiant Sans d’ailleurs savoir qui il reconnaissant en le voyant. L’autre combla l’apparence d’évocations qui lui semblèrent lointaines, quasi inconnues. Il souriait. Verdiglione. La Salle des colonnes. Vinci. Bien sûr, il gardait plutôt vif des dégoûts alimentaires et ce chinois coincé comme lui dans un wagon oublié de la gare de Nice. Là aussi, il avait fait un énorme effort. Il se demande toujours pourquoi il est toujours obligé de faire des efforts. Il pourrait tout aussi bien ne rien faire. Laisser partir, car comme de toutes façons, tout est foutu. Pourquoi se fatiguer? 

 

           Il n’aurait su dire si ce à quoi il lui était donné d’assister l’affliger pour des raisons qu’on aurait pu dire objectives. Il  constatait une fois de plus qu’un espace collectif était envahi par au maximum l’esprit de corps, c’est à dire une identification imaginaire à un minimum, mais nullement à ce qui pourrait en faire l’essence en elle même. Certes il pouvait évoquer ici sa position d’idéalisation du moi soumise à un impératif surmoïque dans l’intensité, il est vrai, s’estompait avec le temps. 

 

          Fenêtre ouverte, le paysage du matin avait changé d’intensité. Surface aquatique où quelques voiliers erraient. Surface légèrement argentée. De fait nappe malodorante qui ramenait l’image à sa consistance matérielle. Au fond six petits immeubles, à cette distance, posés à flanc de colline. Quarante étages au moins. Un bateau entrait dans la baie, moteur ralenti. De grands oiseaux volaient au large. Dans le ciel, au dessus d’une bande rosée de nuages vaporeux, deux bandes de nuages blancs. 

 

             Le discours du lieu était de prendre appui sur des notions plus ou moins conséquentes de filiation, de généalogie. Hors de l’aspect universitaire de la question, la masse des pré-vieillards s’interrogeait manifestement sur leur disparition prochaine et programmée. Tout se perdait de fait dans des considérations génétiques, statistiques. L’espoir de couvrir l’ensemble d’un champ extensif plutôt que de s’en prendre à la seule vraie question, celle de l’intention. L’effet était donc celui d’une bouillie incompréhensible. La plupart des acteurs n’attendait bien sûr pas grand chose, se situant dans une moyenne pratique qui ne demandait que cette bouillie comme référence. On pouvait remarquer facilement en ce lieu où l’alzeihmer soufflait doucement quelques femmes comme perdues en des contrées encore juvéniles, au moins par contraste. Une charmante dame se mit à intervenir à propos de Descartes. Elle semblait ou connaître les méditations par coeur ou trimbaler ce texte toujours avec elle. Jacques n’écoutait pas. Son regard se posait sur des bas noirs. La femme semblait seule. 

 

              Il la retrouva plus tard, mais cette fois accompagnée d’un des orateurs, un philosophie plutôt confus, le couple ayant pris place juste derrière lui, alors qu’il se rendait à une conférence consacrée au clonage. Il revit en esprit ce discours de l’après midi, mélange invraisemblable de références littéraires, de terminologies plus ou moins complexes, le tout  avec un débit inspiré et rapide, au point de vider progressivement la salle. Lui même finit par demander si la salle souhaitait qu’il mette un terme à ses propos. Il contrastait cependant heureusement avec ses prédécesseurs qui, à la tribune, poussaient des éléments d’allure ethnographique. La position de Jacques dans le bus lui permit de distraire son ennui en écoutant la conversation. Il regretta de ne point avoir pris de carnet pour noter  ces fragments spontanés de romanesque. Il devait se contenter de sa mémoire qui n’était pas très sûre, labile, étrangère à son contenu. Il ne pouvait que regretter justement l’effet secondaire d’une retranscription qui allait faire perdre les multiples détails qui seuls pouvaient justifier le contenu parfaitement insipide de ce qui s’échangeait là. Il était là et donc il écoutait. La conversation n’était pas très vive, ils ne savaient trop quoi se dire même si l’on pouvait supposer que de manière assez inerte, chacun cherchait quelqu’un. Après un silence, l’homme se mit à évoquer des souvenirs d’enfance. Il devait parler de sa grand mère. Elle ne répondit pas. Il changea de sujet et parla de cinéma. On passait  franchement du côté du faire valoir. Il expliqua que le cinéma n’était qu’italien. Lui même visionnait tous les mois, oh non, tous les deux mois, Violence et Passion, bien sûr le terme en lui même pouvait être un appel explicite. Elle ne répondit pas vraiment non plus, car la seule chose qui semblait l’intéresser était de pouvoir raconter sa vie. On apprit très rapidement  qu’elle avait un fils, que ce fils était assez âgé. Il était un peu autiste, pas psychotique dit-elle. Il voulait travailler dans un laboratoire. Quelques problèmes de scolarité. Le bus essayait de pénétrer sans trop de mal à l’intérieur de l’hôpital. Elle avait bien essayé de répondre sur la question si importante du cinéma, mais elle ne savait pas qui était Kubrick, ni Fellini. Il était dès lors difficile de donner un développement à un tel échange. Quel métier cette femme pouvait bien exercer, malgré la majorité supposée, cela faisait quand même mystère, dès lors que l’on pouvait au moins supposer à l’espèce  une couche culturelle qui, faute de formation, faisait fond de commerce. Enfin on en revint sur elle même, son sujet favori. Ce fils, le mari, difficultés de divorce,  il ne signait jamais, même l’avocat en avait assez, six ans, huit ans. Le bus arriva enfin au Centre. 

 

              Jacques gagna l’amphithéâtre, s’assit dans les premiers rangs. Le couple le suivit et s’installa juste derrière lui, une fois de plus. La conversation reprit et Jacques poursuivit son écoute. Pendant le changement de lieu, on était passé au cran supérieur. Elle parlait maintenant d’un ami un peu curieux qu’elle avait eu un temps. Il voulait lui offrir une Ferrari, ce qui, vu le contexte, frisait l’évidente mythomanie. Le bruit de la salle augmenta. Jacques perdit peu à peu le fil et commença à s’intêresser aux divers personnages qui devaient l’informer des toutes dernières nouvelles en matière de bricolage de l’espèce, ce qui lui rappelait de vieux souvenirs, là bas, sous une Bastide, puis à Ceylan, puis encore en Médoc. Les nouvelles étaient d’ailleurs bonnes puisqu’il semblait possible plus ou moins de tout faire, transfert de matériel génétique dans un cytoplasme autre, le tout dans un utérus troisième, bref cinq mères pour un clone, pouvant bien sûr naître avant sa propre mère. Et même une tératogenèse spontanée et incompréhensible  semblait rajouter au bricolage un brin de fantaisie.

 

                   La nuit passait. A la télévision, Betina Rheims auteur du très mauvais livre de photos sur un Christ féminisé, essayait de s’élever au niveau de l’auteur maudit, face à un Salman Rushdi dont la séparait  aussi bien la langue que le regard ptosé. Jacques associait bizarement sur une parente, sans doute encore vivante à cet instant qu’il n’avait pas vu depuis très longtemps, il en gardait le souvenir d’enfance, debout, massive, jambes violacées entre les bandelettes vasculaires, boursouflures plus ou moins éclatées, suintantes, grattées, entretenues. Calée contre sa cuisinière où chauffait  sans cesse une cafetière, goût infecte garanti qui s’aggravait au fil de la journée. Langue de vipère, elle était au courant de tout, dans le village, sans bouger de chez elle. Il faut dire que longtemps, elle avait été épicière. Vu l’intensité du commerce, l’essentiel de son  activité se réduisait à  transmettre des informations d’une à l’autre puisque cette circulation ne pouvait passer que par les femmes, dans cet univers clos et triste où en fait, il ne se passait rien. C’est en ce lieu désolé que le président Chirac avait trouvé bon de faire réparer un vieux Château, puis de l’entourer d’un parc à la française. 

 

            Jacques venait de se rendre compte de la présence d’immeubles supplémentaires, en face, comme si ces deux tours là venaient de surgir précisément du vide . Il lui semblait pourtant avoir bien observé la montagne. La lumière avait changé de nouveau. C’était donc le soir, un petit peu comme dans la création. Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le second jour. Des bandes de  nuages roses et légèrement noirs alternaient depuis le haut de la montagne. Un peu plus avant, en partie caché par l’avant toit, une bande partait plus à la verticale, plus large, plus rose. Le reste du ciel, sauf au niveau de la montagne, était d’un bleu très clair, presque blanc. 

 

     Le bateau attendait le premier trafic  des Membres vers la grande soirée, prise dans le message implicite qui filait de bouche à oreille. Le dispositif du Congrès avait toutes les caractéristiques, déjà remarquées, de l’émotion groupale, avec une insistance sur l’amour, d’autant que l’âge certain des intervenants poussait la chansonnette de l’expérience. Non le signe d’un changement mais plutôt une sorte d’aveu de fin du monde. Le patriarche avait beau évoquer trois générations de Responsables, on cherchait vainement la troisième. Ces vieillards n’avaient dans le fond rien d’autre à transmettre qu’une somme d’erreurs de jugement qui converge vers leur propre mort.  Mourir dans l’amour comme ils avaient vécu. Leur expérience, certes intéressante, ne pouvait alors que disparaître avec eux. Il y avait vraiment de quoi rendre Jacques optimiste. Ce à quoi il ne résistait pas le moins du monde. Avec eux allait disparaître une certaine pratique, un certain rapport au monde. Comme le bateau qui quittait le quai. A la place il n’y aurait bientôt plus que les machines outils qui allaient ranger l’homme dans les affiliations, comme le disait malgré tout avec justesse un des intervenants. 

 

          Jacques sentait ses symptômes d’inhibition l’envahir. Il faisait de grands efforts pour supporter les séances intramondaines entre les séances d’expositions. On pouvait toujours dormir, avoir l’air plus ou moins intéressé pendant une conférence, mais après, il fallait errer entre les gens et essayer d’engager des conversations qui  avec une femme qui crut le reconnaître, qui avec le voisin de table le plus immédiat. Dans ce vide où il avançait,  Jacques songeait à l’évocation du clonage humain. Là, remontaient à nouveau des évocations anciennes, mal définies dans le fond, d’un lieu de mémoire qui ne semblait pas obéir à quelque refoulement mais bien à une autre existence. Il était ainsi perdu entre le réel et l’imaginaire. Le laboratoire. Il revoyait une bastide entourée d’arbres ou plutôt une chartreuse. Chartreuse ou bastide? Les mots le renvoyaient sans plus de précision d’un bout à l’autre de la France. C’était surtout lorsque le professeur Renard se lança dans des explications cellulaires qu’il perçut sans doute l’incongruité d’une immense statue de pierre. Avec cela, avancées, reculs, impossibilités, de la science modeste et triomphante. Univers en soi chaotique, refusant des applications et les acceptant dans le même mouvement. Jacques se souvenait que, de toute façon, tout finissait dans l’utérus d’une vache, petit monstre, chimère, cinq mères, six mères. On pouvait d’ailleurs très bien délirer du côté du père fournisseur à son tour de matériel génétique. Donc finalement d’autres solutions que celles qui s’acharnaient, depuis des années, à vouloir faire reproduire ces femmes qui voulaient sans vouloir. Les propos du professeur Renard commençaient à faire un certain mélange avec ces souvenirs étranges qui traversaient l’esprit de Jacques. Il voyait un martiniquais maintenant, un autre professeur, des femmes très belles, comme des images fixes ou presque, des tableaux vivants. Des labyrinthes profonds, quelque chose qui évoquait l’île du docteur Moreau. Il eut même l’impression qu’il était question d’un pape. Ce qui était un peu curieux. Il fallait tenir compte aussi des propos du couple derrière, et la Ferrari, et la cartomancienne, l’hystérie de la dame, le caractère outrecuidant et assez peu sympathique du bonhomme. Tout ceci venait brouiller l’ennui, ce qu’il subissait au matière d’existence. 

 

         Tandis qu’il était dans cet état de conscience relatif à ce qu’il entendait, ces sortes de souvenirs, il lui revint une entrevue avec une autre femme, qui lui adressa la parole lorsqu’elle vit qu’il s’adressait au président lui-même et que celui-ci pour se débarrasser de lui, lui indiquait qu’un texte fondateur nécessitait une correction de sa plume. Le grand homme était d’accueil chaleureux et semblait incarner à lui tout seul cette société en voie de décomposition. Ils réussirent à échanger deux mots sur le thème du “ah vous écrivez” puis sur l’usage délirant des statistiques. Mais à l’occasion d’un remplissage de verre, elle disparut au milieu d’une phrase, le laissant en plan au milieu de groupes repliés sur eux mêmes. Ce petit incident d’intérêt fort réduit  mit en lumière au milieu d’une rareté de contacts par ailleurs, lui revenait en mémoire avec une certaine insistance. Cette sorte de racornissement de son potentiel social avait quelque chose d’étrange pour un homme, il y a peu, recherché de tout le milieu mondain.  Il se surprit le lendemain à retrouver cette femme sur les bans de l’amphithéâtre. Elle portait  une jupe. Non, dit-il, ce n’est pas cela. Il ne savait plus. Par contre, il l’avait croisé, défaite, le matin, au sortir du sommeil, enveloppée, cette fois, il en était sûr d’une sorte de survêtement trop large. « bonjour » «bonjour ». Il y avait  dans le regard de la femme quelque chose de légèrement traînant. Elle n’était ni particulièrement belle, ni particulièrement jeune non plus. Elle avait quelque chose cependant, un petit rien, dont il faut bien reconnaître que la nature tenait uniquement à sa brusque disparition mondaine de la veille. Le petit rien occupait cependant l’esprit vacant de Jacques. Il la croisa à plusieurs reprises dans la journée, sans y penser vraiment tout en y pensant. Il se surprit même à penser qu’elle pourrait penser à quelque chose, voire même à quelque chose qui aurait quelques liens avec ce qu’il pensait lui-même. En fin de journée, il assista même à la démonstration d’un logiciel  parfaitement insipide et traduisant avec une objectivité troublante la réalité du monde, la réalité de certaines pratiques imposées. Au bout d’un certain temps, il découvrit à nouveau la femme à quelques mètres. Sa présence lui sembla de bonne augure comme le signe d’une certaine installation dans les lieux, une sorte de familiarité avec le groupe en quelque sorte. Il pouvait dire qu’il commençait à reconnaître des gens et même qu’il reconnaissait des gens avec lesquels il avait pu échanger quelques mots. Il se mit même à la regarder. Toujours cette illusion propre à son esprit qui était de supposer qu’elle pouvait faire de même. C’était décidément beaucoup plus intéressant que le logiciel. Il en venait à repérer même une certaine insistance dans le regard de la femme. Divine myopie. Le phénomène hypnotique fut ramené rapidement à sa consistance dès lors qu’elle se leva et partit.  Jacques n’avait pu qu’à regarder l’écran cette fois  où des dispositifs contraignants et ridicules se succédaient. Livré à son contenu interne peu structuré, Jacques pensa à un détail supplémentaire. En effet lors de leur brève conversation, elle évoqua un instant antérieur, où retiré de force ou d’état du groupe, il lisait  avec beaucoup de difficultés d’ailleurs  “Deux mots pour Joyce” de Derrida. Il l’avait remarqué sans plus qui s’exposait sur une barge plus loin au soleil. Il comprit que, de son côté, sa position isolée l’avait intriguée, chargée qu’elle semblait être plus ou moins d’assurer une certaine cohésion du groupe, comme essayer de rabattre un conférencier légèrement irrité par les rires de la foule lors d’une vacherie à l’égar de son maître . Dans ce double effet d’après coup, la scène de la plage de béton prenait une sorte de signification qui pouvait conférer alors une consistance à un début de conversation dès lors un peu personnalisée, mais qui hélas pour la consistance tourna donc court, laissant Jacques faire le reste. C’est d’ailleurs le problème. Faute de quelque réalité qui toujours renvoie les sujets à leur consistance redondante et donc épuisante, à leurs petites affaires conjugales, professionnelles, familiales, le commerce ordinaire et sectionnant de l’individu, faute donc de ce poids thanatique, la vie en quelque sorte, l’espace des paroles est ouvert, selon le vide du sens, le texte premier. 

 

 

 

          Jacques est dans l’écume du jour qui le pousse de lieu en lieu. Au passage il entend le maître le pousser au cinéma freudien ou encore calmer son zèle analytique. Il bute sur un triste Jeu de Paume, un texte érotique d’Allouch où il se perd. Il s’entend conter l’absence, essayant de déjouer son esprit par diverses ruses culturelles mais qui le poussent dans le même sens malgré lui. Cette envie de vomir, entre soleil et grêle, au sortir d’une brasserie style nouveau siècle,  singeant une répétition en bravade. Il a pris un duo de daurade et saumon, une île flottante, un café. Il traverse l’Hôtel de Sully, Witkin qu’il croit connaître un peu, mais glisse sur l’ordinaire de la photo judiciaire, il sent le couteau qui tranche les chairs à vif, et ce n’est pas le linéaire vide de Gordon qui va changer quelque chose. Il sent qu’il a organisé son voyage autour de David Nebreda. Il sent le balancement lent de son corps face aux images de sacrifice, de recherche, d’ouverture. Il ne peut en dire grand chose pour l’instant mais c’est bien autour de ces questions qu’il avance, derrière les volets de dentelle. Il pense rester là et attendre dans un petit hôtel que ceci devienne plus clair dans son esprit, qu’il se souvienne de choses anciennes qui le traversent parfois, quelque chose d’un meurtre, ou même d’une série de meurtres auxquels il participe, c’est au delà du meurtre d’âme.

 

           Lorsque Jacques se réveilla ce matin là, il avait le sentiment de ne pas avoir dormi de la nuit, la nuit peuplée d’une sorte de cauchemar de possession. Il n’arrivait  point  à faire la différence entre la soirée de la veille, dans un style entre la croisière s’amuse et le village vacances, et un retour dont il n’avait aucun souvenir. La nuit, le rêve, tout se mélangeait. Il pouvait au moins noter un profond mal de tête, une envie de dormir sans sommeil. Petit à petit, des éléments semblaient refaire surface, suivant ce mode décalé et de-subjectivé par lequel Jacques prenait plus ou moins conscience d’une certaine historicité . Rêve, événement, il n’était plus sûr de rien. Il essaya de se concentrer sur une durée. Le voyage en bateau. Il est là à se demander à qui parler, ou même s’il convient de parler à quelqu’un. L’inévitable couple ou plutôt le couple témoin du voyage en bus.  Jacques a décidément perdu contact avec la nature de tout événement, de sorte qu’il ne sait plus qu’en penser. Sa tendance naturelle était quand même de ne pas penser grand chose de ce qui pouvait advenir, si jamais il en prenait connaissance. 

 

 

    

 

 

 

 

  Donc il est sur le pont, des groupes échangent de ci de là des banalités. Jacques se décide. Il va parler à quelqu’un, ou le gros monsieur à gauche, ou la vieille dame à droite, celle qui était intervenue à propos de Descartes. Il se décide finalement pour la dame à ses côtés dont il n’avait d’ailleurs pas remarqué jusque là sa présence. C’était le professeur de droit comparé de l’après midi. Les voilà partis dans une conversation dont il se demande, comme à propos de toutes celles qu’il a essayé d’entreprendre au cours de ces journées, jusque où et quand la mener, dès lors que ceci lui demande un effort dont il mesure presque la douleur articulaire. Une vague inquiétude le saisit à l’idée de devoir deviser toute la soirée avec cette charmante personne. D’ailleurs n’affiche-t-elle pas une passion, celle pour le Comte de Monte Christo, quatre lectures depuis l’enfance. Jacques profite du bruit du moteur joint à un micro descriptif pour se rendre à la prou du bateau  pour assister à l’entrée dans le port. Lumières, bateaux. Très joli. La suite est beaucoup plus compliquée. Le bus qui n’en finit pas. Les gens qui attendent, ne sachant déjà plus quoi se dire. Il se retrouve dans des docks restaurés de manière plutôt élégante, dans un quartier qui l’est beaucoup moins. Là l’embrayeur narratif commence à se mélanger les rouages. Apéritif. Échangés avec Pierre ou Paul sur l’architecture. Bref la soirée s’annonce plutôt difficile, même si l’alcool rend déjà les lumières très douces et les gens très sympathiques, d’autant qu’on ne semble pouvoir en saisir aucun, chacun étant tissé d’une matière spongieuse, bidimensionnelle. Jacques maintenant est assis au hasard d’une table. Il attend de pied ferme le convive de droite ou  celui de gauche, espérant ne pas retrouver celui qui l’a poursuivi une bonne journée de confidences professionnelles du plus grand intérêt. Est-ce tout à fait un hasard ou un choix orienté de l’Organisation, la table où il a pris place comprend divers micro-notables. Et ça recommence, échanges professionnels, puis combinaisons institutionnelles, reconnaissances croisées, affiliations réciproques, parcours analytiques. Heureusement il y a de la musique de sorte que Jacques finit par ne plus comprendre un mot sur deux, ce qui, comme chacun ouvrait s’en douter, n’a aucune importance. Rien que de banal, d’ennuyeux. 

 

        C’est après que ça se dérègle, mais après quoi? Il y a un manège entre deux responsables. Jacques participe de fait de l’intime du groupe leader. Le seul problème est que cet intime est nécessairement allusif et donc incompréhensible. Il saisit cependant que finalement le fameux Gérard Prunier n’est pas si vexé que ça, même qu’il est très content, qu’il doit venir les rejoindre ce soir, et que de toute façon s’il ne les rejoint pas, c’est qu’il est parti avec une troisième chargée à priorité de le ramener. C’est bien compliqué. Jacques somnole. Après il ne sait plus. 

 

        En tout cas, au réveil, il a l’étrange impression qu’une femme l’a sodomisé dans la nuit. Un rêve? il n’en est pas sûr. Il pense qu’il pourrait s’agir d’une des deux femmes qui sont à sa table, peut être celle qu’il a croisé à plusieurs reprises dans la journée. La scène lui confère une puissance sexuelle incroyable. Il la pénètre de même sauvagement par tous les orifices, même si l’exercice lui semble à la fois improbable et légèrement sportif. 

 

       Jacques en tout cas est soulagé du jour qui enfin se lève, dissipant les brumes de la nuit. Il est confronté à un phénomène de mise à distance des gens, de sorte qu’il ne peut plus leur accorder le caractère de vivant. Une sensation de clonification de l’univers, mais sans angoisse, à condition bien sûr de ne pas être contraint de fréquenter un des ces clones plus d’une heure. Il revoyait des mains qu’il attribuait à l’incube sodomite. Il reconnaissait les mains de sa femme, ce qui était quand même un peu curieux, les mains de Paule. Peut être simplement quelque chose de la texture des mains de sa femme. Puis vient une sorte d’effondrement dans cette vision cauchemardesque, un des derniers fragments qui soutenaient la vraisemblance d’un certain rapport aux autres. Il ne pouvait pas arriver à se sentir actif  dans un processus où la femme phallée le sodomisait. Il était confronté à l’hémi-présence d’une sorte de réalisation fantasmatique. Un autre point faisait surface. Il y avait aussi un regard. Toute cette scène se passait sous un regard. Il savait maintenant à qui attribuer ce regard. C’était celui que tout le monde connaissait, une sorte de dénominateur commun, le maître lui même, tout rond, tout tranquille, qui regardait la scène en souriant. 

 

     Le voyage de retour se fit sans problème. En fait Jacques ne revint jamais tout à fait entier de ce voyage. Il vivait une sorte d’absence. Il pouvait vaguement évoquer un corps fragmentaire, celui que son fantasme nocturne avait cru produire et auquel il aurait voulu pouvoir se rattacher comme preuve d’existence, mais le rêve était fugace, non fondé sur une expérience concrète qui aurait pu asseoir la mémoire sur la sensation.

 

          La pluie avait repris avec son intensité régulière, lancinante. Elle était parfaitement homogène. Au niveau de cet évanouissement interne où se trouvait Jacques. En enfilant ses vêtements, le matin, il avait passé un long moment à observer un grand moustique qui agonisait  sur le dos, s’agitant de manière désordonnée. 

 

         Il apprenait que le Livre de l’Intranquilité venait de s’allonger d’une bonne centaine de pages. Pessoa faisait partie de ses collègues intérieurs, les ombres qui accompagnaient cette existence-là qu’il n’avait pas le courage d’interrompre. Les nouvelles évoquaient diverses manifestations qui annonçaient, dans l’indifférence générale, l’agonie de toute une partie du corps social. De même que les sidérurgistes, de même que les  mineurs, de même que les ouvriers des chantiers maritimes, de même les médecins, les travailleurs sociaux  défilaient pour annoncer la fin de leur profession. De toute façon, Jacques n’avait rien à faire. Son humeur dépressive s’opposait largement  à ce qu’il puisse investir, ne serait-ce qu’un minimum dans quelque référence socialisée que ce soit. Il essayait de reconstituer des traces, mais rien ne venait satisfaire sa conscience, qui lui semblait le seul instrument lui permettant de surnager. 

 

       Il se souvenait d’une vague histoire de chaussures. Il était dans un magasin. Il errait d’étage en étage. il changeait de chaussures pour finalement se trouver pied nu et  ne sachant plus ni où étaient les chaussures qu’il avait choisi, ni celles qu’il avait au départ. Même plus de chaussettes. Il se rappela brusquement qu’il avait décidé de faire ressemeler ses chaussures. Il se réveille là. 

 

               Comme dans Cria Cuervos, le petit concerto de Rieding égrainait  ses notes douloureuses car imparfaites. La naissance du monde. Dans la douleur. Tiens une fois de plus, le petit cheval du meuble d’entrée était arraché. 

 

      Le dernier ouvrage de Derrida était franchement décevant. Le caractère extrêmement redondant de l’écriture, même s’il s’agissait d’interview, finissait par désespérer sur une problématique qui n’arrivait pas à se tisser, car le charme inerrant au touche à touche finissait par se perdre dans la dispersion et  dans les termes les plus communs. C’était du moins ce que Jacques s’autorisait à penser en son for intérieur, ce qui, reconnaissons le, n’engageait  pas à grand chose. Jacques avait cru noter sur une petite feuille de carton quelques indications qu’il n’arrivait plus à retrouver. Depuis le matin, il la cherchait et la perdait sans cesse. Il ne pouvait pas y avoir plus de quatre ou cinq mots sur ce papier. Il avait gardé ça précieusement pendant une bonne semaine, se disant  qu’avec ses modes de rituels compulsifs, une chose après l’autre, que le temps viendrait où il pourrait enfin exploiter le contenu de ce papier. Malheureusement le temps ne venait pas et il fallait aussi lutter contre les effets d’effacement de la mémoire. Jacques dût donc s’en remettre à ce qui demeurait encore et pourtant il ne pouvait que constater les effets brouillés relatifs à l’événement mystérieux qui continuait à le poursuivre en esprit. 

 

        Il regarda en face de lui, la villa de style arcachonais qui faisait coin à la rue. Il y avait là, dans cette forme, sans aucun doute, l’accumulation comme matérialisée d’une grande partie de sa problématique, car cet objet qui, pour une personne étrangère à la région, n’était qu’une caractéristique architecturale, passait ici pour le symbole hautement significatif d’une permanence de valeurs bourgeoises auxquelles chacun se trouvait confronté d’un bout à l’autre de la société. D’ailleurs l’immeuble faisait déjà écran à la pensée du papier perdu dont Jacques cherchait à reconstituer les trois lignes. Le début était assez facile. Il s’agissait tout simplement  de donner une forme qui lui semblait mythique à son fantasme. La pensée avait toujours du mal à prendre forme, à trouver un axe un peu linéaire, elle ne cessait de bifurquer à droite et à gauche, à compter un pas vers ici, un par là, hésitant entre la froideur clinique et le lyrisme ironique. Il n’était tenu par aucune règle sinon celle de tenir au plus exact d’un monde qui dans le fond s’effritait sans cesse, non seulement depuis sa biologie la plus banale mais encore plus parce que le discours avait cessé de faire référence à tout signifié et ce en imposant l’évidence d’un monde parfaitement objectivé. Jacques n’était donc que le jouet de ces flux incessants qui le traversaient et le poussaient d’un bout d’un texte théorique à une séquence romanesque en errant quelque temps devant l’impresson d’un tableau de Cezanne. Il était resté ainsi oscillant d’un pied sur l’autre devant un paysage, jouant de l’apparition et de l’effacement brutal de la lumière entre les couches de pigments, ce que Cezanne disait le petit progrès de fin de vie. 

 

         Une sorte d’organisation totémique, une initiation par le cul, ce par quoi les membres de l’Organisation se reconnaissaient. Ils s’enculaient les uns les autres. Cela faisait lien social. Rien de très original. Peut être avait-il cherché à associer à ce rituel à la fois banal et extérieur, quelque caractéristique sans doute d’ordre fétichiste, ce qui lui semblait de plus en plus difficile à conjoindre avec ce corps supposé mais désormais fragmentaire dont il se servait comme support de réanimation fantasmatique. C’était bien compliqué tout cela. 

 

            Les grilles des vignes s’alignaient impeccables tandis que le feuillage commençait légèrement à roussir. 

 

          Jacques réalisait avec une certaine surprise qu’il venait d’assister à une manifestation en temps réel, quelque chose qui dans un autre contexte aurait semblé fortuit, à savoir une certaine concrétude de l’espace-temps, de manière tangible. Il avait eu un instant  non pas réellement mais potentiellement, entre les mains, un état de bifurcation. Ce genre d’événement qui, dans notre existence, s’opère plus ou moins dans des effets d’après coup. Là, dans l’instant, il avait vu passer la bifurcation. Il ne se retrouvait pas plus avancé pour autant mais, incontestablement, l’événement avait eu lieu. 

 

           Il se sentait alors poète à ses heures, plus exactement le poème s’impose à lui .

 

       oui disait le texte sur Joyce, une eau mourante, sous un ciel gris, le claquement des suaires, le chant de mort réduit aux notes hésitantes d’un violon d’enfant, l’évocation de rives lointaines où le travail écrase les corps pour rien, des corps éclatés, l’attente de la mort. Jacques avait le goût pour une poésie plutôt lugubre.

 

 

              

         

   Les femmes se sont arrêtées. Un chien anatolien au large collier clouté hurle sur la plage. Elles s’approchent. Un cadavre, sur le ventre, flotte vers le rivage. C’est un corps de femme. Les plus courageuses le retournent. La face comme le sexe sont largement dévorés par les crabes ou par l’homme qui l’a tué. Un de ceux qui plus haut fument des cigarettes. 

 

         Une bande d’enfants descend de la colline en hurlant. Ils s’approchent, s’arrêtent un instant, puis rient devant les orbites creuses. Trou entre les jambes. 

 

             Jacques n’a pas vu le feu changer de couleur. Il est au milieu  de l’Intendance, pas très loin du grand Théâtre. Une voiture freine, l’évite de justesse. Il reconnaît la femme au volant. C’est elle sans aucun doute. Elle est là. Elle est déjà là. Ils sont là. Un instant, sa vue se brouille. Il réussit à finir de traverser. Il prend appui contre la petite boutique de fleurs. La femme âgée qui s’en occupe et qui s’apprête à partir, comme tous les midi, manger au Noailles, lui demande si ça va, s’il veut s’asseoir. « non ça ira » dit-il. Il est très pâle. Un court instant, il se sent entouré d’ombres, la foule lui semble peuplée de zombies, d’êtres livides. Pour prendre sa respiration, il s’arrête à la boutique de journaux à côté et achète le numéro de “Pour la Science” qui porte en couverture des histoires de faux. Il reprend sa marche. La fleuriste est quelques mètres devant lui, oscillant d’une hanche sur l’autre, bonnet de laine, comme enveloppée de couvertures, à l’arrière, elle traîne comme une énorme queue de reptile. Il n’y a pas de quoi s’étonner. La Confrérie contrôle le moindre espace de terrain.

 

           Quelques étales, allées de Tourny, lui indiquent une terrasse transitoire. Il commande un plat au hasard et s’efforce de se concentrer sur son magazine, mais hélas il se rend compte à la fois que cette histoire de faux lui est complètement indifférent  et que même l’art, sujet de passion jusque là supposée, le laisser de glace. Il arrive à se fixer un peu sur l’article consacré au système solaire, plutôt aux images, la ceinture de Kuiper en forme de tore au delà de l’orbite de Neptune. Il ne comprend pas grand chose à la logique de l’article mais rêvasse un peu sur les notions de résonance des orbites, sur l’inclinaison de Pluton. 

 

             Il songe alors qu’il n’a pas repéré le moment où Swann passe d’un soupçon transitoire de jalousie à une recherche frénétique de la preuve, c’est à dire ce moment où l’objet électif change de polarité pour démasquer le côté noir de l’amour. 

 

               Il regarde maintenant vers le Grand Théâtre, la colonnade; de là il traverse la petite place encombrée de voitures, l’ouverture de la Sainte Catherine, le voilà sur la façade du Grand Hôtel, éternellement fermé. Il songe, depuis qu’il y organisa, il y a longtemps un Colloque sur l’image où le Maître lui même était venu, entouré de ses femmes, parmi les ors et les stucs, symétrique des salons de l’Opéra. En ce temps là, Jacques prenait même la parole, enfin il croyait, para-maîtrique qu’il était, il avait parlé de perspective. Grand moment. Ruines. 

 

           Souterrains. Communications inouïes et secrètes faisant courir des couloirs de l’Hôtel au Théâtre et de là vers le fleuve. L’envers du monde. Le monde. L’Organisation aime ainsi poursuivre les jeux opaques du symbole.

 

               C’est ce jour là que les lettres commencèrent à arriver. Il est toujours agréable de recevoir des lettres d’amour ou pas, toute lettre est lettre d’amour pour qui ne la lit pas et se contente de sa circulation car la lettre est mensongère de prétendre contenir fut-ce le son d’une flûte au matin, mais de qui? personne inconnue, supposée, posée dans l’intention manipulatrice et quasi expérimentale, explorer les sentiments des re-vivants dont il était. Mais comment une personne supposée pourrait-elle écrire des lettres? Jacques ne pouvait se poser la question en ces termes. Il était tellement habitué à des phénomènes paranormaux qu’il accordait crédit à toute manifestation dès lors qu’elle existait. 

 

 “Vous avez mon coeur, mais ai-je le vôtre? “

 

My true love hath my heart and J have his,

 by just exchange one for another geven

 J holde his deare,

 and mine he cannot mine,

 there never was a better bargaine driven. 

 

        Un jour, avec les lettres, arriva la version de William Christie de Didon et Enée. Jacques plongea littéralement dans cette musique qu’il croyait connaître, y projetant l’identification où il se trouvait être. Il devenait Didon elle même. 

 

I lan -  -  -  -  -  -  -  -  guish

 

I am press’d with tormont not to be confess’d,

 peace and I are strangers grown. 

I languish till my grief is known,

 yet would not have it guess’d

 

Jacques ressentait avec douleur l’oubli d’Enée

One night enjoy’d, the next forsook

 

        C’est à ce moment aussi que Jacques commença à la voir partout. L’interrogation pouvait porter sur l’énigme du la, car  de même qu’il ne pouvait identifier l’auteur des lettres, de même  l’écoute de la musique  le portait  vers un imaginaire shakespearien, de même cela pouvait évoquer quelque hallucination de sosies. Toutes elle. Ce qui aurait bien sûr réduit le phénomène justement à son aspect le plus trivial. Le la de son désir sénescent surgissait, prenait forme, présence intuitive, insistante, discrète, à quoi les lettres d’amour et l’écoute incessante de la musique de Purcell donnaient réalité. Bien sûr, il pouvait  toujours s’interroger sur l’intention de l’événement. Mais il se laissait porter. Il avait constaté que ce mouvement même l’écartait de manifestations dépressives radicales. Les paradoxes de sa conscience entraînaient Jacques de plus en plus vers une zone dont il avait bien du mal à maîtriser les effets externes.

 

        Même ses proches, qui pourtant vivaient dans une certaine confusion, remarquaient  certaines perturbations, distractions, oublis, hésitations. Jacques en effet était un peu à l’étroit dans son espace mental et dans ses représentations. Les diverses entités plutôt subjectives qui grouillaient l’invitaient à se mouvoir plus largement que selon un ordinaire digne d’un Kant, un Kant sans élaboration conceptuelle s’entend. Même les fameuses lettres demeuraient comme évanescentes. Il lui prenait envie de les relire pour asseoir une forme de certitude mais elles étaient comme disparues, effacées ou banalisées. Donc ces lettres d’elle venaient et repartaient selon des modalités qui n’avaient guère plus de poids que la présence diffuse ou localisée qu’elle offrait et à son regard et parfois même à son corps. Ces contacts tactiles avaient quelque chose de voluptueux certes mais avec toujours cette énergie sodomite qui avait fondé le début de ses nouvelles perceptions. 

 

          Jacques essayait aussi d’établir cette elle sur une fiction  pour la dégénéraliser, lui conférer des bornes biographiques, qu’il empruntait à des narrations différentes. Il savait bien qu’il faisait un corps de morceaux comme il  conférait à ce corps un esprit fragmenté. L’ensemble se coagulait pour se perdre dans des détails divergents. Quant à se régler sur la position de Swann vis à vis d’Odette, il ne pouvait y avoir là qu’une possibilité fort labile. De sorte que de plus en plus, Jacques était ramené au manque, au vide. Aucune activité n’y pouvait rien. La durée de ses conversations amicales suivies de longues heures de lecture ou d’écriture faisaient bruit de surface. Il vivait de manière fantomatique. 

 

                 Après bien des détours, contours, retours, Jacques avait  fini par reprendre une activité sub-normale, autant que faire se pouvait.  Plutôt quelque chose d’automatique, presque un rituel vide, non qu’il ne donna point à ses semblables, la plupart du temps, l’impression d’une absence, mais la supposition laisse toujours en question une intention secrète. On n’aurait pu ainsi dire qu’avant ce qui nous occupe, Jacques était d’une consistance exemplaire, mais là, il sentait en permanence le clivage.  Sa consistance d’alors tenant bien sûr à cette organisation complexe de la vie où depuis qu’il avait dû renoncer à son activité de psychiatre, il partageait son temps entre la vie d’aventurier et l’existence factice d’un propriétaire terrien. Il devait donc agir et il s’était aperçu que depuis qu’il avait renforcé les dispositifs de serrage de son existence, les choses allaient plutôt mieux. Dès qu’il desserrait légèrement, une marche, un début de rêverie, la musique de Purcell, le domaine parasitaire réapparaissait volontiers. 

 

                   Malgré la disposition très réglée des horaires, la prévision d’un surnombre d’activités, pour couvrir plus d’une fois l’espace de la journée, parfois le hasard créait un vide. Dans ce hasard, Jacques ne se sentait pas très bien. Il essayait de faire différentes choses, écrire des lettres, envoyer des coups de fil, plus ou moins urgents, bricoler, ranger. Du  coin de l’oeil, il était obligé de remarquer dans le fauteuil en face, une présence qui s’éliminait dès qu’il était pris dans le discours de quelqu’un d’autre et donc qu’il y était absorbé. En face, elle le regardait, en souriant, les yeux plissés. Elle avait enlevé chemisier et soutien gorge, petite poitrine menue. Elle regardait sans rien dire, du moins il n’entendait rien. La manifestation n’avait rien de particulièrement rassurant. Il la regardait, il plongeait le nez dans un livre, elle était toujours là. Il se  concentrait sur l’évocation de propos qui lui avaient été tenus dans la matinée. En particulier cet homme charmant qui se disait doté de pouvoirs télépathiques, guérisseur, il lui racontait avec infiniment de précisions, de gentillesse, les différents aspects hallucinatoires de son rapport au monde, les guerres de religion, de pouvoir dont il était le centre, avec ce léger doute nimbé de certitude où il évoluait. Jacques avait plus ou moins repris une certaine pratique d’écoute, au hasard informel des rencontres. Cette reprise d’attitude ancienne amusaient Paule, Hans et Hélène, dans l’exacte mesure où eux mêmes s’étaient laissés prendre à cette forme particulière d’attention à l’autre. Si Paule et Hélène y voyaient une source nouvelle d’érotisme, Hans y puisait un intérêt nouveau pour le réel qu’il ne soupçonnait pas avant alors qu’il n’y voyait qu’une activité qui aurait pu avoir un terme professionnel.

 

      Elle était maintenant complètement nue, les cuisses largement écartées. Sa posture n’avait rien de lascif, de provoquant. Jacques ne ressentait aucun trouble, aucun désir. Le  corps était posé là. Il avait presque envie de se lever et d’essayer de le toucher, de s’assurer tactilement. Le court instant  de liberté venait de se remplir. Elle avait disparu.

 

         Maurice Paron venait de s’enfuir de France en un magnifique pied de nez à tout ce que le pays comptait de bonne conscience de droite comme de gauche. Références historisantes en boucles fermées, oublieuses de l’actuel de leurs effets. Nathalie Sarraute était morte et  Patrick Saady accompagnait Paule vers le divan, selon son style si enveloppant, si caressant, si mondain, si chic, à la limite du baiser dans le cou et du froissement de corsage. La scène se passait dans un hôtel particulier donnant sur le parc bordelais, éminemment local, dans tous ses détails. La jaguar, modèle ancien, était garé devant le seuil, bien visible. Bien sagement Paule avait garé son véhicule derrière celui de son analyste. Elle s’était glissée vers la petite salle d’attente du bas, après avoir déposé son manteau dans l’entrée. Elle attendait. Peu de temps après, l’homme qui vieillissait malgré lui, était descendu, charmant, mais se voulant neutre, lointain. Il était l’analyste de toutes les amies de Paule et, à ce titre, participait de leurs intimités. Il est vrai aussi qu’il n’hésitait point, lorsque la cure l’exigeait, à rajouter aux séances très strictes d’analyse, trois quart d’heures standardisés, comme après Freud, des séquences supplémentaires culturo-érotiques, de plus en plus culturo et de moins en moins érotiques, dès lors que l’âge limitait ses aptitudes sexuelles. Il aimait cependant se moquer des pratiques hasardeuses des lacaniens peu distanciés disait-il, y préférant patauger dans les dédales d’un contre transfert redondant d’étouffements verbaux. C’est toujours à ce point de ses réflexions qu’il entendait le rire incompréhensible de Granoff, rire qui lui sembla toujours absurde, déplacé dans une analyse par ailleurs des plus standardisées.

 

              Une chaleur lourde étouffait la ville et l’immeuble ancien était envahi par ce poids, gestes lents, déplacements difficiles, paroles dans un souffle. Saady refusait les climatiseurs et autres appareils qu’ignorait Freud mais Freud ne consultait jamais à Vienne dès que survenaient les chaleurs. Saady , la veille, avait accompagné sa compagne du moment -- il tenait à ne pas rester trop longtemps avec telle ou telle, souvent ancienne patiente, elles n’y tenaient guère non plus. Les voici dans un jardin à l’arrière d’une maison bourgeoise à la décoration massive, orientale. L’excuse du maître du lieu, libanais ou syrien d’origine, n’y change rien mais il est vrai que le goût nouveau riche de la patronne, qui accumule des objets hétéroclites, rajoutent aux dorures, aux tentures jaunes et rouges. La salle à manger résiste à toute description, entre les restes de décoration de noël, les faux Van Gogh, les vases chinois immenses sur la cheminée de marbres bariolés, la table en bois sombre hornée de sculptures de lions et d’aigles, les buffets bas alignés sur chaque mur à la limite de la circulation, les vases encombrés de fleurs artificielles, les bougies, le vaisselier débordant d’assiettes maçonniques. Il régne dans tous les coins une pagaille invraissemblable, fruit d’une négligence domestique totale. Comment aurait-elle pu faire autrement, perdue parmi ses saints auxquels elle dévote fièvreusement et ses boutiques de débrits domestiques qui ne sont même plus de l’ordre de la brocante. Elle est énorme, chaleureuse et volubile. A la limite de la douleur, Saady s’efforce de suivre une conversation incompréhensible à laquelle rien ne tient puisque de toute façon la forme noie le fond dans la bouillie. Au moment où on arrive à se concentrer sur un thème, on est déjà dans une infame recette de cuisine qui mélange divers ingrédients surgelés noyés par une sauce dont on devine l’aspect rouge et granuleux. Son époux n’arrive à placer quelques mots, d’ailleurs assez conventionnels, que lorsqu’elle s’arrête, égarée, au milieu de ce qui pourrait être une phrase, mais elle repart déjà vers un saint inconnu qu’elle a découvert dans une église abandonnée, est ce la froide église Chaminade? est ce l’église dominicaine? mais elle n’aime guère ces intellectuels baroques, elle préfère les piétistes intégristes grégoriens. Le repas est servi au jardin. L’ombre qui descend ne masque pas encore l’aspect des choses à l’abondon, pelouse grillée, arbres squelettiques, désordre des pots plus ou moins brisés, mobilier en faux teck fissuré et gondolé, fauteuils réduits à la trame du bois craquelé, une peinture bleu d’un clair étrange a recouvert une partie de ces surfaces mais en rendant encore plus visible le gonflement du bois. Saady cherche à lutter contre l’irrersitible envie d’en arracher des morceaux, mais cela ne ferait pas meilleur effet que de jeter à la tête de la grosse dame un tipunch gorgé de sucre au point d’en perdre tout goût de rhum. Le menu de décongelation Picard étoufferait de sa robotisation toute envie gustative. Il y a aussi un couple étrange, un psychiatre qui se dit psychanalyste et qui semble consacrer le plus clair de son temps à des intrigues de cour. Il vient d’une ville des Alpes, Grenoble sans doute, d’où il a dû s’enfuir après qu’il apparut comme le traître le plus radical lors d’une soirée mondaine. Le cheveux jaunâtre , il ponctue ses vagues propos des termes de responsabilité, de transssmisssssion. On y préfère le discours fleuve de l’hotesse. A ses côtés, une jeune femme muette, brune, fine, qui brusquement se met à parler d’agressions sexuelles, de viol, d’inceste. Sa petite voix, dans la semi obscurité, envahit l’espace. Chacun se tait. Comment comprendre? rapporter des sensations à des souvenirs. Elle se tait. personne n’ose reprendre. Elle rit. Elle songe à un kinésiologue qui attaque le fond des maladies et les aggrave. Elle parle de sa mère maintenant, mère de tous aussitôt. Elle évoque des pratiques étranges de manipulations jointes à du transgénérationnel. Passer par le corps pour voir ce qu’il y a sous les yeux. La nuit est un peu épaisse, se souvenant des chaleurs du jour, prisonnières des murs et du sol. Saady, prétextant son travail du lendemain, prend congé. Son amie qui n’a pratiquement rien dit, en partant et voulant être aimable, magnifie une horrible croûte en relief. Cadeau. Saady sait que cet objet signera plus sa perte que le reste de la soirée.

 

 

      

 Patrick Saady prit la parole assez vite, ce qui était d’ailleurs son habitude. Il parlait souvent beaucoup plus que les patients qui venaient en partie l’écouter peronner, théoriser, écouter sa voix. Il savait qu’il n’était plus qu’une voix, qu’il n’avait jamais été qu’une voix. Objet a, pulsion invoquante. Il est vrai que du point de vue scopique, l’ombre habile du cabinet sauvait la face. Il gardait de la tenue. Il écrivait toujours. Il était publié. Un des rares analystes encore publié régulièrement. Tout ceci ne manquait pas d’un certain intérêt sociologique. Paule l’avait choisi par snobisme, par raison aussi car, devant les difficultés d’une vie plus sédentaire, les ombres de son enfance, sinon les effets mortels de son sabre faisaient retour. Elle avait même connu un véritable état dépressif suffisamment sérieux et brutal pour nécessiter une hospitalisation. C’est là qu’elle avait fait la connaissance d’un clinicien local dont elle avait rapidement eu la maîtrise et dont elle s’était lassée. L’homme avait pourtant l’avantage d’offrir  la rudesse sans illusion des nouveaux psychiatres et le décor désespérant d’un dispensaire.

 

    « J’ai rencontré Jacques » dit Patrick Saady

 

   « Oui » fit Paule, qui se substituait en quelque sorte à l’analyste, bien qu’elle soit elle même allongée

 

    « J’ai rencontré Jacques. Il m’a effectivement  assez inquiété. Je l’ai fait asseoir. Je l’ai reçu au salon car j’avais peur que le bureau ait un caractère par trop officiel qui, compte tenu de ce que vous m’avez décrit, ne pouvait qu’aggraver sa confusion et limiter l’intérêt de notre entretien»

 

       « Alors Jacques » lui dis-je «  il parait, m’a dit Paule, que vous dormez fort mal» Il ne répondit pas à ma question et tourna immédiatement son regard vers ces oeuvres de Moulinier, que j’ai connu dit-il , vous le savez . 

 

        « c’est un tableau spermatique? »me dit-il

 

          « c’est vraisemblable. Vous savez que c’était la manière du maître pour exprimer quelque chose de son corps dans le caractère projectif et artificiel de la peinture »

 

          J’ai beau connaître Jacques et savoir qu’il peut se complaire dans une sorte de mélancolie esthétique ou d’esthétisme mélancolique …

 

        Saady se mit à rire

 

         Il m’a cependant fait une étrange impression. Bien sûr il est à la fois fort discret et fort compliqué dans l’exposition des symptômes qu’il ressent. Il en connaît  trop les modalités pour ne pas finalement les brouiller. Il en a tellement exploré longtemps les méandres à propos de tel ou tel cas qu’il peut jouer à plusieurs niveaux sur les descriptions, glisser d’une place à l’autre. Pour dire les choses de manière simple, Jacques est dépressif. Il en a tous les signes, insomnie, anorexie, anxiété, ruminations. Vous connaissez ses tendances obsessionnelles qui, pour être banales, sont parfois marquées chez lui. Bref en première intention, il relèverait d’un antidépresseur. Mais derrière cet état thymique, il m’a semblé afficher une sorte de détachement où l’on pourrait lire des traces de mélancolie plus profonde, mais sur un versant dissociatif et légèrement délirant. Je ne saurais trop préciser le contenu de son délire car il ne s’en confessa pas directement. Ce n’est pas parce que je raffole de Moulinier, que l’on en trouve plusieurs dans ma maison, que cela justifie pleinement l’intérêt quasi organique que Jacques a pu manifester à ce propos, comme depuis l’intérieur des toiles. Certes nous avons parlé d’un certain nombre de mondanités, il a gardé son caractère précis, ironique, presque cruel à l’égar de notre petit monde. Amis communs, dernières vacances, ce passage vers le Pôle où sa passion pour les cartes anciennes de géographie m’a semblé là encore un peu nouvelle. Il alla même jusqu’à parler de grand intérêt professionnel à propos du récent Congrès où il s’est rendu et  à partir duquel, vous m’avez bien dit que les signes discrets qu’il manifestait depuis quelques temps se sont amplifiés, comme s’il s’abandonnait à partir de là à ses symptômes ou qu’alors il ne fut plus capable de les localiser suffisamment pour les contenir. J’ai même cru que nous n’arriverions à rien de très particulier dès lors qu’un certain jeu de surenchères réciproques était  sur le devant de la scène. 

 

     J’allais le reconduire lorsque, sans doute légèrement hypnotisé par le caractère convenu de notre échange, il se mit  à m’évoquer des choses plus précises. Il m’expliqua son obligation de rigueur à propos d’emploi du temps, la nécessité de multiplier les interventions à type de régulation de l’esprit par le temps, d’annulation de sa personne. Il n’arrivait plus à contrôler ce qui se passait.  Ce qui l’étonnait  le plus et l’inquiétait, l’agaçait le plus, était cette sorte d’érotomanie sans support. Bien sûr, il y avait de nombreuses sollicitations tant internes qu’externes qui contribuaient à rendre presque tangible dans l’imaginaire l’existence de cette une femme. Sans  doute aussi que l’âge venant, il ne pouvait qu’en radicaliser la présence potentielle. Mais difficulté supplémentaire, Jacques ne pouvait se contenter de la catégorie de l’imaginaire pour rendre compte de son expérience. Il ne pouvait, mais n’était-ce pas, se disait-il, le propre de la psychose, il ne pouvait que fonder l’expérience comme réalité. Il savait bien tout autant que l’analyse du fantasme quitte les berges masturbatoires et endogamiques de la fantaisie érotique pour atterrir sur les rives plus arides de la structure, de son écriture minimale et qu’en ce lieu, tant l’expérience psychanalytique que l’expérience érotique n’étaient plus du domaine du sommeil imaginaire. Sans autre preuve d’ailleurs à aller chercher plus loin que ces lettres, certes un peu volatiles, à l’accentuation souvent britannique. 

 

           Il me parla de cette problématique transsexuelle qui s’imposait à lui adjointive à une sodomisation cloacale dont il était alors l’objet de la part d’une femme phallique, à la fois tendre et redoutable, serpentaire. Pour ma part j’évoquais certaines entités proposées jadis par Zulawski. Il ne les récusa point mais ne les reconnut comme étant de son champ. Je sentais bien qu’il ne me racontait pas tout. J’interrogeais sur les phénomènes hallucinatoires proprement dits qu’il ne pouvait identifier comme je le lui proposais. Non il n’y avait pas de phénomènes élémentaires, pas d’automatisme de pensée, pas quelque chose que l’on aurait pu ramener à cette sémiologie classique si précise et si oubliée.  Jacques connaît d’ailleurs bien mieux que moi ces questions, ce qui ne peut rendre l’interrogation facile. Je sais qu’il y consacre, depuis son voyage à Montréal, l’essentiel de ses travaux. Il fallait avoir recours à un autre champ conceptuel, parler de présence télépathique, d’organisation cénesthésique télépathique. Enfin bref, je suis fou, dit-il. »

 

           « C’est étrange » remarqua Paule, « car on ne peut quand même pas dire que Jacques vive dans un univers asexué, désérotisé, qu’il n’a pas la possibilité de se livrer, si cela l’amuse, à toutes les fantaisies  érotiques et relationnelles qu’il veut. Nous ne vivons quand même  ni au Moyen Age, ni dans un univers clos. Je suis moi même tout à fait disposée à me livrer corps et âme à ce genre d’exercice, si son imaginaire le réclame. »

 

            Saady posa sa main dans les cheveux de Paule, en signe d’approbation et de complicité, ce qui pouvait livrer quelques questions sur le type d’analyse dont il pouvait être alors l’artisan. 

 

         « Oui » reprit-il « Je reste persuadé que Jacques vit une expérience qui a quelque chose de, disons, particulier. Vous savez comme moi que Freud…. » 

 

          « Nous allons avoir » pensa Paule  « un long passage de référence » 

 

        « Je ne veux pas insister » reprit-il  « mais vous savez comme moi que Freud a consacré un certain nombre de textes à ces phénomènes marginaux dans le cadre justement sur son travail avec Ferenczi et Jung. C’était autour de la question des psychoses. Les fameux bruits, dont il est alors mention, n’ont jamais été élucidé. Nous avons pris l’habitude, dans notre milieu, de convenir que tout ceci était hors champ. Lacan a même théorisé là dessus» dit-il pour montrer qu’il connaissait ses auteurs, ce dont Paule n’avait rien à faire puisqu’elle les lisait elle-même avec cette curiosité distante avec laquelle elle traitait des concepts, dans le seul but, fort commun, de savoir un peu dans quel sorte de monde nous vivons. Elle avait consacré toute une année à déchiffrer le fameux texte de l’Etourdit, ce qu’à l’évidence Saady n’avait point fait, mais après tout un analyste n’a pas besoin de savoir, même s’il n’est pas sans savoir. 

 

         « Connaissez vous le livre des pénétrations métaphysiques? » demande Saady. 

 

        « Certes » dit Paule « mais je ne crois pas que cet ouvrage, malgré la grande précision de son contenu, doive dépasser le champ strict du monde religieux où il a été écrit. »

 

            « Oui, oui... oui,oui... » fit Saady qui trémoussait visiblement dans son fauteuil. « Ecoutez »dit-il  « il faut que moi même je vous confesse quelque chose, depuis que Jacques est venu , dans ce bureau, elle est là »

 

          « Ah, » fit Paule, « vous l’avez remarqué aussi,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,?”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         Pendant que cette conversation se déroulait, Jacques Lévinas avait depuis longtemps regagné son bureau où il passait jusque là le plus clair de son existence et où il avait augmenté de quelques heures sa présence. C’était un local à mi étage situé au dessus de la librairie Mollat , en plein centre ville. Petit escalier de pierres, immeuble cossu, ascenseur style rococ. La pièce où il prétendait recevoir était très vaste, petite salle d’attente. Il avait bien annoncé avoir repris son activité de thérapeute depuis que l’âge ne lui permettait plus de parcourir le monde mais c’était juste un effet d’annonce pour pouvoir ne rien faire pendant des heures enfermé dans ce bureau.  L’éclairage naturel était difficile côté rue, mais il avait fait venir cette si précieuse substance par l’intermédiaire du puits de jour de la cours centrale. 

 

                Pour la première fois, depuis de longs jours, Jacques était de très bonne humeur. Il faut dire que l’incube érotique ne semblait pas présente dans la pièce. Il savourait le plaisir d’être assis dans un bon fauteuil, d’être là au présent, dans l’attente de ce qui avait été la première visite, oubliant qu’il n’y avait plus vraiment de première visite. Il savourait  sans chercher nullement à combler cet instant par une lecture, une activité, un rangement, comme il le faisait depuis des jours. Il était là, au présent. Est-ce que le terme rayonnant convenait? C’est possible. En tout cas, c’est ce que sembla remarquer  la première patiente, enfin plus exactement la première projection imaginaire. Elle s’allongea, après avoir dévisagé Jacques d’un drôle d’air. Elle lui fit la remarque selon laquelle elle lui trouvait meilleure mine.

 

             « Je suppose qu’il s’agit d’une projection » dit-elle «mais je n’en suis pas sûre. Il me semble que vous avez maigri, que vous avez bonne mine comme si vous aviez rajeuni. Et je dois dire que cela a des effets certains sur mes émois transférentiels. » 

 

              A quelques pas de là, la brûlerie Gama permettait à Jacques des pauses régulières. Il entrait  sans avoir besoin de dire quoi que ce soit. On savait  qu’il venait une dizaine de fois par jour entretenir son taux de caféine.

 

           Son changement d’humeur s’était accompagné d’une étrange sensation. Il songeait au champion de jeun de Kafka. Cette fois, il avait l’impression de chercher une sorte de volupté dans l’absence de prise de nourriture. La sensation retrouvée de faim rendait les choses plus difficiles dès lors que la dépression pouvait faire place à une vie tranquille. Il se retrouvait  à même de ressentir les choses avec toute l’intensité des sensations les plus ordinaires. Il avait beaucoup vécu dans un univers de satisfactions immédiates, de baisse de tension maximale, d’ennui profond. L’impression qu’il avait d’une bifurcation  maintenait désormais ouvert  la possibilité de différer, de manière voluptueuse, le rapport à l’objet. En même temps, il avait l’impression d’avoir “refilé” l’aspect nocturne des jours précédents à quelqu’un d’autre et d’être disponible pour recevoir. 

 

            Elle eut alors une apparence beaucoup plus ludique, comme s’il s’abandonnait  enfin à ce qui se présentait dans l’instant . 

 

            Lire le terme d’hasofin, activité demi onirique, demi sommeil, l’état qu’essaie d’évoquer Clément Rosset. Jacques lit cela sans participation. Il est vrai que le calme de la veille, cette légère euphorie, a cédé à nouveau, revenant au fond de turpitude morale. 

 

             Il serait peut être temps, disait la raison dialectique, après cette lecture sur la dépression et les troubles d’identité chez un philosophie, finalement de travailler la question de la mélancolie. C’est le programme de l’année. A la fois, ce que l’école de Sainte Anne a pu avancer, et puis on verrait bien. Que la chose se présente donc. 

 

            Jacques Chirac recevait à Byttie le chef des tueurs de tibétains. Charles Pasqua allait en Chine pour inaugurer un four. D’après l’agence russe, les tchéchènes détruiraient eux mêmes leur propre capitale. La grosse dame n’accompagnait plus jusqu’à l’école sa petite fille. Seulement jusqu’au feu, et puis l’enfant, un signe de main et elle partait seule.

 

          Il  dormait de moins en moins, au lieu de se réveiller à l’heure habituelle, c’est à dire vers cinq heures, ce fut trois heures. Il se décida à regagner son bureau bien plus tôt que d’habitude. Il se retrouve donc en ville à une heure où il n’y avait vraiment plus personne. Sans humeur de travail, il fit le tour du triangle. Il commença à distinguer quelques personnages furtifs en habit de soirée, XVIIIème. Les ombres avançaient  lentement, se saluant, le saluant. Il rendit le salut.  

 

      Une voix le suivait, par bribes: « un plaisir malsain qui s’en dégage...comme le gamin qui avait tiré sur le chat, il était hyper-content d’avoir vu cette bête souffrir... je dois avoir besoin de la souffrance pour jouir... » c’était une voix de femme, sa voix de femme qui se repliait ainsi sur elle même tandis qu’il saluait d’un air aimable les petits marquis qui sortaient du Grand Théâtre.

 

      Une autre voix sur une tonalité différente « les faits, ça ne me met pas en colère, ça me fait mal... tu es lâche et égoïste... quand je t’aperçois, je t’attends... je suis malheureuse, tu me manques... je pleure... en me disant que vraiment, ça ne vaut pas le coup... tu ne me mérites pas... tu es dans la douleur de la doublure de moi » . Le phénomène nouveau plaçait Jacques dans une sorte d’écoute à l’intérieur de lui même. «  tu me tiens, tu me lies, tu m’accroches ... cela s’est déjà produit avec d’autres hommes... au moment où j’en étais très amoureuse..  une condition essentielle... je cherche chez toi quelque chose que je ne trouve pas... en tout cas, quelque chose de fusionnel, deux corps qui se mettent l’un dans l’autre, qui se superposent, qui se fondent. Cette impression que ton corps est le mien. C’est très simple à vivre. C’est troublant. Cette recherche de mon corps dans le tien. Cet abandon complet, total de mon corps à moi. Je me donne complètement. Tu es le seul objet de mes fantasmes sexuels. Avec quelque homme avec lequel je me trouve, tu es l’objet même de mes désirs. » Jacques avançait de manière quasi hypnotique, porté par cette voix qui s’adressait à quelque chose en lui qu’il ne pouvait pour autant reconnaître comme étant lui même, d’autant qu’un infléchissement thématique venait s’enfoncer dans ses vacillations identitaires « pour ne plus penser à toi, j’ai des fantasmes homosexuels.  Une femme anonyme, une femme qui te remplace. En tout cas demeure le mélange des deux corps, des deux sexes. Je cherche la femme en toi qui me rapprocherait de moi. Je suis tellement à l’aise dans mon corps réduit à ce que je veux bien cependant qu’il soit réduit. Tout ce qui fait le poids de mon corps disparaît instantanément avec toi. Je ne le sens plus, je ne le vois plus. Il n’a plus aucune existence. Il ne reste plus que ce qui fait la femme essentiellement. Nous sommes sans doute soulagés de l’homme pour devenir cet être à deux faces . » 

 

       Jacques se demandait  bien un peu le statut de ce dialogue qui lui parle comme à un autre, cette évocation d’une sorte de lien homosexué idéalisé.  « Souviens toi de nos caresses qui n’ont rien d’homosexuelles. Sans ton sexe, nous ne pourrions pas faire grand chose. La femme avec laquelle je peux faire l’amour est une femme comme moi que je trouve en toi. Je trouve en toi la présence cénesthésique de mon double, comme une image spéculaire incarnée, au delà de la danse où ceci peut se régler. Je réalise en toi la présence d’un corps sans organe autre que ce sexe unique qui nous lie. Je suis en toi, très belle, jeune, un corps magnifique. Tu me donnes un corps présent, plein de pouvoirs. Il vit. Je n’ai pas envie d’arrêter avec toi. Je n’ai pas envie de te perdre. Tu te rends compte ce que deviendrait alors mon quotidien d’ombre.»

 

      Jacques trouvait aussi que les marquises qu’il croisait avaient des airs bien pâles, vampiriques errants. « je ne voudrais pourtant pas continuer à pleurer , à avoir mal du fait de ton absence à moi même dès lors que tu passes tout ce temps à ne penser à rien qu’à écouter ces pauvres humains qui viennent gémir sur ton divan. » La voix semblait ainsi faire corps avec sa pseudo-activité ou évoquer quelque disposition plus ancienne « Je ne suis pas à la hauteur. Je m’efface. Tu n’es pas à la hauteur de cet accrochage inutile, à l’encontre de toi même. Tu te refuses trop à la manifestation en toi de ce corps sublime que tu emprisonnes dans tes pauvres réalités. Lorsque je t’entends, froid et professionnel, répondre à cette foule inutile, j’ai mal au ventre. Tu me rends malade, malheureuse. Je ne vois pas d’autre façon de ne plus souffrir que de ne plus te voir, ne plus t’entendre, mais je ne peux pas partir dès lors que tu m’appelles sans cesse, au fond de toi. Je ne peux pas »  La voix se faisait minuscule, indistincte, au delà de la douleur qu’elle disait.  Elle se tût. Jacques débouchait Place Gambetta.

 

            

             Les rencontres qu’il faisait étaient plus concrètes au fur et à mesure qu’il semblait s’habituer à la présence de ces individus à priori obscurs, lointains, comme pétrifiés dans le temps. Présences hétérogènes à la fois dans le temps et dans l’espace, tout comme les immeubles à l’entoure semblaient basculer progressivement dans leur topographie plus ancienne. Une femme nue était sortie d’un passage. Elle se mit à courir vers lui. Elle semblait  poursuivie. Jacques pensa par des chiens. Il songea à une série de tableaux qu’il avait vu au Prado avec un ami psychiatre, lui même depuis dévoré par ses chiens. Il aurait dit Utrillo. Il s’agissait d’une femme nue qui courait poursuivie par des chiens, devant une tablé de notables. Scène du Moyen Age en tout cas. La femme le regarde  maintenant très distinctement, avec  un air plein de terreur. Elle lui parle très directement dans sa tête. Elle raconte une scène où elle est  déjà nue, dans un salon, au milieu  d’une série de couples. Une femme la regarde en souriant.  Elle semble réaliser la situation où elle se trouve. Elle demande si on ne va pas la tuer, si on ne va pas la torturer. «  Je ne vois pas comment ces personnes pourraient supporter votre survie après ce qu’ils vont vous faire subir » fut la réponse. Elle dit avoir profité de ce qui semblait un instant d’inattention pour tenter de s’enfuir d’abord dans une autre pièce, puis de là par la fenêtre dehors « Ce sera plus long, mais votre sort est scellé», crie la femme derrière. Jacques songe alors qu’il s’agit du rêve qui l’a réveillé vers trois heures ce matin là.  Il se souvenait  même des ébauches de scénario qu’il avait pu rajouter alors, sans doute en réaction contre la première idée qui s’était imposée à lui « les chiens ». Soit elle trouvait de quoi s’ouvrir les veines ou se pendre, soit elle partait en courant à travers la campagne, mais là les chiens la retrouvaient et commençaient à la mordre. Elle était alors ramenée sanglante dans le salon où l’orgie se concentrait alors sur un imaginaire sauvage dont son corps était le lieu. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

          Les flammes montaient à la muraille des morts. La coutume voulait que les notables fassent bâtir, par dessus les tombes des ancêtres, leurs propres sépultures. Ainsi, les surfaces polychromes s’accumulaient les unes au dessus des autres jusqu’à atteindre des hauteurs considérables, à la limite toujours d’un effondrement, car rien d’un dispositif qui eut pu respecter les tensions et les forces des bâtiments ne présidait à cette édification. Les faces des morts étaient toujours visibles, momifiées par des procédés anciens qui les rendaient aptes à supporter les intempéries toujours importantes en cette région centrale de l’Europe. C’est sur cette vision très claire que Jacques ouvrit les yeux ce matin là. Ce n’était pas un rêve, c’était ainsi. Il savait cela mais il ne savait pas ce qu’il savait en sachant cela. 

 

          Le week end s’était déroulé selon des normes définies par Paule qui, de cette façon, avait cherché à calmer le jeu. Il faut dire que revenant de chez le docteur Saady, elle avait très rapidement constaté la disparition des phénomènes ectoplasmiques, ce qui l’avait amené à concevoir avec un peu plus d’acuité la position subjective, particulièrement désordonnée de son analyste, ce qu’elle savait jusque là sans le savoir, sans vouloir le savoir plus exactement. Car si elle avait entrepris cette analyse, ce n’était pas uniquement  par jeu et mondanité. Elle devait bien constater qu’elle buttait sur le type d’individu à qui elle avait cru pouvoir adresser sa demande, confondant ainsi une certaine sociabilité avec des éléments structuraux plus essentiels. Il n’en demeure pas moins que l’influence des propos de cet homme sur sa représentation du monde avait sans doute contribué à son choix lors de ce week end. En effet, plutôt que de proposer à Jacques, quelque dispositif social apte à absorber ses fantasmagories térébrantes, elle opta pour le week end bourgeois, gastronomique  et maritime. Les pins, les cèpes, le Médoc, la plage, les oiseaux qui planent, le soleil, le vent. Elle avait invité Blanche et Georges  dont  on ne pouvait à la fois ni contester l’amitié, la gentillesse, ni le snobisme, l’artificialité qui leur collait tellement à la peau que, même dans une certaine intimité, ils demeuraient ainsi suspendus dans leurs habits de cours. 

 

           Jacques se trouva ainsi embarqué dans une scène dont il connaissait le caractère et les développements, cette forme de contention du désir qui caractérisait plus particulièrement les modes relationnels de la bourgeoisie bordelaise. Cette façon de s’organiser en réseaux serrés, de façon à ce qu’aucun ne puisse exister  en tant que sujet. Finalement il y avait quelque chose de très proche entre les japonais et les bordelais . C’était d’ailleurs une japonaise qui ce matin là, troublait Assouline en évoquant les paradoxes de la femme japonaise à laquelle elle semblait pouvoir s’identifier, du moins en partie de part ses connaissances et son lieu de naissance. Il était question aussi d’une soeur anorexique et d’un père travesti en acteur Nô . 

 

           Jacques avait joué le jeu. Il avait mangé sans faim, entrant dans le personnage qu’on lui proposait, troquant la polysémie du sujet pour la polysémie du moi. C’est à dire acceptant sa mort en tant que sujet pour n’être plus qu’un être social, sans contenu, sans désir. Il ne pût s’empêcher cependant d’émettre une réserve, avant de s’engager dans l’affaire, dès lors qu’il répondit, contrairement aux usages lorsque son ami lui demande si cela allait, qu’il n’allait pas. Mais pour éviter de pousser trop loin un mode non inscrit d’échanges, pour évacuer aussitôt le contenu proposé par cette réponse, il s’enferma aussitôt dans les plaintes corporatistes où il pouvait échanger sans risque. Georges était un homme plutôt chaleureux et ne pouvait faire fi de la faille ainsi avouée. Aussi, contrairement à ses habitudes, embarqué malgré lui, se  fît-il un peu plus à même d’offrir quelques confidences. Il n’alla cependant pas trop avant puisqu’il s’agissait simplement d’offrir éventuellement à Jacques de le rejoindre dans quelques jeux parfaitement socialisés, comme si finalement le traitement de la faille ne pouvait relever que d’un serrage plus fin de la maille. Renforcer le dispositif basal de la société bourgeoise. Que ce soit un club dont Jacques avait pu apprécier l’épuisante performance, que ce soit l’espace maçonnique où son ami semblait évoluer depuis de nombreuses années avec satisfaction. Jacques ne pouvait que sourire de cette semi proposition mondaine, lui qui était membre de la matrice de tous les Ordres.

 

              Le temps était très beau. Les oiseaux se laissaient porter par le vent. Il n’y avait personne sur la grande plage, écrasée de vagues. Quelques chiens couraient en tous sens. Les nappes de nuages venaient par bourrasque depuis le fond de l’horizon.

 

            Lorsqu’il se coucha, Jacques constata un nouveau symptôme qu’il rapporta aux événements récents. L’impossibilité de s’endormir. La nuit allait donc se raccourcir par l’autre bout. Ce ne fut pas tout à fait le cas. Il finit par trouver le sommeil, uniquement troublé par sa présence à elle. Elle montrait en gémissant son anus qu’il pénétrait. Elle était venue le chercher jusque au fond de cette bourgeoisie cadavérique où il s’enlisait à nouveau. Elle le rappelait, gémissante. Elle lui offrait en même temps la mort sidéenne qui devait écourter son destin, dans des proportions satisfaisantes, sans qu’il ait vraiment besoin de faire appel à quelque mort volontaire. Il était remarquable de constater en quoi il pouvait adhérer à ce qu’il venait d’entendre, la position des japonais et des occidentaux quant au suicide. C’était d’autant plus vrai que selon divers niveaux, les choses s’emboîtaient les unes dans les autres. Il était non moins évident que cette marque subjective ne pouvait affecter Jacques qui constatait sa mort en tant que sujet.

 

             Comme mourir sur le concerto numéro dix en Si mineur de Vivaldi, mourir, la voix, la voix qui meurt sur le concerto, sous ce ciel, découpé comme au cutter d’une luminosité diabolique qu’un réel ouvrait. Encore quelques notes, monsieur le bourreau. La musique reprend terrible, folle. La mort n’est pas possible. Ne pas mourir là dessus et pourtant, la vie s’arrête, avec le morceau, nécessairement. Clôture. 

 

 

               Et puis le temps passa. Jacques, semblant guéri, avait cependant des sortes de renvois de la veille. Non seulement son estomac avait du mal à absorber ce qui lui avait été imposé, mais pire encore des bribes de conversation montaient. Il entendait Paule faire allusion au moment où la chose s’était déclenchée, où il avait souhaité danser, peut être. Dans sa tête, bien sûr, il ne pouvait voir la danse que comme un rituel, le tango, danse de mort. Matière à convention, à nouveau, matière à échanges culturels hypercodés. Rien d’un désir ne s’y manifestait. La mémoire de Jacques était imparfaite. Il aurait fallu une transcription au magnétophone pour faire apparaître les caractéristiques de cet échange parfaitement civilisé. Un dialogue de cadavres. Jacques s’expliquait difficilement, cependant, la légère euphorie qu’il ressentait. Était-ce ce bleu Giotto, souligné par le rose des nuages? Ou simplement la musique de Vivaldi qui l’accompagnait jusqu’à son travail.  Le bonheur comme absence de tension, et quelle meilleure définition de l’absence de tension que la mort? Le bonheur des morts.

 

              Après tout, quand Jacques avait ainsi croisé les fantômes, il ne faisait que rencontrer le réel.  Comme si ce réel n’était perceptible, en tant que tel, que dans les interstices de l’identité, puisqu’il ne pouvait en dire maintenant que le souvenir qu’il en avait. Ce souvenir ne s’exerçait plus que dans une conscience. Jacques demeurait dans un rapport objectif à la vaste nécropole où il vivait depuis des années . Il savait maintenant qu’il était mort parmi les morts. Jusque là il se croyait dans une sorte de théâtre, un décor, comme s’il y avait toujours une arrière scène à la scène. La scène était unique. Il n’y avait pas de répétition, pas de souffleur, pas de bord, de spectateur. Le décor XVIIIème était là, livide, immobile. Il y avait rien à en attendre. Tel un Cotard en fin de course, il sentait quelque chose de l’éternité ou de l’immortalité le traverser. Il n’avait toujours pas faim. Il avait repris son fonctionnement somnambulique. 

 

        Une école. Des cris d’enfants. Il avait donc trouvé le livre d’Amélie, “Stupeur et tremblements”. Il venait d’en lire quelques pages en prenant son café. Cela n’avait rien d’extraordinaire, à priori. Il lui vint ce “Ich been a sodomit” qui avait raisonné dans sa tête lorsqu’il s’était retrouvé dans ce restaurant médocain, gambas, foie gras, civet, Médoc local dans une horrible carafe en forme d’oiseau,  en face de lui quatre générations, vision cauchemardesque s’il en était, sur la droite deux couples dont un visiblement moins gâteux que les trois autres, s’efforçait de développer une conversation à laquelle personne ne répondait. Derrière, qu’il ne voyait pas, un homme rotait à intervalles réguliers. Le pire était sans doute les constructions taxidermiques qui encombraient les étagères tout autour de la pièce, pièces animalières qui étaient d’ailleurs en vente. 

 

          Il faisait beau. Rue Verteuil. Juste au coin de la rue Castel Moreau. Un  peu plus loin, la trace encore visible d’un café restaurant. Inscriptions à demi effacées. Restaurant pension. Pension de famille. En face le bâtiment sombre du musée, la rue Boulan. Jacques s’est assis sur un banc, il se souvient vaguement  que jadis, il y a longtemps, hier, il avait observé le mouvement des pigeons au sol, dans ce même jardin, il avait écrit quelque chose là dessus, quelque part . 

 

         Il reprit le texte de Nothomb. Il en fut très vite à la moitié. Pas de quoi fouetter un chat. A peine trois ou quatre remarques sur l’ensemble de l’ouvrage  qui méritent le déplacement. Laborieuse histoire. Il songea en contraste aux milliers de pages qu’il avait écrites et qui dormaient dans des cartons. Son existence minable lui sauta à la figure . 

 

           Sous la ville, tout un réseau de rues, sans doute une cité orientale, reconnue aux nombreux arcs qui traversent les passages, Jacques se promène dans cette ville; il y a de grandes perspectives. Il n’y a personne. Ce qui est plus étrange est cette présence de la lumière partout, même si le soleil n’est visible que tout en haut, entre les immeubles. Ce n’est toujours pas un rêve. Cela  entre dans la catégories des visions claires et distinctes du réveil. 

 

               Jacques passa la journée, tassé dans son fauteuil, à écouter les discours qui se succédaient  les uns après les autres, répondant un peu au téléphone, l’air légèrement abruti, ce qui passait inaperçu puisqu’en face de lui le soleil, brillant une grande partie de la journée  renvoyait sur les carreaux de lunettes une ombre protectrice, un éclat. Il semblait concentré, il ne dormait pas, il ne pensait à rien. Il était dans une présence dont rien ne pourrait le détacher. Au fur et à mesure de ces voix qui passaient, il eut la sensation  que les voix et les corps se séparaient. Il eut vaguement l’impression qu’elle pouvait ne plus être qu’une voix, sans corps. Il cherchait à évacuer cette voix qui était justement du corps vif et qui lui parvenait directement, ce dont il voulait d’ailleurs se défendre absolument 

 

            « je te perds,  je ne suis plus rien, ce que je vis avec toi, quand tu n’es pas là, je ne le vis plus du tout. ça me manque et  pourtant je ne craque pas; je maintiens la rupture, voilà, car je ne voudrais quand même pas recommencer. La nature de ce que je vivais avec toi, me manque. Tu me manques. Je détestes ce que tu es. Je ne peux pas. Je ne peux pas. J’ai envie d’appeler, de t’appeler. J’ai besoin de te voir et je ne le fais pas. Je ne sais pas. Cette fois ci je ne sais pas. Je l’ai toujours fait. Au bout d’un moment, je suis toujours revenue. Tu m’as laissé comprendre que je pouvais revenir. Tu te donnes bonne conscience. C’est moi qui reviens, qui refais le premier geste. C’est moi qui te touches en premier. Voilà. Tu es là et tu ne dis rien. Alors je ne dis rien non plus. Pourquoi ta présence ne me laisse-t-elle tranquille? Que me veux-tu? Pourquoi faut-il que ce soit moi qui demande? J’en crève d’envie, j’ai mal au ventre mais je ne peux pas. Je souffre. Je ne dors pas. Je ne peux pas. Je ne peux plus. Je veux que tout ça s’arrête et je veux dormir. Parce que je ne fais que pleurer. Je veux dormir ou m’incarner de ton désir. »

 

            Jacques assiste à ce discours intérieur avec une certaine froideur, un certain détachement, voire un certain plaisir, celui de la dé-corpéisation dès lors que la plainte faisait visiblement appel à une cénesthèsie qu’il refusait. C’est un texte sans fin, redondant, monotone, dans le fond sans intention, parfaitement comparable à n’importe quelle séquence radiophonique supposée informative.

       

        Bonjour Pierre bonjour à tous vingt sept morts et trois disparus dans le midi de la France les prévisions de météo France n’ont pas permis d’anticiper ces trombes d’eau qui se sont abattues sur l’Aude le Tarn et les Pyrénées Orientales aussi violemment qu’un barrage qui cède pour le maire adjoint de Lesignan il n’était pas possible de prévoir cette catastrophe Dominique Voney estime cependant qu’il faudra développer les plans de prévention de risque naturel dans des milliers de communes françaises en Turquie quatre rescapés ont été dégagés hier des décombres après le tremblement de terre de vendredi le dernier bilan est très lourd trois cents soixante quatorze morts et trois mille blessés Bill Clinton est depuis hier soir à Ankara pour une visite d’Etat première étape d’un voyage de dix jours en Europe en Ukraine le président  sortant inflige une défaite cuisante à son rival communiste dans un pays ravagé par la crise économique et gagné par la corruption les électeurs ont dit non au retour des communistes nous appellerons notre envoyé spécial  à Kiev Pascal Dervieux dans sa datcha près de Moscou Boris Elsine apporte un soutien appuyé à son premier ministre pour couper court aux rumeurs d’un nouveau limogeage le président russe a fait hier le bilan de la guerre en Tchéchénie la Russie n’a aucune intention d’abandonner son offensive militaire sur la petite république séparatiste du Caucase en Afghanistan les Talibans refusent d’extrader le terroriste soaoudien Ben Laden  réclamé par Washington plusieurs milliers de personnes ont  manifesté hier dans Kaboul aux cris de à mort l’Amérique après l’entrée en vigueur des sanctions des États Unis contre le pays nous brosserons le portrait de Ben Laden un chef de file du terrorisme taliban et nous entendrons Olivier Roy chercheur du CNRS dans l’affaire du boeuf anglais Londres demande à la Commission Européenne d’engager des poursuites contre la France en Angleterre des organisations paysannes demandent le boycotte du beaujolais nouveau la longue marche de la Chine vers l’Organisation Mondiale du Commerce est en passe d’aboutir américains et chinois s’apprètent à signer dans la journée un accord d’adhésion de la Chine à l’OMC c’est ce que nous avons appris il y a quelques minutes après le président Chirac dans les quartiers défavorisés de Marseille c’est au tour de Lionel Jospin de se rendre auhoud’hui dans la banlieue parisienne à la rencontre des policiers le secrétaire général du syndicat est plutôt septique 

 

 

      « J’analyse ce qui c’est passé, ce que tu as dans la tête, j’imagine comment ça pourrait évoluer, je souffre, tout ça, tout, tu gâches tout, tu as toujours tout gâché, c’est fini, c’est trop, tu ne changeras pas »

 

    Il y avait dans cette plainte comme l’évocation d’une durée qui échappait à Jacques, comme si finalement cet sorte d’incube, pour lui donner un nom à elle, s’était fixé sur lui au hasard et cherchait à lui faire éprouver des sentiments en rapport avec des faits de mémoire qu’il lui faudrait incarner. 

 

        « Tu me manques, tout, ton regard, je suis vide, je n’ai plus de consistance, seul toi, ton désir, peut me donner du corps, je m’en fous, tu es toujours charmant, voilà, je te vois, je t’attends, je fais silence, en toi, écoute le bruit de mon silence en toi, cette peine de mon désir en toi, de ton désir pour moi, je ne peux pas te quitter physiquement, j’attends que tu m’appelles, fais moi exister, comme hier, comme jamais, je suis accroc, je suis dépendante, je ne pourrai jamais retrouver ça avec quelqu’un d’autre, ce n’est pas ordinaire, je ne me retrouve pas, jamais, tu n’es pas un autre corps, je rentre dans ton corps, tu ne m’es pas étranger, avec toi, juste te toucher la main, c’est fini, c’est tout, ta main c’est tout le reste aussi, si je manges un peu de ton corps, je vais tout manger, tu es ma sexualité à moi que je ne peux vivre qu’avec toi, tout compris, tu ne m’es étranger, je peux te donner toute ma sexualité, et tu ne me donnes rien, tu me tortures, je n’ai plus envie, je souffre de ce que tu ne me donnes pas, que je voudrais en plus, tu es loin de me combler, ce peu là alors que j’en voudrais tellement plus, de ta part à toi, j’ai toujours souffert de ce que tu ne m’as pas donné, toujours à attendre que tu me le donnes, je ne l’ai pas, je ne l’ai nulle part ailleurs, auprès de personne »

 

 

                

 Le chef de l’Organisation était venu le chercher, peu de temps après , de manière assez aimable mais ferme, il lui a fait comprendre que son attitude télépathique troublait les arcades de leur groupe, qu’il était donc nécessaire qu’il soit mis en sûreté quelques temps. Jacques ne protesta pas, selon son habitude. Dans le fond, il était près à accepter un peu n’importe quoi. La seule chose qui le surprit fut qu’à l’emplacement de la bouche du grand homme, au milieu de sa barbe blanche, sous son regard bleu, il y avait comme un trou du cul qui parle. Cette insistance finissait par agacer Jacques autant qu’il avait pu être excité au départ par son apparition. Une voiture classique, car noire, l’attendait.  Elle traversa la ville à grande vitesse. Il était tard. Cette opération était donc possible, hors embouteillage. La voiture se gara devant le couvent des Dominicains. Jacques franchit le seuil, rapidement. Il gravit le petit escalier en pierres sur la gauche. Tournant. Il  traversa la bibliothèque, jeta un oeil amusé sur la poussière qui recouvrait les oeuvres de Saint Thomas d’Aquin. On le conduisit vers une cellule. La porte se referma derrière lui. Il resta là de longs jours. Le petits guichet s’ouvrait. On lui tendait de la nourriture, correcte au demeurant.  Sans livre, sans rien, sans papier. Livré à lui même. Il ne se passait rien et dans ce silence, son esprit s’arrêtait. Était-ce le but de l’opération? Qu’il ne pense plus afin de ne plus troubler la méditation des frères, par ses fantasmes érotiques, ce qui laissait supposer une sorte d’interférence de son propre esprit avec celui des frères, ce dont il ne se doutait pas vraiment.  Une chose  certaine, ni Paule ni elle ne se manifestèrent. Comme si les hauts murs l’avaient clôturé. 

 

           Peu de temps après, on le transféra dans une autre cellule, c’est du moins ce qu’il supposa car, en se réveillant un matin, la pièce avait changé. Il s’aperçut même qu’il y avait une fenêtre un peu plus bas, ouvrant sur un balcon. Il poussa les volets. Le chemin semblait libre. L’idée de s’enfuir lui vint, il s’habilla et partit. A sa grande surprise, il n’était plus à l’intérieur de la ville mais dans un couvent situé sur une petite hauteur. Il suivit le chemin boueux. Il avait beaucoup plu et les véhicules quatre quatre qui montaient vers le monastère, indifférents à sa présence,  finissaient de détruire la mince couche vaguement empierrée. Il sortit ainsi de l’enceinte du monastère et fit  halte à l’auberge qui , alors, se présenta. Il eut quand même l’impression qu’il était attendu là plus ou moins. Pas de manière très explicite.

 

             Il prit une chambre. Il attendit, il ne savait trop quoi d’ailleurs. On frappa à sa porte. Un homme qu’il ne connaissait pas, entra. La conversation s’engagea de manière assez naturelle, ce qui pouvait surprendre un peu Jacques, sur divers sujets d’actualité. Des éléments plutôt religieux cependant. Jacques se découvrait des connaissances bien précises sur des points de théologie ou de  l’actualité vaticane. Il n’avait pas souvenir d’avoir lu quoique ce soit là dessus les jours précédents.  Il eut le sentiment que cet homme testait son état d’esprit. Il profita d’un moment d’accalmie de leur conversation pour évoquer les toilettes et de là s’enfuit à nouveau. Immédiatement, il sentit que l’homme partait à sa poursuite. De manière frénétique. Il se retrouva dans une petite rue, des escaliers, avec dans la partie centrale un chemin. Une porte entrouverte qu’il pousse. L’homme était déjà sur lui, mais la porte était déjà refermée. Tambouriner. Frapper. Vouloir absolument qu’on ouvre. La maison était dans un désordre incroyable. Un homme assez âgé l’accueillit. Il le vit qui commençait à jeter contre la porte un ensemble hétéroclite d’objets, tout ce qui pouvait bloquer l’ouverture derrière laquelle les cris s’ajoutaient aux coups. Jacques imaginait déjà une fuite par les toits. 

 

      Ce jour là, le président iranien, après le président chinois, venait saluer Jacques Chirac. Le leader socialiste venait d’être arrêté à la suite des manoeuvres financières de la Mnef, Mnef qui avait quelques temps estimé que les psychothérapies des étudiants n’étaient pas nécessaires. On comprenait mieux pourquoi. Le président Milosevich de son côté voulait que l’Armada répare les ponts détruits sur le Danube, ce que les américains refusaient. Il rappelait que  ces ponts détruits empêchaient toute circulation de part et d’autre du fleuve, bloquaient les exportations nécessaires aux économies roumaines et bulgares, aggravant la situation économique dans toute la région. Il terminait en indiquant que l’hiver venant, des inondations catastrophiques allaient être engendrées par ce dispositif. 

 

       Au bout de peu de temps, la porte céda. Et loin de voir surgir des spires, c’était Paule et quelques amis qui venaient à sa rencontre, manifestant l’inquiétude relative à sa disparition, des informations obtenues par la suite, etc, etc.  Bref, Jacques était  soulagé de se trouver face à des visages amicaux, bien que ces visages étaient atteints par le nettoyage dont il venait d’être l’objet. L’Organisation accordait une grande importance à ce qui pourrait arriver à Jacques. Elle se souciait de corriger à l’intérieur, ce que Paule avait essayé de faire à l’extérieur. Comme si cette question du moi social n’arrivait pas à contenir tous les mystères de l’opération. 

 

 

      

 Jacques reprit donc  à nouveau ses activités mais le calme ne dura guère. En effet, il tomba sur un journal, la feuille interne de la Fondation Européenne de l’Organisation. Il y était question d’un enseignement relatif à l’énamoration et à l’absence du rapport sexuel. Ce fut pour Jacques comme une illumination. Car il pouvait affirmer désormais qu’elle lui parlait, et qu’il était légitime de parler de contact avec son inexistence. Il vivait donc pleinement la formulation du non rapport sexuel avec la femme qui n’existait pas. Jacques était des plus satisfaits devant les mystères de la formule. Il passa donc le reste de cette journée à jongler avec ces mots pleins de secrets. Les bénéfices de l’opération lui apparurent considérables, puisqu’il n’y avait plus à se soucier du corps de la voix, qui devenait une pure substance, mais de consistance après tout  semblable à plus d’une chose par ailleurs supposée incarnée, quant au rapport. Jacques était léger, léger. 

 

           Au gémissement d’elle, Jacques pouvait répondre paradoxalement, mais ni  du côté du corps, ni du  côté de l’esprit non plus. Sur le plan de l’insomnie, il n’a guère de difficulté car elle augmente progressivement de jour en jour. Quatre heures, il fait un effort pour se rendormir; il y parvient vaguement. Il a un peu la flemme de se lever, ce qui irait du côté de l’incarnation. Il se laisse aller sur le plan de la nourriture, apaiser la sensation par des grignotages, tout ce qu’elle peut attendre. Poussé par la musique des concertos de Vivaldi qu’il écoute sans cesse, il s’éloigne dans une sorte d’absence où elle se trouve en esprit. 

 

            Le soleil blanc sur le noyer déplumé avait des allures d’apocalypse. Un charnier volatile occupait l’espace disponible. Les morts contenus jusque là par les rituels remontaient du fond. Le son du livre perdait toute signification. Jacques le posa et fixa le dehors. Peut être s’attendait-il à quelque manifestation papale, le soleil qui danse. Mais il ne se produisit rien de semblable. Il regardait les masses en décomposition prendre appui sur les vitres. Les orbites creuses semblaient le fixer. Jacques n’y voyait aucun signe particulier, aucune signification. Il était juste importuné par les odeurs qui accompagnaient ces nouvelles présences. Le ton était globalement gris comme le ciel. Attente vaine. Jacques invoquant les esprits. Alors les esprits vinrent à sa rencontre. Pour rien.

 

              L’attente s’annonçait longue jusqu’à l’hiver définitif. Vagues soubresauts de l’organisation mentale qui ne menait à rien. Tous ces signes manifestes de sénescence, de clôturé du monde, occasions perdues, vie passée à ne rien faire, immobile, à écouter les hurlements, les souffrances, la turpitude, tout ceci était d’une vanité totale. 

 

         Ce matin là, tout ceci lui apparaissait avec une clarté absolue. Secoué il fut un peu. Essayer de s’agiter, de s’extraire de cette boue. Pure perte. L’angoisse revint, massive, totalisant le monde sensible. Longtemps la question du suicide fut différé par des problèmes de méthodologie. Mais la publication d’ouvrages comme “suicide mode d’emploi” permet de gagner un temps précieux dans les réflexions. Jacques s’accroche à cette idée qui le saisit au réveil. Il se met à triturer la proposition comme un viatique, à partir  duquel il pouvait espérer émerger. De l’atonie où il s’enfonçait, montaient d’étranges fantaisies sur cette base. Non seulement l’idée de suicide, mais dans la méthodologie le dépeçage. Il pensait au supplice des cent morceaux. Ce visage extatique du condamné que l’on est en train de couper en tranches, méticuleusement. Le texte de Foucault sur Ravaillac. Pèle même. L’affaire Sokal, le dépeçage des dernières références intellectuelles, le banquet structuraliste finissant dans l’abjection etc... autant d’associations intellectuelles qui le satisfaisaient  d’encombrer sa réflexion au point mort. 

 

       Le dépeçage considéré comme un des beaux arts le renvoyait à des questions de retournements, auxquels se heurtaient des possibilités pratiques, mais il imaginait volontiers, comme l’utérus de la reine Christine qui lui pendait éversé entre les cuisses, - il n’était plus très sûr que ce soit Christine, mais ceci lui plaisait d’imaginer ainsi la meurtrière de Descartes -- un retournement de l’ensemble du corps, l’extérieur devenait l’intérieur, et là il imaginait un type de contact érotique des intérieurs entre eux, la difficulté était aussi que si l’on rapportait les différences de surface entre intérieur et extérieur, tout être humain allait prendre des allures arborescentes et de ce fait allait perdre de sa mobilité, renvoyant à un contact continu avec le milieu ambiant  et le réduisant soit à utiliser des vecteurs d’être à être, sous des techniques auto-reproductrices. Donc une érotique qui redevenait problématique en fin de raisonnement. Cette considération sur une sexualité toute autre limitée par l’imaginaire de Jacques l’occupa quelques temps. 

 

         L’insomnie commença à s’aggraver lorsque les fantasmes diurnes que Jacques recevait avec un certain détachement, comme un dispositif vidéo, s’aggravaient la nuit par une présence dissociative et non narrative, au point que ses nuits brèves étaient en fait entrecoupées de fragments à l’allure biscornue où son corps, passé une zone de contact érotico-endodermique,  se trouvait dispersé aux quatre coins de l‘univers. Il se réveillait en hurlant, phénomène qui n’était pas sans inconvénient pour ses proches, de sorte qu’il prit l’habitude de boire le soir, ce qui lui permit de s’assommer suffisamment.

 

            Cependant, environ  huit jours après le début de cette phase, il fut arraché à la nuit par une absence de vision insupportable. Il se leva d’un bon, récupéra rapidement quelques affaires, sauta dans son véhicule et se mit à rouler, le reste de la nuit. L’apaisement était relatif et la fatigue aidant, au matin il se trouva aux environs de Nîmes où il s’installa dans le premier hôtel qui se présenta à lui. Il ne dormit pas et attendit ainsi, une partie de la journée, derrière des volets clos. L’angoisse se dissipa et il pût prendre quelque courage pour affronter la ville. Il erra ainsi entre la Maison Carré, les Arènes, essayant de retrouver des souvenirs qui se refusaient à son esprit. Enfin, il aperçut le musée archéologique et y entra. Il régnait à l’intérieur un fouillis inextricable. Les pièces d’un intérêt très variable étaient quasi en vrac. Il n’y avait d’ailleurs personne. Jacques passa la journée cependant le nez collé contre les vitrines, essayant  de faire disparaître son esprit dans les contreforts de citations plus ou moins historisées. 

 

              La femme qu’il rencontra alors l’avait entrainé facilement vers un hotel proche, elle parlait sans cesse, allongée sur un lit bas, comme si elle était indifférente à sa présence, voir le sexe de son père, elle se dénude lentement, taille basse du jean, elle caresse le fil du string très visible, elle traçait un visage avec les miettes de pain du plateau proche, son sexe à elle se fixait au sexe du père qui parle, le ventre bat lentement, le souffle scande la parole qui raconte et raconte encore, le pouvoir de rendre humain les objets, mais ce sont des êtres incomplets, sans yeux, juste une bouche vaguement ouverte, rouge, tendu, il veut la faire taire, il ne lui avait rien demandé, il lui fait avaler ce produit léthargique qu’il a dans son sac, elle voit, elle ne peut plus bouger, il s’équipe en chirurgien, la prend en photo, lui ouvre le thorax  en la regardant, elle ouvre une regard afollé, inensément présent, maintenant il sectionne le string d’un coup de scalpel, il revient à lui, elle parle toujours, le père qui cherche à lui parler, à annuler l’impression d’inceste vulgaire, elle parle de son clitoris insensible, accepter la vie, ce que ça peut faire dans son ventre, jouir de la vie, refuser toute jouissance autre qu’intellectuelle, comment faire entrer les choses en soi, cette idée de pénétration, la vie, un sexe d’homme, comment les autres arrivent à accepter tout ça, elle dit qu’avant elle éprouvait ça, elle parle presque nue sans s’en rendre compte. Il est fatigué de ce discours qui ne l’éloigne pas de son projet, se détendre, lutter contre un silence qui monte malgré tout, il la pousse au silence pour pouvoir partir vers la nuit, ce débit qui le retient d’y aller enfin

 

       Il poussa jusqu’en Camargue. Il ne retenait que les étendues d’eau à contre jour. Le limon. De petites tâches d’animaux, rose, blanc. tâches plus marquées, noires des taureaux. Les files de chevaux qui semblaient s’enfoncer dans l’espace aquatique. Aux Saintes Maries il ne vit personne, malgré la foule touristique. Il se dirigea vers l’église et là dans la petite crypte où il déposa un cierge devant la statue de Sainte Sara. Il repartit. 

 

           Arrivé à Marseille, il rangea son véhicule vers le Pharo, s’installa face au port. Il sortit de sa poche le petit pistolet qu’il trimballait depuis plusieurs jours. Il porta le canon contre sa tempe. Face à la mer, il sentait une grande douceur, un apaisement sans limite, les voix, les sensations cénesthésiques avaient disparues. Il était maître et de son présent et de ses souvenirs nullement entachés de surinterprétations. Un rire franc le fit se retourner. Paule lui prit délicatement l’arme qu’elle tendit à Hélène qui le passa à son tour à Hans qui le jeta vers le vide. Jacques se mit à rire à son tour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Hans Lammerding, depuis que leur groupe de quatre n’était plus qu’ombre de lui même, depuis qu’il n’était, dans le fond plus question d’aller chercher soi même le document manquant ou éliminer de sa main l’obstacle, Hans trompait son ennui en écrivant. Il se livrait aussi à la peinture, puisant dans l’alternance de ses pratiques des formes nouvelles de volupté. Il s’était un peu calqué sur certains aspects de la vie de Jacques.

 

                  Arnulf Rainer,  autoportraits, Wilson en Christ, Piccoli, les femmes, Mastroianni, Hupert...Chereau plutôt réussi... Bouquet, la galerie est assez belle, architecture métallique, sympa, blanc. Il est à Paris, toujours cette excitation. Il va courir d’un lieu l’autre entre deux rendez vous, essayant de multiplier d’autres images pour chasser  le sans forme de son être, ou pour remplir le blanc du monde phénoménal.

 

               Il la croisa entre deux étages lorsqu’il se rendit chez son éditeur. C’était un immeuble massif du centre de Paris. Au troisième étage. Elle même sortait de chez son contrôleur. Il aperçut la grande figure blanche, patriarcale, et perçut cette voix mal assurée, un peu traînante à quoi elle répondait avec une sonorité de haute contre. Il entendit lorsqu’elle passa près de lui, les sonorités à peine apaisées du César de Handel. Les regards se croisèrent. Elle portait une jupe droite, des bas sans jarretelles. Elle n’avait point de slip. Elle aimait ainsi circuler dans Paris et surtout lorsqu’elle se rendait chez son contrôleur. Il fit une chose qu’il ne faisait jamais d’ordinaire, du moins dans l’ordinaire de cette vie là. Non seulement il l’aborda mais même la plaqua contre le mur de l’escalier. Elle ne protesta nullement comme si elle trouvait que c’était la seule chose à faire en ces circonstances. Il glissa sa main sous la jupe et commença à lui caresser le sexe. Elle remonta un peu le tissu, pour pouvoir mieux écarter les cuisses et rendre la manoeuvre plus aisée. Il pénétra ainsi en elle de manière brutale et pourtant comme s’il s’agissait d’un acte réglé entre eux de longue date. Pendant ce temps ils ne se quittaient des yeux. L’ascenseur à côté circulait. A chaque passage, il s’installait d’avantage, affermissant son exploration des orifices. Un pas assuré  de femme se fit entendre. Ils savaient tous deux qu’ils avaient envie de poursuivre tandis qu’elle les croiserait. Ils se séparèrent cependant. Elle posa sa main sur son sexe tendu et aussitôt fut envahie du désir de l’engloutir. Elle eut le temps de lui tendre une carte où était inscrit son e-mail tandis qu’il précédait l’autre femme de quelques pas en montant. 

 

             Le jour même, ayant fini sa séquence de formation, elle reprenait l’avion pour Montréal. Son mari l’attendait à l’aéroport avec leur fils et leur fillette de six ans. Il l’embrassa longuement. Elle portait en elle comme la forme d’une main, de doigts familiers et forts. Les enfants restèrent chez une tante en ville. Ils rentrèrent dans leur grande maison des hauteurs. Elle l’entraîna aussitôt sur le tapis du salon, lui arracha pratiquement ses vêtements, ce qui le surprit agréablement et commença à sucer son sexe avec avidité. Il éjacula bientôt devant l’impétuosité de cette prise, mais elle ne cessa point pour autant de poursuivre son mouvement, lui enfonçant un doigt dans l’anus pour activer la fermeté de son bandage. Le grand canadien gémissait. Ils finirent pas s’endormir sur place. Quelques heures plus tard, elle reprenait le chemin de la ville, sourit à sa secrétaire et écouta, à demie amusée, le premier patient, un homme d’environ cinquante ans qui venait se plaindre de l’inconstance de ses femmes successives

 

                  L’éditeur s’était fait encourageant mais n’apportait pas vraiment de date pour une éventuelle publication.  Hans repartit pour la province après cette entrevue. Hélène l’attendait à l’aéroport. Elle parla de menues séquences domestiques, surtout du jardin envahi de feuilles mortes. Il lui parla du livre, de ses faibles espoirs en ce domaine. Il se savait un peu trop abstrait, pas assez charnel, le style un peu allemand, le détail encombré. Leurs deux grands enfants étaient déjà repartis vers leurs villes universitaires. La dernière était chez son professeur de violon. Ils se dirigèrent vers le parking fermé, le véhicule était dans un recoin. Il la prit ainsi sur le capot. Dehors la pluie tombait. Il reprenait son travail le jour même. Des femmes languissantes se succédaient dans son atelier, ivres de désir inassouvi, secouées de symptômes divers, mais demandeuses d’exposer leurs corps à son travail. 

 

         Elle reçut bientôt un premier e-mail qui décrivait leur brève rencontre de manière clinique, un peu à la façon du nouveau roman. Il y avait en annexe des extraits du petit texte de Eimi Yamada “amère volupté”, traduction déjà étrange de “bed time eyes”, ainsi que diverses photos de Roy Stuart.

 

      Hans vivait ainsi dans l’alternance de l’écriture et de la peinture, ce qui motivait ses déplacements selon un ordre assez immuable. Il avait prévu un certain nombre de choses, afin qu’il n’y ait pas d’espace libre, et bien qu’il soit théoriquement dans une zone non bornée où il aurait pu s’accorder un peu de liberté, il se rendit  au Tombeau sur la digue de Cixous, à la Cartoucherie, revoir Mouchkine, être à côté de la grande dame. 

 

       En chemin, puisqu’il avait un peu de temps, que c’était sur la ligne de métro, il s’arrêta à Bastille pour jeter un coup d’oeil extérieur en tout cas à l’opéra. Le bâtiment lui apparut d’une esthétique assez peu intêressante, en tout cas faire barrage, mur radical. L’espèce de phallus doré au milieu de la place avait quelque chose d’ironique. Il fit le tour, du moins une partie, de cette surface livrée au flot désordonné des véhicules. Rien de particulier à voir, comme partout  une alternance de cafés et de banques. Foule anonyme. Il était seul dans une foule anonyme et il commençait à partir légèrement à la dérive. Un sentiment d’allure phobique commençait à s’imposer à lui. L’angoisse. Il réussit à finir son tour et regagna le  métro. Le caractère fermé du lieu le rassura. Puis il partit dans la direction prévue. Le lieu d’arrivée était à l’évidence sympathique, mais là encore, il n’est pas bon à l’homme d’être seul. C’était un spectacle de Nô, avec une grande puissance d’évocation, malheureusement au service d’un texte d’une  consistance plutôt mièvre. Il rentra. Il sut plus tard qu’il était parti dès la fin de la première partie, qu’il avait interprété comme la fin du spectacle.

 

        D’étranges cîtés venaient envahir ses songes mais de plus en plus ces journées, d’un plissement d’oeil Hans pouvait les faire apparaître, brouillard du réel dans son regard. Il voyait les strates du monde, les cîtés futures ou passées, emboîtées. Il sentait glisser les formes d’un bout à l’autre de l’étendue. L’ombre protége un temps de la lumière trop vive. Le tranchant porte sur ce voir là. D’abord dans le lointain une masse rocheuse, ocre, presque blanche. Les fortifications ont la même couleur que la roche. Pourtant c’est un ensemble impressionnant, improbable de murailles crenelées, de tours. A cette distance il est difficile de savoir s’il y âme qui vive, s’il ne s’agit de ruines, comme les cîtés oubliées d’Alexandre. Quel est d’ailleurs le temps de cette vision? Peut-on trancher déjà entre la lente caravane de chameaux qui s’avance dans les sables ou un vol de droïdes de surveillance localisant et détruisant l’inconnu qui s’avance vers la cité?

 

           La route fut longue. Très longue. Il sentait bien qu’il aurait pu suivre n’importe quoi qui se serait présenté. Il utilisait son livre pour éviter tout effet nouveau d’aucune sorte. Eviter la dérive sur la ville, la dérive dans sa vie. Arrivé à l’hôtel une sorte de flux érotique le traversa. Dont il ne savait que faire. Il imaginait une femme qui devrait l’accompagner, là. Scène de jeux sous la douche. Elle remet juste ses bas. Elle se consacre à extraire de son organe sénescent une première giclée puis le reprend en le sodomisant pour une partie plus conséquente. Elle rit. Elle se moque de lui, de sa naïveté. Elle parle de ses amants, de ses maîtresses. Il se sent tout petit, si petit, si mièvre. 

 

             L’orage s’est dissipé dans les quelques heures de sommeil. La journée commence. Réglée, ponctuable. Sans surprise. Erro, Alechinsky, Michaux. Se confronter une fois de plus avec la toile. Cette douleur du regard qui impose de peindre au retour jusqu’à la nausée.  Ce à quoi il voudrait renoncer, en vain, parmi tant de choses. 

 

          Elle n’arrivait pas à renoncer à la polysémie des histoires possibles, elle qui vivait une seule histoire, de manière allongée, éternisée, pris depuis toujours dans un récit qui n’était pas le sien, qui était celui de sa mère. Elle vivait cette existence là avec la peur, voyant défiler dans les histoires des autres et des fois dans des histoires inventées, des mondes possibles qui ne venaient jamais au delà d’une rêverie d’existence. 

 

                  Théâtre parisien, théâtre de société, barres parallèles. Roberte.  

 

              Sans doute poussé par la Grande Roue de la cacophonie mentale, il erra un long moment entre métro et RER, en se rendant au théâtre des Amandiers, dont la sonorité faisait écho à l’impossible d’un espace de complainte énamorée. Quelqu’un va venir. Le titre. Ce à quoi il ne pouvait que répondre, il craint qu’elle ne vienne. Il s’installa au premier rang face aux acteurs, comme il aimait à le faire pour être dans cette impression que l’acteur ne joue que pour lui.  La pièce était très longue, très lente, agonique. Il resta cependant une bonne moitié du spectacle plutôt attentif. La place qu’il avait réservé à côté de lui pour l’ombre fut rapidement occupée par un jeune homme d’allure agréable, ce qui aurait pu avoir valeur d’interprétation. Il risqua quelques mots, l’autre était disposé à parler, mais il n’insista pas. Sur le côté droit, il y avait une femme qui s’endormit avec pas mal de bruit. Il ne remarqua pas d’abord l’incube qui venait de s’installer à ses pieds, à la recherche d’une place assise, quelques instants seulement avant la levée de rideau. Elle glissa sa tête entre ses cuisses et resta là, immobile. Longtemps, il n’osa rien faire, embarrassé de cette présence qui d’ailleurs n’était pas permanente. Elle était là puis repartait, sans doute portée elle même par la longue litanie qui se dépliait comme un théatre nô, style de la Rentrée manifeste.

 

            Dans la pièce, il était question d’un couple confronté à l’horreur éternelle de vivre ensemble. Ils avaient élu une vieille maison isolée, en ruine, où subsistaient les restes quasiment éternisés, momifiés, pourrissants de l’ancienne locataire du lieu, une vieille femme. Il était question d’un pot où elle avait uriné pour la dernière fois, l’urine  était restée là. Hans s’identifiait à cet aspect excrémentiel . 

 

         Hans avance maintenant en pleine lumière. Aucun bruit sinon un étrange murmure qui semble provenir de la haute falaise sombre sur la gauche. Hans s’approche d’une faille qu’il voyait à peine, lueur un peu rougeâtre qui tranche dans l’ombre. Il distingue des flamèches qui montent en bouquet depuis un élargissement dans la profondeur. De fragiles échelles de corde s’agitent de grappes sans doute humaines. Du fond, ils arrachent une boue verdâtre fluorescente qu’ils déversent dans des canneaux en bois, à mi pente. Parfois, sous le poids, une échelle se déchire, les hommes tombent d’un coup, sans résistance, sans un cri.

 

        Il faudrait garder  ces derniers fragments d’une existence avant qu’elle ne sombre dans le ridicule du mépris. Pour garder ces traces, il faudrait décrire l’inutilité  des objets quotidiens, la lueur sur le macadam, l’écriture rouge du  théâtre, la foule bavarde qui emplissait les tables.

 

 

  

 La bande magnétique chaotique qui démarre, s’arrête, indistincte, fragmentant la pensée un peu plus. Il faudrait décrire jusqu’au fond, jusqu’au bout. Il faudrait écrire le poème, le poème d’après, le poème du lendemain, le poème du jamais plus, le poème perdu. Il faudrait  décrire tout cela. Il faudrait donner forme. Il faudrait aller plus loin, bien plus loin encore, tant que les mots peuvent s’aligner jusqu’à la fin. Il faudrait s’enfuir à l’intérieur du langage. Plus avant. Supprimer. Supprimer encore, Qu’il ne reste que l’essentiel. Au delà de la narration, des verbiages. La sécheresse même de la  langue, son articulation minimale. Hans écoutait, au petit matin, les bruits de la ville qui s’amplifiaient régulièrement.  Qu’allait-il faire maintenant? Il n’y avait effectivement plus rien à attendre de rien. Se soutenir de rien. Changer de narration. Comment faire? Il n’est pas évident que les incubes et les  sucubes soient manipulables dans l’imaginaire dans n’importe quelle direction, et éternellement. Finalement les personnages imaginaires sont comme les personnages réels. Ils consistent en une logique qui leur est propre. On ne peut les traiter avec impudeur sans qu’ils finissent par décrocher, partir plus loin, sans qu’il soit possible alors d’en faire quoi que ce soit, sans qu’ils surgissent alors n’importe quand, libres de circuler entre les plis. Surtout si les fragments narratifs qui en assuraient une certaine réalité sont tenus voire quasi inexistants. L’imaginaire a beau essayer de se soutenir de ces fragments pour composer des formes plus complexes, il s’épuise et disparaît. 

 

        Il avait beau poursuivre,  il ne trouvait que des combinatoires dont il avait le triste secret, une sorte de pièce, la voix d’elle, la femme, rideau noir, on entend les bruits d’un couple qui fait l’amour, lorsque la lumière est assez nette, le lit est vertical et le couple s’écarte, elle revient contre lui, c’est là que démarre la voix, c’est une voix de pur désir, sans reproche, légèrement traînante, qui appelle, la voix semble venir comme d’une zone indistincte de la scène, à un certain moment un corps de femme, dans différentes postures et vêtements surgira, à un certain moment la voix s’incarne, la plupart du temps, il est seul avec la femme, la femme lui parle de questions domestiques, de la bourgeoisie dont elle incarne les normes, il essaie plus ou moins de se justifier aux yeux de la femme, il avale des pilules de temps en temps, à la fin il se suicide, la femme fait alors entrer son amant, le rideau tombe, on entend alors la voix qui appelle, cette fois le ton est désespéré.

 

          Elle écoutait les gens gémir de sa propre plainte, bien disposé à les entendre, incapable de pouvoir apporter quelque réponse qu’elle même n’arrivait pas à trouver, car cette réponse qu’elle ne voulait donner pouvait s’écrire selon l’algèbre qu’elle connaissait si bien, là où elle se déplaçait, elle s’était déjà déplacée enfant, il était alors déjà là, elle se souvenait maintenant, en le croisant elle l’avait donc tout de suite reconnu, dans l’escalier, l‘ayant vu depuis toujours, un peu effrayant, non pas une rencontre mais un retour, celle qu’elle trimbalait dans ses promenades, celle qu’elle trimbalait adolescente, misère, la voiture écrasée était techniquement facile, elle aurait pu aussi se faire disparaître,  elle était un peu coincée.

 

 

              

Hans crut une fois être débarrassé de ce récit redondant qui n’en finissait pas de mourir en lui; il le crut lorsque s’imposa à lui un récit d’allure nouvelle, titre compris  “La jeune femme de Kobé “. Il écoutait ce texte se développer dans son esprit: “Lorsqu’elle accompagna son amie Martine à l’aéroport de Tokyo, Yôko Ogawa avait en même temps décidé de mourir. Les jours précédents, elle s’était efforcée de la convaincre de rester, usant d’arguments érotiques et matériels, prise en un jeu de rupture qui devenait source en même temps d’une infinie tendresse, chaque fois qu’il lui semblait que l’échéance était repoussée plus loin. Mais lorsqu’un jour, Martine, qui avait déjà acheté son billet, évoqua quelque chose du devoir, qu’elle se devait à sa maison,  à son travail, qu’elle devait utiliser son intelligence à lutter pour une plus grande justice, Yôko sentit quelque chose s’effondrer en elle comme une pierre qui se détache et qui roule longtemps dans un ravin, au point qu’il semble ne pas y avoir de fond, et pourtant le silence finalement s’installe, définitif. Sans un mot de plus, elle sembla accepter la rupture, mais ne prononça plus un mot en japonais, utilisant ce français si rugueux pour aider Martine à réaliser au mieux son projet de retour vers sa patrie. Elles avaient fait connaissance lors d’un colloque franco-japonais de psychiatrie, et l’intensité de leur relation avait amené Martine à reporter sine die son retour, du moins jusqu’à cette date récente. Lorsqu’elle vit Martine pour la dernière fois, Yôko ne ressentit aucune douleur, étant déjà forgé au froid de la mort.

 

         Plus tard Yôko Ogawa revint à sa maison de Kobé. Elle resta longtemps sous la douche, revêtit un de ses plus beaux kimono qu’elle enfila directement sur son corps nu. Elle avait juste vingt ans. Elle ratissa le jardin sec puis entra dans le pavillon pour le chanoyû. Elle arrangea les fleurs du tokonoma, et fit lentement tourner son bol, un chawan de Raku. La calligraphie au mur disait “ une hutte tranquille dans la montagne, la nature vient”

 

        Dix ans plus tard, la jeune femme de Kobé accomplissait chaque matin le même rituel, puis elle se rendait dans la grande société financière dont elle était un des éléments les plus efficaces. Chaque soir, après le travail, et avant de rentrer chez elle, pour s’occuper de sa maisonnée comme le lui avait proposé Martine qu’elle n’avait jamais revu, malgré de nombreuses dépêches, Yôko se livrait à un exercice régulier. Elle avait des relations sexuelles avec diverses personnes, mais en obéissant à un ordre très strict, jamais deux fois avec la même personne, jamais deux fois la même pratique. Hors les quelques jours de retrait dans la montagne, Yôko Ogawa avait donc 360 expériences sexuelles différentes par an, soit, en cette date anniversaire du départ de Martine, 3600 fiches sur lesquelles elle notait méticuleusement les circonstances de rencontre, la typologie de son ou de sa partenaire d’un soir, les caractéristiques de la pratique sexuelle qu’elle imposait alors. Elle ne prenait aucune précaution particulière mais à ce jour, la faucheuse semblait toujours l’ignorer, que ce soit au titre du sida ou d’une rencontre sadique imprévue. “

 

         Mais ces propos fièvreux ne donnèrent aucune suite. Il s’informait et sur le Japon, et sur les perversions sexuelles, mais rien ne venait comme suite à  ce récit. Il projeta d’apprendre le japonais, ce mélange sonore inaudible, et cette écriture entre chinois et  sanskrit. 

 

            Elle  se résigna à son état. Le seul bénéfice fut de constater que certains patients ennuyeux prenaient des couleurs sympathiques, familières. Elle ne sentait guère de différence entre ce qu’ils manifestaient et ce qu’elle ressentait en elle même, même inertie, même vide.

 

         Hans est maintenant au pied des hauts murs. Il s’étonne de l’invisibilité relative de cette puissante forteresse qui ne semble surgir pour elle même qu’à une distance tellement proche qu’elle s’arrache de la pierre d’un coup, comme si alors le minéral prenait forme. Là encore, aucune silouette ni à l’extérieur, ni sur les terrasses pourtant ornées de palmiers. L’aspect général est d’ailleurs étrange. Il semble que les batisseurs aient voulu privilégier la puissance au détriment de l’aspect défensif. Autant les murailles se dressent  d’une verticale inaccessible, autant des pentes douces rejoignent tous les niveaux. Des passerelles ombragées courent d’une tour à l’autre. Dans ce désert, depuis la plus haute, coulent des cascades aux reflets dorés. L’immense porte de bronze est soulignée par des frises décoratives qui l’encadrent d’un bestiaire fabuleux. Dans son ample vêtement qui le cache du soleil plombé, Hans semble étranger à la chaleur, porté par la fraicheur qui se devine en tout point de la muraille. 

 

         Hans, à travers ses trajets prévisibles, ne pouvait éviter ce que sa vie active repoussait sans cesse. Le souvenir de ses vingt ans le travaillait à nouveau lorsqu’il faisait régulièrement le voyage depuis la Bavière jusqu’à Lausanne pour voir un analyste. Fils de nazi, était un diagnostic comme un autre, mais sa névrose obsessionnelle y trouvait à manger. Et là, elle se rappelait à son souvenir. Un point d’horreur interne. Il  faisait de petits rêves, il n’arrivait  pas à avancer, il  cherchait une voiture qu’il ne trouvait pas, tout ceci l’agaçait,  il  s’ennuyait dans une vie privée de tout, il  insultait dieu, mais il  préfèrait qu’il n’existe pas, il se souvenait de son père, avec lequel il se rendait au cinema trois fois par semaine, mais ce père n’était jamais là, il ne laissait pas le moindre argent, ce n’était pas possible, comme il aurait aimé être original, depuis la  mort de sa soeur, il avait fait un petit rêve pas très net  où elle figurait  malade,  il  ne se passait rien, un vrai mausolé, il  laissait faire, il n’avait  pas de question, il repensait à sa soeur qui se dégradait, il évoquait une  souffrance éternelle dans la  vie future, cette passion, il songeait aussi à sa retraite,  il pensait à autre chose, d’autres souvenirs revenaient, sa mère et sa soeur qui échangeaient des coups de balais. S’opposer...  impossible,  il aurait voulu être aussi fort que cette soeur costaud, le masculin le gènait, il  mettait sa verge le plus loin possible vers le bas, cette grosseur génante, qu’est ce qu’il pouvait dire d’interessant,  rien, des petits bouts de rêve,  cette maladie longue qui l’ennuie, il a peur de souffrir, il veut vivre sans souffrance, il a peur qu’on l’entende, sa soeur dans le vide,  parler sans réflechir lui semblait impossible, comment peut on être spontané, telle était la question, dans un train , il voit  des rails, dans une gare il cherche  une femme, ça s’arrête là, une femme sans tête, avec le réel il souffre, de sa  soeur moins, moins en tout cas que le voisin, il a des difficultés, des problèmes , il a horreur de ça, il ne sait pas quoi dire, il éviter de parler d’elle, de sa femme, il veut dire, il a  peur d’une révélation qui ficherait tout en l’air , il a peur de ses demandes, qu’elle lui demande d’agir,  il devance sa demande de façon anticipée, il outre sa demande supposée, il craint de se dire qu’il n’aime pas sa femme, qu’il aimerait la frapper, il songe à quelque chose de la femme idéale, les sentiments, les émotions amoureuses, esthétiques, tout ceci l’ennui, il n’a aucune compassion, son  désir l’angoisse, sa femme demeure plus décidée que lui,  elle sait ce qu’elle veut, il dit cependant que c’est une femme enfant,  plus fragile sur le plan  technique, pas scientifique du tout, il prétend que son analyste peut lui dire n’importe quoi, il est incapable, comme une madeleine à l’église il pense à elle tout le temps, très égoïste, il n’y aura plus de cadeau,  sa mère tremblotante, la vie suit son cours, il n’a plus cette attention, celle de sa soeur ou pour sa soeur, il cherche des preuves d’après la mort, ça l’agace cette conscience dans le cerveau abandonné, cette dépouille, sa soeur  comme viande froide, il a horreur d’attendre, enthousiaste elle était sa soeur, il voulait rester insensible, il  rêve de catastrophe, que quelque chose d’extraordinaire puisse se produise, une fille à longs cheveux avec des nattes, elle les coupe,  il voit son visage, elle souleve les jupes, il dit que ça l’avait choqué, il a  pas du tout apprécié  de tenir les fesses des filles, cette émotion sexuelle quand elles faisaient les statues,  femmes de marbre, il a  failli se souvenir d’un rêve, il pense à son cancer, lui aussi il a  fait faire des examens, coloscopie, ce testicule qui fait mal,  un signe de sa soeur, sa vie n’est pas extraordinaire,  il a pas de sensation, il n’est  pas douloureux, plus envie de rien,  il songe à son père, à  s’enterrer vivant, il y a toujours l’appartement dans lequel il a grandi, une petite cane à travers les grilles qui s’enfuit, il  descend,  il la remonte, elle est très lourde, il est très fatigué, elle dort, il est tout attendri,  il voudrait se débarasser de sa famille qui surgit de temps en temps, il songe aussi à cette  féminisation,  quand il parle, à ce copain qui disait ma petite femme, il avait eu de la chance, car  comment dire non, refuser, une fois , çà peut  mal tourner, çà le bloque, il a eu un autre rêve, quelle richesse, il s’éblouit lui même, dans un train il se déshabille complétement, il y a une espèce de rideau de douche, avec  un seul anneau, le train s’arrête, il change de wagon, c’est une impasse, ça le gene,  où est  son wagon , ses vêtements, quelqu’un  les lui tend,  il se rhabille, il a du  mal à enfiler un slip de femme, cette féminité le gène, il aimerait être fort, brutal, un être humain, mais il a un testicule qui demeure sensible, une coloscopie en janvier, le cancer lui semble illogique, il arrange la réalité, il est sur terre pour souffrir avec sa façon de voir sa propre existence, d’ailleurs le cancer serait presque une bonne chose, il a rien à se mettre sous la dent en la matière, il cherche à être indolore, inaperçu,  plus rien ne le touche,  il a  tout de suite envie  de finir vite,  il a pas envie de dire, de parler pour ne rien dire, sinon  les mêmes travers, les mêmes énervements, inquiétudes, il songe à faire mourir sa mère, le mari de sa soeur, il demande ça à sa soeur, dès lors qu’elle n’est plus là pour règler certains problèmes, il pense qu’elle continue à régler, elle était pas très costaud, il était habitué à ce qu’elle ne soit pas là, elle ne viendra plus. Pourquoi a-t-il tant pleuré les premiers mois? cette mort continue. Pourquoi  pleurait-il? le support qui disparait, pleurer sur soi, douleur égoïste, il peut parler d’elle, il l’a aimé, il n’en sait rien, petite vie, ils ont été là que pour l’ennuyer, il est fragile, aimer, les réponses lui manquent , il n’est  pas sur terre pour être heureux,  tout lui est égal, les  événements sont ennuyeux, il voudrait se passer de sa mère, il refuse d’aimer, car  si on aime quelqu’un, on risque d’être attaché à ce quelqu’un, il n’a pas pu se remettre au travail véritablement, qu’est ce qu’il ferait de cette liberté, pas grand chose, le seul moment de plaisir, c’était cette année à Bordeaux, au début de ses études, il ne peut pas vivre seul,  il se supprime les rêves, ce sont des histoires sans queue ni tête, de très petits rêves dont il se souvient, il se prive de rêve, il s’interdit des tas de choses, question  projets, il va se faire faire une coloscopie, dans la vague attente de découvrir quelque chose, il a horreur des opérations, il aimerait avoir quelque chose à aimer,  une action, un but, mais il ne se sent même pas capable de commencer une collection, rien du tout, il est incapable d’aimer. Hans repris au discours compulsif, cette jeunesse stupide avant Hélène, après la vague de mort paternelle.

 

             Hans eut une petite rechute scripturale et se mit à écrire une série de missives adressées à un nouvel être imaginaire, lettres qu’il arrêta vite dès qu’il perçut le caractère délirant de leur contenu, il y avait  toujours plusieurs versions, une reprise incessante compulsive sur une base spontannée délusive. Il reprenait des éléments plus anciens pour les malaxer selon cette fois une vaste mise en scène théatrale, son énamoration s’affichait sur la scène, cette fois. Redondance des phrasés, adresse perdue du sens

 

      « Il est effectivement interessant de prendre une base déjà écrite pour service de trame à l’entreprise et pourquoi pas le texte de Jon Fosse, qui a le mérite d’une certaine linéarité, bien qu’il traite du sujet éternel, à savoir le trio comme structure imaginaire du couple. Vous avez noté que l’homme est beaucoup plus âgé que la femme, on peut supposer quelque lien oedipien, mais peut être d’avantage le signe matériel d’un jamais plus aux allures mélancoliques pour lui qui cherche sans doute à entrainer son épouse dans son vide sénescent, alors qu’elle ose supposer parfois possible la venue de quelqu’un. Donc là dessus, la psychanalyse aurait beaucoup à dire, comme exercice de terreur qui en rajouterait sur l’horreur qui vient. On ne sait rien, ou presque, des histoires des personnages. On peut supposer, mais rien n’invite à supposer, comme si on était au delà de la supposition, ce qui, remarquons le, si on laisse de côté la thymie, soulage de l’habituelle série des histoires racontées, et l’enfance, et les divers conjuguo, et les diverses blessures, souillures, de sorte que dans l’ordinaire des nouvelles donnes (il n’y a bien sûr jamais de nouvelles donnes, c’est sinon de structure, du moins de structure embarquée dans l’errance du moi), necessairement, tout ce fatras d’importation vient mettre à mal toute chance, et alors ça recommence comme avant, bien sûr en pire puisque, plus ça va, plus il y a de passif, au moins un double passif, étouffement garanti dès les premiers mois, à quoi va se rajouter bien sûr l’andro-ménopause et ses effets abrutissants. Comment sur cette base comique, car cette pièce de Fosse est une comédie, comme Racine, comme Claudel, faire interférer la danse, l’azur velouté, les matins éternisés, le réveil des morts, etc... enfin tout ce qui se raconte en opposition à la pente thanatique, depuis Tristan et Yseult, repris par les années de braise des révolutions du début du siècle contre le monde de la marchandise, avant donc le charnier, la shoah, et donc avant le camp généralisé, la mondialisation, c’est bien la question, peut être qu’autour de ce couple, qui continue son discours, des personnages pourraient surgir, Hamlet et son analyste, etc... Peut être en contrepoint du texte de Foss celui de Marivaux la dispute et ses suites modernes. En tout cas autour du couple et de son trio, Hamlet, Socrate, Alcibiade, Lol V Stein, Claudel, Genet, Alceste, et puis Freud, Lacan, Jung, Reich, et puis Debord 

 

   Donc trois lieux, la dispute de Marivaux qui est déjà scène redoublée, contention de Didier Georges Gabily et Quelqu’un va venir, le public entre, public qui est celui du théatre et de la psychanalyse, le public entre avec les autres actants qui sont les cités et leurs commentateurs, Socrate commenté par Lacan commente Gabily, etc...

 

     C’est infernal, ce truc, desespéré en soi, irréalisable dans son développement, son allusion »

 

     « On pourrait rajouter  un autre bout de pièce, qui m’a été inspiré par un patient d’une amie canadienne que nous dirons border line, bien que je n’aime guère ce mot, et qui nous raconte sa contradiction désirante sous forme souvent tellement métaphorique que l’on se demande de quoi ça cause en fait, il est vrai qu’un lacanien pur sang devrait ne se tenir qu’au jeu de la lettre, au bruissement du signifiant. Ainsi a t il été difficile de démeler la phrase suivante “quant au beau singe (je compris qu’il devait s’agir d’un beau finguer, par suite d’une erreur d’audition de sa part, ou d’une erreur hallucinatoire, qui allant dans le sens du constat qu’il faisait d’un impossible ou d’un trop tard, convenait à son humeur) non embastillé  sauf d’un boomerang (il semblait avoir débloqué sur le minitel à la recherche d’une adresse fondée sur son erreur) sans doute évocatif d’un amandier amer (allusion à une ancienne construction fort tarabiscotée de sa part) il rejoint sa vitrine ( quant même le goût pour l’exposition d’un beau cas qu’il se suppose être) phoning du souvenir ( à quoi se réduisait son expérience). 

 

    

 

Elle avait décidé en écho  de réduire sa vie à un strict rituel prémortel, ce qui  lui proccura certes un certain apaisement, elle put alors se consacrer à écouter des obsessionnels un peu plus difficiles comme cette femme prise dans l’énamoration mystique 

 

       Elle avait assisté à la célèbration d’un diacre, c’était la revitalisation de son appel, elle allait entrer en formation, elle avait fait le tour de beaucoup de choses, tous ces rêves affreux, elle évoquait une conclusion qui se rapprochait,  un silence épais, palpable, il était question de la lettre, elle ne dort pas bien, pas assez,  mal aux dents, deception, une place à tenir, personne ne peut tenir cette place là, l’éternité c’est long, surtout vers la fin, une probité candide, du lin blanc, omo est là et la saleté s’en va, omo candides, omo erectil, jaune oeuf miroir, il y a des trompettes, Vivaldi, c’est désagréable, plus loin un spéléo qui  passe à la télé, il n’y a rien à dire, elle est en formation, elle va enfin  jubiler, pourquoi  ce  silence de mort, que sont ces blessures qu’elle sent, il faut faire appel à la prière, parce que la conceptualisation n’est pas très facile, du texte religieux et du texte des autistes, les textes qu’ils produisent en catachèse, l’autiste trisomique, c’est trop compliqué, derrière tout ça il y a le père qui  interdit tout, elle essaie d’enlever de la terre collée, ça découvre un mur, une dalle de béton horizontale ou  verticale,  il n’y a pas du tout de la terre, c’est ce qu’il y a derrière qui est en pierre, partout des  mouches, elle porte des dentelles, elle fume des cigarettes, elle est en robe de chambre, dans une salle de bain, ce n’est pas très agréable, il y a des élèves jusqu’au fond,  loin,  loin,  elle se met à allumer une cigarette, elle réalise, saint paul est mitterand, il est à son école, c’est une caserne, un  lycée, elle écrase sa cigarette, elle ramasse tout dans son sac à main, le ciel est très très noir, elle écarte sa robe de chambre, elle se masturbe, tous les cinq ils devaient partir en cachette dans un autre pays, en cachette, faire silence, il y a un  batiment  dans un camp de concentration, le conscient et l’inconscient ne sont pas d’accord, ses cheveux  cassés, les yeux sont cassés à l’intérieur, elle est une poupée sidérée, il y a resurgence du désir,  hystérique glycine, mais elle ne touche plus au piano, y’a pas de place, celle pour voir l’intérieur d’une femme qui passe, ce bruit de  couple exclusif, elle se trompe, l’autre offert, il y a un  paradis d’ouverts, elle réfléchit à cette jouissance de l’ouvert, tomber d’amour, c’est plus tard, c’est tout sauf un sentiment, c’est la miséricorde de la gloire de dieu, jamais céder sur son désir, et puis c’est un oreiller creuvé, des plumes partout, il y a  un chat dans la pièce à côté, une chatte qui  met bas plein de chatons, c’est dans un désert de sable très beau, il y a  toute une colonne de gas à pied, des prisonniers américains, les voilà, c’est une colonne perdue, elle hésite à se mettre dedans ou dehors, plus loin  un genre d’hotel, une grande pièce, trente personnes,  ses cheveux partout, elle ne veut pas la quitter, elle est bien là, il faut trouver un moyen de rester ici, elle a un transfert à un cheveu près, y’a plus rien à dire, il tient à  un fil, une fiction d’amour avec elle, c’est un lieu enchanteur, un loup gris donne des conseils, ça a l’épaisseur d’un cheveu, toujours le chat d’une aiguille, elle se sent différente, le canard a pris feu, tout cela est fusionnel,  délice glissière entre les deux bouts, s’enflamment les effets neigeux, il suffit d’ouvrir les yeux, une aiguille dans une meule de foin, le chat d’une aiguille, l’épaisseur d’un cheveu, le chameau dans l’aiguille creuse, sa chatte, cette différence, elle réfusait de poser la question, d’ assumer d’être une femme, un  défaut de parole, sa mère floue, cet espèce de vide, d’absence, cette déficience dans la représentation d’elle même, et les gens font la queue sur  la route, il y a beaucoup de monde, elle voit pas le bout de cette file, ils sont à Florence, aux  Offices, elle veut annoncer une bonne nouvelle, c’est dans un cimetière, ils sont assez nombreux, il y a  de la famille, sa mère est toute seule seule et avec son père, ça n’a pas de sens, il est mort, il se déplace, trébuche, il tombe en avant, il a pas beaucoup de force, elle garde tout,  même la voix des femmes, et puis parler de dieu c’est pas recevable, c’est très dur, il faut être réaliste, la religion  comme fadaise, c’est dommage pour eux, ils se privent de plein de choses, elle n’y croit plus beaucoup, c’est fini, quel chemin parcouru, mais sa vie est compliquée, elle reste attachée à elle,  l’après analyse qu’est-ce, l’a pré analyse, elle comprend peut être, elle allait presque s’en aller, elle se sent peu impliquée quand c’est trop distendu, elle est désorientée, ça lui pose un problème la suite de l’analyse, un autre mode de communication  sans cette asymétrie, ça serait plus un dialogue, ça le devient, la mort lui a donné un tonus nouveau, tout un flot de matériaux, elle a du mal à se rappeler d’avant, le chateau, cette errance avant la mort, puis la douche spirituelle sur le divan, ça l’a plongé dans les mêmes états, cette grande joie, si on trouve pas dieu dans cette démarche à quoi ça mène, c’est une demarche de vérité, comment vivre avec ça,  comment ils font s’il y a que l’humanité, c’est terrible, la mort est une liberté, cette ténacité qu’elle avait,  elle, saint jean,  son style c’est son cul, loin de cet effondrement par le bas de l’intérieur, le plancher se débine par les pieds, l’image du saint suaire

 

    

 Hans dérive souvent lors de ses voyages, il erre dans les espaces indistincts de la grande ville, il se mélange aux danseurs insomniaques, il lui vient à penser que cette canadienne fréquente ces mêmes lieux, le même jour. L’espace ouvert par la danse, la manière noire dont parle Pascal, tout ceci se joint à une légère excitation qui est sans doute aussi la frustration du sexuel, cette non vibrance dans un horrible déplacement, cette matière organique shizoïde. Combien de temps encore avant le raptus final ? Ce n’est pas l’effroi supposé de la page blanche, c’est au contraire faire apparaître de la lumière dans la zone de saturation, découverte enfin d’un mode acceptable d’écriture, arriver à rendre  visible un peu de lumière dans ce ciel sombre. Il eut envie de monter sur scène pour danser, il y a des envies, mais tout reste dans le froissement muet de l’alcove, souvent même en retrait de cela,  il parle ainsi à l’absente radicale, ce qui fait partie exacte du tableau, il  est en retrait de tout ce qui pourrait faire voix, lettre et peau, en deça  donc, le renvoi sur la substance propre, ce à quoi il travaille

 

           Dans ce mélange imaginaire où les bornes du récit fusionnent avec la réalité, Hans formule des hypothèses soit que l’américaine lui eut signifié un bon vent légitime soit que pêcheuse en eaux profondes, elle chercha à assurer une prise, étant montée court pour pouvoir mieux l’extraire et lui arracher les tripes avec l’hameçon.  Fadaise d’une croyance qui tenait à  l’éthique érotique tout autant qu’au délire érotomaniaque qui le frollait souvent

 

        Hans en venait à finir sur des berges sentimentales, animées d’un tactile, le toucher de la voix, la substance floconneuse de la lettre, ce pur cristal où le matériel se réduit au senti effleuré,  ce désert de la pensée, qui est cruelle indifférence, vivance aimable d’inexister, au chant  d’une camarde qui montre la seule voie

 

         Les bantants s’ouvrent à son approche, naturellement, ombres fugitives qui s’agitent dans les ruelles. Il marche sans but, dans la fraîcheur étrange qui monte de derrière la première ligne de sombres demeures. A droite, le sol se couvre d’une matière blanche... de la neige! Incroyable! Au bout un camion est garé, des caisses, une colonne d’hommes silencieux regagnent des limousines noires, ils sortent d’un immense cimetière qui s’étend jusqu’à l’horizon qui devient ainsi parfaitement plat, tombes multicolores, statues terrifiantes, chapelles gothiques, partout la neige qui tombe à gros flocons

 

        Hans parfois se console du chant de la langue, sa matière quotidienne, il qualifie l’absente, exquise recherchée, délicate, nourrissante, exquisitus, esquerre, exquaerere, celle qui est cherchée, qui demeure à découvrir, à toucher, toccare, celle qui  fait toc, qui fait  toquer, qui  annonce l’angélus, qui sonne le glas, le tocsin, celle qu’on atteind en touchant, cet attouchement, cette retouche d’une sainte nitouche, faisant le non y touche, il suffit de lire la langue, nous ne pensons rien, la langue nous pense entièrement au fil de son origine, le fil de sa chanson, il néologise un peu, il voudrait toucher son exquise, ce mourir embrassé de femme intensive, sa passeuse de mort, thanatolienne, son  exquise messagère

 

        Cette femme là monte à l’avant du bateau, elle attire les regards amoureux. La nuit, cette nuit est sans fin. 

 

       Hans cherche une femme. Enfin il le dit. Il en soupire. Cet effort à l’adresse d’une femme. Cela l’épuise. Il voit une femme, il la perd de vue. Entre deux trains qu’il photographie, il envisage de monter à l’étage, une femme baisée prise en sandwich de plaques photographiques, comme la gélatine d’origine. D’ailleurs Hélène est venue le rejoindre dans le lit. Alors à quoi bon chercher. Il a encore quelques copains. Il boit un peu. Sa femme se promène avec la perruche sur l’épaule. Elle joue du violon sans cesse, ce savoir de l’enfance restauré par l’ennui. Elle voudrait qu’il s’occupe de la perruche, il avait offert l’oiseau à l’enfant après ce hurlement nocturne à travers lequel la petite fille avait réalisé qu’elle dormait face au portrait en pied de sa grand mère morte. Hans réalise à peine l’existence de cet enfant là.  Hans n’attendait rien. Une minutie de jour qui passe. Devant les lames rouges du parquet commençaient à porter des trâces de piétinement, trâces blanches qui ternissaient la lumière. Hans avait lui ainsi rejoint le lit conjugual. Brève séquence sexuelle, rapidement suivie de l’inévitable masturbation liquidatrice. Il avait renoncé à investir quoi que ce soit dans l’univers musical de son épouse. Il ne se sentait pas le courage de plonger dans cet univers. Là aussi c’était trop tard, les rigides interdisaient tout espoir. Il s’autorisait à ne pas espérer sur le fondement théorique après tout du non rapport sexuel pratique. Il précipitait son être sur l’exactitude du cadrage, le souffle faste du planeur. Hans croyait encore au style. Il y pourrissait.

 

     Ainsi poussait le monde en ce jour lumineux d’hiver. Quelques feuilles rouges encore sur les ceps de vigne, de ci de là, le chêne au fond mettait décidément beaucoup de temps à perdre son feuillage. Sur la couverture des Cahiers, une femme jouissait, c’était déjà çà. Il radotait une fois de plus à propos de ses parents qui l’avaient fait beaucoup souffrir, cette impossibilité qu’il avait de vivre sans eux, cette haine bien constante, ils ne peuvent pas comprendre, il était inépuisable sur ce sujet, surtout depuis le procès instruit à son endroit afin de rencontrer l’enfant, fille arraché par son épouse à son désir d’unicité, fille qu’elle consacrait depuis à l’étude du violon. Putain, dit-il et là il se tut, ébloui de la connerie de ses parents, cette image magique auto-destructrice qu’il désespérait d’atteindre malgré ses combinaisons aussi dérisoires qu’inefficaces. De là il passait à ses élèves aussi ahuris que dangereux. A force d’écrire il avait fini par être publié presque malgré lui. Il avait fait école. 

(à suivre)

 

Frederic Melczer

 

 

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