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Le platane du cimetière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le platane du cimetière

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Il faut écouter ses pas lorsque la fin de l’été, malgré cette chaleur lourde, promise à l’orage, impose le glissement des premières feuilles de platanes sur le sol sec de la route. Il faut faire abstraction des bruits de la ville, de la couleur du ciel pour deviner ce crissement qui sera sous peu l’ordinaire de la marche. Tout tient au détail mais chaque homme ne dispose que d’un style, d’une clinique. Les arbres offrent la secousse de leur mémoire. Il suffit d’attendre et cela revient, ferme et sûr comme la mort. Henri Vallois avait franchit la soixantaine sans trop s’en rendre compte. Son activité assez sédentaire le protégeait plus ou moins des effets physiques de l’âge. Aussi lorsqu’il commença à avoir un peu de mal à se lever le matin, il attribua ce fait à une forme passagère de dépression, voire à une dépression plus durable quand il constata que cela se prolongeait. Se déplier devenait difficile, mais après une petite heure, installé dans son activité ordinaire, il n’y prêtait plus attention. En cette journée les femmes étaient toujours aussi belles et le sourire lui venait à apercevoir les corps qui bougeaient dans la chaleur. Il nota cependant qu’il devenait plus sensible aux formes qu’aux corps. Sans doute que certaines limites professionnelles venaient imposer des distinctions évidentes, mais ce n’était pas tout à fait cela. Il y avait un moins, un retrait, une indifférence, un ennui. Il chercha le secours de la feuille à dessin mais rien ne prenait vraiment, l’intensité s’effaçait au profit de quelque chose de presque abstrait. Il ne pouvait attribuer cela à quelque maîtrise obtenue au fil des ans, son style était trop hétérogène, trop ballotté par ce qu’il voyait chez les autres, et même à l’intérieur d’une série, il n’arrivait pas à se tenir de manière ferme pour creuser l’idée. Il se savait désespérément figuratif, comme une calamité de l’image reconnue, et ses tentatives abstraites n’avaient abouti à presque rien, même faudrait il dire qu’il s’était senti obligé de rajouter quelques figurines de plâtre collées sur la surface afin de demeurer en deçà d’un pur jeu de couleur, son manque d’instruction y était bien sûr pour quelque chose, cette faiblesse de l’étude, son métier était d’ailleurs résiduel, ce qui lui avait semblé le plus facile après ses études de droit, le côté fonctionnaire, l’idée que cela pourrait lui laisser du temps pour se livrer à ses penchants artistiques, mais il aurait fallu travailler d’avantage et même dans la séquence qui lui était la plus proche, le dessin devait au moins se tenir à un minimum d’exigence, de constance, ce qu’il ne pouvait visiblement pas atteindre, toujours en deçà de ce qu’il aurait pu, aurait du

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Henri Vallois lit Ponge, crayon à la main, avec beaucoup d’attention. Cette femme brune le regarde, intriguée sans doute par la tension de lecture, elle cherche à entrer en contact avec lui depuis ce point, il l’évite. Plus tard il est installé au jardin suspendu d’un restaurant, suspendu au dessus du sol par une sorte de ponton qui surplombe les arbustes. Toutes les tables sont occupées par des groupes divers, hétéroclites, il y a visiblement quelques tables de trop, le service est lent, la femme brune est en face de lui, maigre sans doute, mince au moins, elle porte une robe légère largement ouverte sur le devant, on aperçoit  ses seins à chaque mouvement, elle doit lui parler de poésie, il ne doit pas écouter, il se concentre sur ce qu’il mange, le Pessac Leognan est un peu jeune, pas à la bonne température, mais cette rugosité lui plaît, elle se  marie bien avec ces langoustines à peine cuites, la lotte qui vient ensuite est plus ferme, un peu trop, l’accompagnement de légumes craquant fade, le dessert est étrange, il a oublié le nom  pour constater qu’il mange une sorte de barre de céréales accompagnée d’un coulis aux cerises noires sans goût, mais le lieu lui convient, un peu snob et donc propre, clair, inconsistant, le ciel est légèrement nuageux  et semble bas. La femme continue à discourir, sa bouche grande domine sur le regard assez terne. Plus tard il entre chez lui, la femme l’accompagne, à vrai dire c’est peut être une prostituée, son épouse est au salon devant un verre, elle se laisse embrasser sur les lèvres par la femme brune, après tout peut être se connaissent elles déjà ou les moeurs du couple impliquent ce genre de prise de contact. L’homme accompagne la visiteuse vers une des salles de bain. Elle se déshabille, il la regarde sur les toilettes, puis sous la douche, la femme doit se caresser. Il rejoint son épouse au salon, elle lui sourit et lui indique que sa mère s’est manifestée dans la soirée. Il doit soupirer un peu et gagne un petit escalier qui permet de communiquer avec une des maisons voisines. Il retrouve deux personnes âgées dans une grande pièce, lui est alité, immobile, les yeux fermés, il ne réagit pas à sa venue tandis que sa mère se met à raconter les divers incidents excrémentiels de la journée, la couleur, l’odeur, l’abondance, la fatigue, elle redit qu’il va mourir bientôt, lui ne bronche toujours pas et puis elle change de sujet, il s’agit d’une petite croix qu’une bonne a trouvé dans la cuisine et à laquelle elle confère un caractère magique, il faudrait s’en débarrasser au plus vite, sa mère aurait hésité, prise entre la superstition et l’amusement, elle aurait jeté l’objet dans le jardin qui est commun à la résidence, non sans en avertir une voisine assez folle avec laquelle elle partage les incidents de l’époux et avec laquelle elle réfléchit aux modalités des obsèques, elle s’amuse à observer cette voisine chercher la petite croix dans l’herbe pour s’en protéger,  Henri Vallois écoute tout ceci sans un mot puis s’éloigne au milieu d’une phrase. Lorsqu’il revient chez lui, il cherche un peu les deux femmes pour les retrouver en train de faire l’amour, il les regarde un moment, sans grande émotion, puis regagne son bureau. Il retrouve le texte de Ponge et poursuit ses annotations. Vallois est un homme d’âge variable, selon le climat, mais cela fait déjà quelques temps qu’il est plutôt courbé ce qui accentue son embonpoint, la lèvre glisse un peu vers le bas, il a un tic à l’oeil gauche, sorte de contraction de la paupière de manière unilatérale, il est négligé dans son vêtement, ou plutôt associe n’importe quoi avec n’importe quoi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Henri déposa la bêche dans le coffre après l’avoir essuyé, il prit soin de l’envelopper dans une housse, puis le véhicule se dégagea du petit chemin  pour rejoindre la route. Son épouse n’avait point bougé tandis qu’il travaillait dans le bois, elle fumait des cigarettes très fines et longues d’une façon nerveuse.

“ c’est fait?” dit elle en tournant la tête de manière brusque

“bien sûr, comme d’habitude... tu sais bien bien que je suis un professionnel”

    Ils avançaient maintenant à vive allure sur la route des lacs et bientôt les phares découvrirent le portail de fer qui marquait l’entrée de la propriété.

   Henri Vallois descendit en rouspétant après la vétusté de l’ouvrage de fer, rêvant sans doute de quelque automatisme qui aurait évité toutes ces manoeuvres mais aurait défait l’harmonie de cette chartreuse perdue dans la lande, au delà des vignes, en limite rasante d’estuaire. 

Ann (il faut bien lui donner un nom) anticipa la réflexion qui allait venir. 

“Ne commence pas avec La Fiourne, c’est un héritage de mon père et il ne sera jamais question de s’en défaire!”

“ Il ne vaut mieux pas remonter trop loin dans les actes de propriété car nous aurions quelque mal à établir une possession sans ombre”

“ ne recommence pas avec ça, mon père a acquis ce domaine tout à fait légalement à une période où ce type de bien n’interessait personne, et ce de la matière la plus claire”

“oui, je sais, la guerre a rendu ce type d’opération facile, et puis je me suis toujours demandé comment ton commissaire de père avait pu gagner assez d’argent à l’époque pour ...”

Il n’eut pas besoin de poursuivre, ils étaient devant le perron et  la bonne les attendait, souhaitant la bienvenue, évoquant le temps de saison, la maladie de sa mère et le plat d’anguilles, de manière mêlée.

   “ et puis, monsieur, il y a ce monsieur de Bordeaux, vous savez, ce monsieur très bavard avec des gros yeux et puis cette grosse pierre bleue autour du coup, eh ben, il a livré une grosse caisse pour monsieur. Je lui ai dit de la laisser dans l’entrée, il a juste ouvert le couvercle, ça a l’air d’être une statue comme monsieur nous en encombre les pièces”

    Vallois finit d’enlever les planches, les emballages et protections. Il souleva l’objet avec beaucoup de précaution

  “ Regarde Ann, c’est le Bodhisattva assistant dont je t’ai parlé, c’est une pièce très rare qui provient de cette cache de Shandong découverte alors que l’on cherchait à construire une école, il y a aussi une triade de l’époque Wei qui pourrait arriver, mais monsieur Béguin n’est pas sûr de pouvoir la ramener, les achats sur les découvertes publiées sont de plus en plus difficiles, même au prix de quelques informations confidentielles stratégiques; ces gens sont de vrais bandits de plus en plus exigeants.” Ann jeta un œil, son regard de myope qui se dépose sur les choses avec distance, ennui. Sans doute un peu plus d’un mètre, c’était un grès polychrome dont la raideur hautaine se doublait d’un étrange mouvement, appui sur la jambe gauche, tandis que la droite était repliée  les deux mains étaient posés sur cette sorte de ligne horizontale, le bras gauche manquait mais la main finement sculptée posait l’attente éternisée.

“ en tout cas cela vaut mieux que ce costume de chaman qui est à côté de la cheminée du salon avec ces fragments de bestioles desséchées”

“ je sais, tout ce qui existe d’avant 1950, et encore! n’est bon que pour les oubliettes des musées ethnologiques”

Ann haussa les épaules et regagna sa chambre, tandis qu’Henri laissait la bonne partir pour sa maison “oui, nous nous débrouillerons très bien, merci, à demain”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     L’aube pointait tout juste quand Henri Vallois laissa la barque glisser depuis son petit port d’attache, vers le fleuve. Il progressait à la rame, silencieusement, parmi les lueurs d’argent et le vol de quelques oiseaux pécheurs. La zone des marais était proche, ainsi que l’élevage de gambas qui vivotait au milieu. Vallois fit glisser une sorte de gros sac sans bruit, puis il alluma le petit moteur et s’avança vers le milieu du courant, il jeta une ligne et attendit. Une anguille ne tarda pas à mordre puis à s’agiter dans tous les sens au fond de la barque. Un pétrolier passa au loin en direction de Bec d’Ambés. A quelques brasses, un cormoran vint se poser et ouvrir ses ailes. Il ne faisait même pas froid, le ciel était clair.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   “quelle histoire! tous les journaux en parlent, et bien sûr Sud Ouest en fait sa première page. Pas moyen d’être tranquille” L’homme qui parlait ainsi avait autour de la cinquantaine, ventre volumineux, cheveux gris un peu en désordre. Il s’adressait à Henri Vallois qui venait d’entrer dans la pièce et regagnait son bureau. Sans attendre de réponse. Il savait que son collègue, surtout au matin n’était guère loquace. “ Surtout que c’est la quatrième brune que l’on remonte de la Garonne, impossible à identifier, un vrai effacement de professionnel, reste la génétique, mais là, en dehors de la télé et de ses prouesses filmiques, ça conduit rarement à une piste. ... et puis ça inquiète tout le monde, ma femme ne veut plus sortir seule, et quand je pense que vous allez dans votre baraque au bout du monde et que Ann reste là bas des jours entiers presque seule, parce que ce n’est pas votre bourrique de bonne qui va pouvoir la défendre il est vrai qu’elle est blonde, mais quand même”

“tu vois “ dit Henri “ un certain nombre de femmes ne semblent pas menacées, du moins encore” Il sourit et finit d’avaler la tasse de café qu’il avait récupéré en passant. 

 L’inspecteur Lefebvre “b v disait -il toujours” aurait bien répondu dans la brèche ouverte mais le commissaire avait ouvert son journal, ce qui supposait qu’il était impossible de l’interrompre avant vingt bonnes minutes pour le moins. Vallois ne lisait que la presse nationale, laissant son collègue parcourir les faits divers à fin de “recoupements”.

Vers onze heures, le courrier arriva avec les résultats de l’autopsie de la dernière fille

“ le visage et les mains ont été passé à l’acide, la mâchoire brisée, et les écrevisses américaines ont fait le reste; ce qui est bizarre, c’est cette sorte de poche accrochée au cadavre, comme si elle contenait une masse progressivement soluble qui aurait permis au corps de remonter assez vite, un mois tout au plus, à travers les eaux boueuses et de se prendre dans un carrelet”

Vallois leva un œil de son journal 

“ je crois que je vais aller à Giverny avec Ann voir l’exposition de Joan Mitchell, cela pourrait l’interesser, plus en tout cas que le Cernuschi”

    Il n’y avait aucun moyen décidément de savoir ce que le commissaire pensait de tout ça

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   L’homme était visiblement très énervé lorsqu’il franchit le seuil du bureau de Vallois, il portait haut sa gloriole locale, il est vrai un peu défraîchie par de plus jeunes héros.

“ vous me voyez désolé de devoir ainsi vous déranger dans vos travaux, mais il me fallait éclaircir avec vous certains détails, je dirais, troublants. Comme l’inspecteur a dû vous les dire, nous avons réussi à identifier la femme qui a été repêchée dimanche dans la Garonne et il se trouve que cette personne vous fréquentait, je veux dire qu’elle vous rencontrait régulièrement dans le cadre d’une psychanalyse, je crois”

“ je n’ai rien à vous dire de plus qu’à l’inspecteur, c’est une personne que je soignais de manière assez discontinue pour des troubles phobiques et que je n’ai plus rencontré depuis quelques mois”

“ au moins un mois c’est certain, mais sans doute guère plus parce qu’elle a pris divers anxiolytiques chez une pharmacie il y a pas plus d’un mois, grâce à une de vos ordonnances”

“ce peut être une document plus ancien”

“ c’est  peu probable, la date cher docteur! la date! mais vous avez beaucoup de travail, beaucoup de monde, vous ne pouvez vous rappeler de ce genre de détail”

“ c’est possible, mais je ne vois pas ce que je pourrais vous dire pour vous aider “

“ le secret médical, je sais, enfin nous verrons”

le docteur Gargandeuil aperçut alors l’ouvrage de Ponge sur le bureau

“ vous lisez Ponge? c’est un de mes poètes favoris”

“ le poème est toujours crypté comme une parole” commenta le commissaire “mais je vous libère” et sur le pas de la porte

”à bientôt!”

l’inspecteur Lefebvre était déjà là

“alors? qu’en pensez vous? nous savons qu’il entretenait une liaison avec cette jeune femme”

“oui, sans doute, et c’est sans doute ce qu’il cherche à cacher, mais il me semble trop lâche pour mener à bien ce genre de meurtre... rituel, c’est bien le mot du légiste?... bon, mais assez travailler pour ce matin”

 Le commissaire était déjà Place Gambetta et se dirigeait vers la Porte Dijeau, il hésita puis emprunta la rue des antiquaires, du moins ce qu’il en restait. Face à une devanture un petit homme aux lunettes bleues semblait faire la manche mais d’une manière étrange puisque dans cette rue peu fréquentée, il tendait faiblement sa main à l’adresse justement d’une vitrine vide

“ Bonjour André? comment allez vous?”

L’homme, pris à son image en fait qu’il cherchait à retenir dans le miroir, par toute une série de gestes ritualisés, mit une seconde à reconnaître Vallois.

“ oui, bonjour Commissaire! je commence ma tournée”

“ bonne journée, mon ami, ne travaillez pas trop, d’autres veillent aussi sur l’équilibre du monde”

Il se souvenait de sa visite il y a quelque temps dans ce belle appartement vers la place de la Victoire, appel de voisinage pour découvrir cet homme à côté du cadavre un peu pourrissant de sa vieille mère et qui, depuis, errait dans la ville, semi mendiant, semi clochard en dépis de solides revenus immobiliers.

La ville se chargeait peu à peu d’êtres fantomatiques et ce n’était pas un moindre paradoxe du temps que de voir se construire un espace publique psychiatrique depuis que le président, malgré ses effets d’annonce d’avant quelque acte spectaculaire et isolé, avait contribué largement à la réduction du personnel, de la formation et du nombre de lits.

L’ordinaire se retrouvait l’instant d’après en cette petite scène du tram que Vallois constata, ayant prolongé sa marche jusqu’à la rue des trois conils, un petit coup de nostalgie de son ami défunt dont le cabinet demeurait fermé. C’était donc à la sortie du tram, ce mouvement d’écart de la foule face à l’homme serpillière, bonnet rond enfoncé dans une chevelure sans nom et recouvert d’une série de couches bariolées.

Les gens faisaient comme s’ils ne voyaient rien, l’explication universelle de la crise économique avait du bon.

Plus loin, Vallois évita de justesse l’élégant, légèrement voûté, petites lunettes au bout du nez, évoluant d’un pas de marabout dans son costume cérémonial trop grand. Celui là il fallait l’éviter comme la peste et le commissaire se reprochait toujours de lui avoir un jour adressé la parole, un jour de vernissage chez Crapo.

Même le petit René se mit de la partie ce jour là, lui toujours errant et lointain il s’était mis à jargonner à haute voix contre les êtres imaginaires qui encombraient son monde 

La terrasse du Français face à la porte de la reine qui venait d’être inexplicablement à nouveau enterrée et le plat de triquendilles qu’il eut à peine besoin de réclamer avec un petit Cahors. Il faisait vraiment très beau et le passage des touristes en divers langues rajoutait une couleur nouvelle au lieu.

Une femme brune et plutôt coquette s’approcha pour lui parler.

“ Vous aimez Ponge?” dit-il aussitôt en réponse à son salut, comme pour anticiper l’habituel question qui semblait inévitable dès qu’il ouvrait son livre

“non, pas exactement encore que j’ai lu récemment le texte de Derrida. Non, je me permets de vous déranger puisque nous mangeons le même plat et que je crois vous reconnaître. C‘est vous qui êtes chargé de l’enquère à propos de ces meurtres de femmes?”

“ tout à fait, je me rends compte que je n’aurais pas du accorder quelques mots à ce journaliste à cheveux blancs, mais la mairie insistait pour que je mette de côté les soucis de l’enquête pour ceux de l’information publique. Ce n’est vraiment pas un sujet pour une jeune femme comme vous... à moins que vous ayez un goût pour vous faire disséquer vivante.”

La femme ne sembla pas troublée par l’annonce et même déplaça son assiette pour être sur la même table que le commissaire

“ vous permettez?”

“ je vous en prie, mais n’attendez pas de moi d’autres informations”

“ donc vous lisez Ponge?” dit-elle avec un sourire “ peut être y chercher vous un mobile particulier”

“ signé Ponge, signe éponge, c’est beau la culture!... excusez moi, mais j’aimerais que vous repreniez cette pose d’il y a un instant, cette façon de jeter les cheveux en arrière, voilà, c’est parfait! il faudra que vous passiez à l’atelier que j’essaie de dessiner ce geste”

“ah! vous êtes peintre aussi” répondit la femme avec un air moqueur

“ c’est cela, j’aime bien disséquer les visages”

Paule vit son sourire s’effacer et un silence s’installa au dessus des tripes.

Ils furent presque aussitôt interrompus par André qui s’était avancé jusqu’à leur table ce qui avait entraîné un mouvement du garçon prêt à éloigner cet importun

“ laissez” grommela le commissaire” “c’est un ami... que vous arrive t il , André, depuis tout à l’heure?”

“presque rien, mais vous apercevant avec cette dame, je ne pus que remarquer que vous êtes exactement à la verticale d’une peinture romaine représentant le maître de maison et sans doute une courtisane, sans vouloir offenser madame”

“Merci, André, je tiendrai compte de cette particularité”

“on dit que cette peinture faisait partie d’une série qui célébrait la victoire d’Apollon sur les folies de Bacchus” l’homme disparut après cette remarque avec une vélocité étonnante pour qui pouvait observer l’ordinaire de ses déplacements ralentis

Paule demeurait saisie par la surprise

“ vous ne m’avez toujours pas dit ce que vous faisiez dans l’existence” déclara Vallois comme de rien

“ journaliste” dit elle “je me demandais d’ailleurs , à propos de  dissection, si on ne pourrait pas suivre la maxime de Confucius, ne pas faire à l’autre ce qu’on ne voudrait pas qu’il nous fit”

“ à moins que nous vouliez qu’il vous le fasse” répliqua le commissaire au milieu d’une bouchée

 

 

 

 

 

 

 

      La vieille Mg se gara derrière le Chrysler aux vitres teintées. Henri Vallois jeta un oeil vers la déchetterie dont les lueurs bleutées venaient de se former dans le soir, il traversa la cabane et se retrouva sur le ponton. Un homme se retourna à son approche.

“ belle soirée n’est ce pas? et le mouvement des voitures sur le pont au dessus loin de troubler le lieu le plonge d’avantage dans la quiétude d’un monde disparu”

“ vous avez raison, commissaire, c’est ainsi que je voyais ce lieu jusqu’à ce jour où j’ai remonté le filet”

“ racontez moi”

“ de temps en temps, je m’amuse à remonter le carrelet, il y a rarement du poisson, parce que je le fais de manière désordonnée et surtout pour entretenir le mécanisme, mais ce soir là , j’ai d’abord eu du mal à distinguer ce qu’il y avait dedans, cela s’agitait, des dizaines d’écrevisses de berge sur un corps déposé là comme un appât... comme lorsqu’avec mon père nous allions dans la campagne chercher ces petites bestioles avec des épuisettes et une tête de mouton”

“ c’est étrange en effet que le courant ait déposé le cadavre juste au milieu du filet; mais je n’irai pas jusqu’à vous supposer pêcheur de cette façon”

La plaisanterie était plutôt limite et plutôt provocante

“ en trente ans de médecine je n’avais jamais vu une chose pareille”

“j’espère pour vous, j’espère pour vous”

L’homme portait une salopette bleue et faisait cuir des gambas sur un gril, l’odeur mettait en appétit, et foi de service, Vallois accepta l’invitation sur le pouce du docteur Hassan. Il apprit ainsi que ce dernier était né à Beyrouth du temps où c’était encore une ville acceptable,  cette évocation venait se croiser avec des souvenirs d’un très ancien voyage étudiant

“ il n’y a pas de hasard, n’est ce pas commissaire? nous avons des images en commun, les couleurs, les odeurs et les femmes, ah! c’était quelque chose à l’évoque avant que ces furieux d’islamistes incultes imposent et le voile, et la guerre. D’ailleurs je ne suis plus retourné là bas depuis que j’ai décidé de faire mes études de médecine en France. J’ai un peu de famille encore là bas mais la plupart sont aux quatre coins du monde et pas uniquement pour le commerce, cette fois le Liban a disparu. J’essaie de ne plus y penser”

“ vous avez raison, il n’y a pas de hasard et cette pêche géante, c’est quand même une drôle d’histoire, cette précision des courants fluviaux. A moins que ce ne soit l’effet du mascaret!” 

Vallois riait de bon coeur, Hassan un peu moins

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Paule se rhabilla lentement, comme si elle ne voulait plus quitter cette place nouvelle du modèle. Elle n’osait regarder le peintre qui l’avait observé en induisant des poses diverses pendant plus d’une heure, elle se sentait fatiguée et libre. Henri Vallois était en train de rincer ses pinceaux, de multiples exquises à l’encre se trouvaient sur sa table de travail et une grande toile avait résonné de coups de brosse selon une cadence énigmatique qui ne paraissait en rien une activité de dessin même rapide comme au début

“ si vous voulez, nous reprendrons dans quelques jours, merci”

la formule était  lointaine, le ton presque mélancolique

Paule croisa sur le petit pallier de  l’atelier, sous la verrière baignée de lumière, Ann comme si cette dernière attendait que la séance de pause soit finie. elle lui proposa une tasse de thé, l’observant, les yeux mi clos en tirant sur une de ses fines cigarettes, sorte de tic chic qu’elle avait prise à une ancienne amie de collège. Paule accepta et la suivie sur deux étages jusqu’au salon. Le contraste de lumière était saisissant par rapport à l’atelier, des fenêtres à guillotine ouvertes laissaient entrer la chaleur. C’était un thé japonais épais et vert. De grandes toiles vivement colorées aux murs.

“ Henri a fait ça, il y a quelques temps, il était alors pris entre le colorisme naturaliste de Joan Mitchell et le minimalisme abstrait profond de Micky Mallet. Allez savoir pourquoi. Ne lui parlez pas de Monet Bonnard, il va se mettre presque à pleurer, ce qui est curieux quand même chez quelqu’un qui vit parmi les manifestations les plus extrêmes du jeu social. Mais il n’arrive pas, je crois, à distinguer les corps et les couleurs. Il appelait ça, ses brunes de lumière. Et puis il a dit qu’il ne pouvait plus peindre, son travail, tout le reste. J’étais donc intriguée de vous rencontrer quand il m’a dit qu’il voulait bien réessayer avec vous, que vous aviez accepté la défiguration”

Paule nota ce terme commun avec son accent de boucherie, non sans un certain malaise.

Lorsque Vallois rejoint les femmes, elles sont côte à côte, il connaît sans doute la scène

“cérémonie du thé, mon ami” ironise Ann “ certes le salon n’est pas conforme , ni l’intention ou alors par des voies non classiques”

Paule est un peu tendue, Henri est assis en face, le visage fermé. La sonnette vient occuper le silence qui s’est installé. Paule s’en saisit

“ vous attendez du monde, je vous laisse”

“ restez” essaie de dire fermement Henri, “ Ann serait trop frustrée de votre départ subit” mais Paule est déjà debout et précède presque Henri vers la porte. Sur le seuil, un quasi vieillard, édenté, un bonnet à la main qui la regarde passer

“ sauvée par le gong, mademoiselle” marmonne-t-il au passage tandis qu’Henri évoque un rendez vous pour le vendredi suivant

“ entre Alain, que t’arrive-t-il?”

“ je n’ai plus que toi comme recours, ils veulent m’enfermer à nouveau, il paraît que je ramasse trop d’ordures et que mon appart est immonde, moi qui soutiens cette ville depuis si longtemps par mon travail, mais je ne veux pas te déranger, je passais juste”

“ je verrai ce que je peux faire”

Ann demande ce qui se passe

“ah encore tes clochards célestes, il n’y a bien que toi à y faire attention”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     L’inspecteur Lefebvre déposa sur le bureau du commissaire un gros dossier vert

“ voilà à peu près où nous en sommes, du moins du point de vue des faits... vous aviez raison sur cette histoire de dates, nous avons retrouvé la brune du 7/7, mais le corps à l’identique était resté coincé entre une barque et la berge dans la réserve d’eau de Pessac, celle aux écrevisses a été découverte le 10 mais elle y était sans doute depuis le 8, ce que nous avions supposé être une sorte de substance qui se déliterait à date était un artefact, les dépos de corps sont certainement intentionnels, les corps subissent les mêmes mutilations, le coeur est toujours absent, etc...”

“ pour l’instant donc, il y a celle du 3/3 déposée ou plutôt installée parmi les statues du monument des Girondins, celle du 4/4 sur le miroir d’eau, celle du 5/5 dans le premier bassin de la base sous marine, et enfin celle du 6/6 ... et ben non il n’y a pas de 6/6...”

“ pour l’instant en tout cas. Par ailleurs j’ai ressorti le dossier Belusforni, cette fois du 3/3 au 9/9, en divers endroits des quais des hommes jeunes éventrés, le sexe sectionné et introduit dans la bouche, les yeux crevés, jusqu’à ce 9/9 où on arrête Belusforni dans un état délirant, annonçant le châtiment des sodomites. Les preuves sont accablantes, il avoue tout volontiers avec des détails, et finit par se pendre dans se cellule le 10/10, faute de place à Boissonet. J’ai trouvé aussi qu’à l’époque il avait, pendant cette période, consulté un psychiatre qui avait essayé de l’hospitaliser sans réussite, ni lui faire prendre le moindre médicament, le type lui avait semblé alors délirant mais calme, n’évoquant la peine des sodomites que comme une citation biblique en passant; d’ailleurs il n’avait pu le rencontrer que deux fois, le docteur Fartoisse...  je ne sais si c’est intéressant, mais ce docteur est très lié avec celui que vous avez interrogé l’autre jour”

“Gargandeuil!”

“ il parait qu’ils ne sont pas de la même chapelle psychanalytique, mais en tout cas ils sont du même club”

“ vous m’interessez, Lefebvre”

“ le Club très fermé des compagnons du grand théâtre, dont l’activité essentiel est de se réunir chez Dubern”

“ et c’est tout,”

“ ils ont une salle de réunion dans le théâtre lui même où ils ne vont jamais ou presque et un usage de la loge de droite; ils n’ont pas l’air de prendre beaucoup d’initiatives d’aucune sorte, si ce n’est une fois , il y a longtemps, un colloque sur la musique et les nombres qui s’est tenu dans le grand salon de l’hotel en face du théâtre. Ils sont bien sûr reçus par les divers châtelains du Médoc et d’ailleurs et ont visiblement des revenus qui dépassent leurs activités libérales, tous ou presque sont médecins”

“ bon travail Lefebvre! Bon.. j’ai un petit truc à vérifier. Je reviens dans l’après midi”

Pour Vallois, vérifier veut dire flâner au grès du vent, d’une terrasse l’autre, regarder les choses et les gens surtout, sa silhouette est connue, familière même si peu ne monde connaît véritablement ses fonctions car il n’interroge que de côté, parle d’autre chose, laisse venir, erre à Saint Michel pour marchander un bouton de porte, un vieux cadre, il va à la rencontre des signes, il sait d’expérience que tout est lié, qu’une parole fait retour, qu’un indice suspendu trouvera sa cause, il sent la ville, de jour comme de nuit, après les chaleurs tropicales, il y a un petit vent doux, on annonce les vendanges dès ce début septembre, les nuages blancs gris, moutonneux se déplacent lentement sur un bleu tendre, plats à l’horizon, massifs en épaisseur proches. 

Qui avait tué ces types il y a quinze ans? certainement pas ce coupable halluciné et pendu. Etaient-ils plusieurs? Ont-ils modifié leurs pratiques? Pour quel mobile? Sont-ils de retour? Pourquoi? Le café avait une amertume agréable et le petit verre d’eau fraîche bienvenu. A côté un homme âgé tirait lentement sur le narghilé, il était très proche de Vallois, l’emplacement sur le trottoir était minuscule, les tables proches

“ vous semblait chercher quelque chose, monsieur, sans savoir quoi” dit-il d’une voix étrangement claire “ le temps des choses déréglées est de retour”

Vallois émit quelques sons d’approbation

“certains cherchent à accélérer le temps, peut être provoquer des choses, mais nous devons chacun poursuivre notre tache avec précision”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Henri Vallois ne devait percevoir que les formes humains singulières, aussi était il ennuyé quand il n’y avait proche que des êtres ordinaires, parmi lesquels se recrutaient hélas les meurtriers qu’il devait chasser, les bons pères de famille qui découpaient leur épouse disparue dans la cuisine, il entra donc par le petit escalier pour atteindre d’une bonne volée de marches une série de pièces assez basses de plafond qui devaient courir sur le fronton. Un individu un peu rouquin et obséquieux lui ouvrit la porte et il se retrouva avec trois autres personnes qui constituaient les seuls membres accessibles du fameux club. Le docteur qui faisait l’objet de toute son attention n’avait pu  quitter sa clinique, une urgence, ainsi que le psychiatre de l’autre affaire retenu par un deuil familial. Vallois manifesta un désaccord de pure forme, dès lors qu’il ne venait justement que pour prendre contact, sentir les ondes, bref faire son métier. Le rouquin était aussi médecin, un autre se présenta comme psychanalyste ce qui supposait qu’il n’était pas médecin, le troisième portait une écharpe pour le moins étonnante vue les chaleurs, regard enfoncé, inquiet. Quant au dernier il semblait comme transparent tellement son regard était vide au dessus de ses grosses moustaches. Ils étaient tous près à l’aider, désolées si leurs collègues avaient été retenus, surpris de découvrir quelques liens avec les brunes raccourcies, mais à chaque fois c’était un pur hasard, très bref. A écouter ces dénégations, Vallois renforçait son idée non d’un club d’assassins mais de rencontres érotisées plus ou moins en rapport avec le club, les repas chez Dubern étaient soit accompagnés, soit plutôt suivis de séances de méditation arrosée dans quelque salon du bord de Garonne. Il avertit qu’il devrait malheureusement convoquer individuellement chacun afin d’essayer de rassembler des éléments fortuits qui pourraient faire avancer son enquête.

 

 

 

 

 

 

 

 

    L’homme se jetait en arrière, le bras droit levé, il jargonnait quelque chose puis s’abattait d’un coup vers l’avant comme pris d’une grande mélancolie, puis lentement il se redressait et le jeu reprenait. Vallois s’approcha du ban qui faisait face à la rue, derrière le jardin de la mairie, façade propre mais volets d’époque, et dans le bassin cette immense tête de crocodile qui déjà s’effritait par plaques

“ bonjour Francis”

L’homme mit un instant à s’arracher à son mouvement compulsif, un sourire apparut sur sa bouche édentée

“ bonjour commissaire”

“ André m’a dit que tu voulais me voir?”

Francis avait  glissé depuis son travail de chef d’entreprise, installation de fenêtres et volets roulants, le jour où son épouse, institutrice de son état, lui avait annoncé un matin qu’elle partait pour les îles avec une copine, non pas en voyage mais pour toujours. Il était passé par la phase “je bosse et je bois” très rapidement à celle “ je bois et je reste dans la rue”

“ oui, tu sais commissaire, tu connais le type de la Victoire, celui qui marche de travers comme s’il allait tomber et qui a tous ces drôles de chapeau, et bien il reste, t’as du le voir, c’est près de chez toi, il reste au feu à côté du Plana des fois des heures, immobile, il a l’air d’attendre un feu particulier, c’est possible, peut être qu’il compte, je sais pas, il m’a pas dit, en tout cas, il a entendu à plusieurs reprises des roumains, il se trouve qu’il parle roumain, c’est par sa mère je crois, enfin bref, les types disaient entre eux que le coeur rapportait pas mal ces temps ci, en roumain c’est pas une métaphore, et comme les types disaient que trouver des brunes, c’était pas si facile que ça, l’âge et tout le reste, il a prêté l’oreille, je te dis plusieurs fois, je te garantis pas que le type est très clair mais comme tu cherches, ça se raconte, bon je te laisse j’ai déjà loupé plusieurs cycles”

Vallois lui glissa une pièce et laissa Francis ponctuer le monde alentours de ses salutations. Un arc en ciel soulignait une brève averse du côté de la cathédrale. Des japonais photographiaient des enfants qui essayaient d’attraper des chatons qui surgissaient de derrière un buisson. Le gardien fâchait une petite chatte grise, très vive

“arrête de tuer les pigeons et de les laisser dans le bassin!”

Vallois s’inclina pour la caresser

“ si vous la voulez?!”

“ oh, je ne crois pas que mon épouse aime tellement les chats”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      “ tu as une lettre de Tarzi” s’écria Ann sur un ton ironique lorsque Vallois entra “ du moins je suppose. Qui pourrait t’écrire du bout du monde, avec cette écriture minuscule? Je sens que nous n’allons pas tarder à chercher un endroit pour déposer quelque nouvelle relique”

L’enveloppe bariolée tranchait en effet déjà sur le courrier ordinaire. Dans un langue très XVIII ème l’archéologue annonçait qu’un nouveau temple venait de surgir du sol près des grands statues bombardées par les talibans. Le vieil homme était toujours enthousiaste et Vallois se souvenait du cours auquel il assistait étudiant tandis qu’il s’ennuyait en droit, le commentaire de Hiuan Tsang qui racontait déjà cette histoire du bouddha couché . De là datait son goût d’amateur éclairé pour toutes ces régions greco-bouddhiques, le souvenir du grec qui avait été un charme de ses études en province. Ann le regardait rêver, il tenait la lettre d’une main, de l’autre il tirait sur un bout de cigare tordu qu’il n’allumait que lorsqu’il lui fallait éponger un peu l’émotion. Il interrompit de lui même l’éclipse et s’adressa à Ann en réponse à sa formulation antérieure

“ non pas de relique, mais sans doute ce que Zemaryalai attend depuis se longtemps, ils ont trouvé une grande excavation sous le temple dégagé. La question est maintenant en partie logistique, surtout que les finances baissent et que l’insécurité augmente à nouveau dans la région”

“ du moment qu’il ne s’agit pas d’une nouvelle statue, que ton ami se porte bien”

Vallois n’avait pas fait très attention à la situation locale tellement ce genre de nouvelle pouvait l’éloigner de l’observation la plus triviale. Paule était debout à côté d’Ann allongée et nue sur un des canapés, se livrant sans doute à quelque séance de massage qui faisait partie des jeux auxquels Ann invitait ses amies.

“a t on retrouvé un autre corps?” demanda Ann brusquement

“ çà ne saurait tarder, nous sommes à la date”

 Henri se reprochait toujours de livrer trop d’informations à Ann, mais il savait aussi que Lefebvre aurait raconté ce qu’il voudrait cacher et puis il savait son épouse friande d’histoires proches et sanglantes, le récit ayant chez elle, comme chez Sade, une fonction aussi importante que toute pratique et il ne lui déplaisait pas de voir se jouer les équilibres entre le bien et le mal, encore qu’il avait plutôt l’impression d’un triomphe ordinaire du second, mais c’était peut être au prix de l’esthétique. Après tout n’avait-il pas réussi une sanguine ce matin après avoir feuilleté un vieux magazine léger où des femmes arrondies exposaient leur anatomie en des poses théâtrales effrayées. 

Paule s’avança vers lui

“ je suis passée pour la pose”

“oui, c’est gentil”

A l’atelier, il la regarde ôter le léger peignoir qu’elle avait mis pour graver l’escalier, l’arrétant dans ses gestes pour quelques photos, faisant reprendre en variant l’éclairage. Cette fois Ann a suivi. Elle regarde sans un mot en tirant sur une cigarette fine à filtre doré. Henri songeait à cette photo de Newton en abîme, façon ménines, l’épouse assiste à la séance, mais l’atelier n’aurait pas permis le grand miroir nécessaire

La scène est interrompue par un coup de sonnette. En râlant, Vallois laisse les deux femmes. Il se doute qu’il s’agit de Lefebvre, casque blanc et moto BM comme dans un bocal.

“ j’ai trouvé quelque chose! le bulletin interne de votre groupe de médecins mélomanes; ça va vous intéresser, il y a plein de choses sur le collège de sociologie, le sacrifice aztèque, le jeu des nombres... Mais je vois que je vous dérange”

“Bien sûr, Lefebvre, mais ce document volé à l’ombre me semble mériter cette perturbation dans mes élucubrations esthétiques. Bonjour à votre épouse”

Le mouvement rapide jeta la porte à sa fermeture, plutôt qu’elle n’eut dû y prétendre en cas de visite, mais le sourire malin de l’inspecteur ne méritait pas mieux, d’autant que la séance de pose était finie pour aujourd’hui. Vallois se dirigea vers son bureau tout en gardant sa blouse de peintre maculée. Le dossier contenait divers feuillets réunis par petits paquets, manuscrits. Les fantasmes de Bataille semblaient occuper beaucoup de pages tandis que de savants calculs astrologiques définissaient des dates, des lieux, les séquences 3/3,4/4, 5/5,6/6 revenaient à plusieurs reprises au milieu d’un foulli de considérations ésotériques et de citations de Leibniz

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Vallois déposa ses lunettes de lecture, alluma un cigare et se recula dans son fauteuil. Ann était là en silence, attendant peut être qu’il ait fini

“voilà Paule est partie, cette fois elle ne reviendra pas, j’ai effacé de ton appareil les photos où on pourrait la reconnaître, voilà, travaille bien”

comme se répondant à lui même Vallois commentait sa lecture

“ le dérèglement du monde, c’est de cela dont parlent ces gens, les derniers échanges, en tout cas on dirait des lettres reprises en texte, portent sur des considérations fumeuses sur certains textes de Gödel, mais il s’agit de la période franchement psychotique, où il prétendrait que des fragments de Leibniz avait été effacé, ceux où il établirait géométriquement la caractéristique universelle, il est aussi question de la grand prostituée brune, une sorte de délire sioniste encombré de considérations numériques obscures...”

“ dans le fond, tu n’écoutes jamais ce que je te dis”

“ point, j’écoute mais, hors les circonstances du métier, je dessine plutôt les corps, ce n’est pas moi qui collectionne les instruments de torture en état de marche, à la cave”

Peut être une brume dans le regard de Ann

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Vallois est sans consistance, il cherche sans chercher, il erre un peu sans but, dans le fond son métier l’indiffère, il fait semblant, il doit pourtant aboutir, trouver le ou les meurtriers, il devrait, il aurait dû, il ne tient pas sans doute à aboutir, comme s’il cherchait à s’arrêter lui même, l’idée était amusante, encore que, et puis il y avait les visites régulières aux vieilles personnes, lui qui parlait encore moins de jour en jour, comme s’il était possible de creuser d’avantage un mutisme historique, ne sortant plus du lit, endormi, ne répondant qu’à peine ou au prix d’un double effort, du sien et de celui qui allait le chercher dans cette sorte de léthargie presque morte, sourire trompeur qui sort de la nuit, illusion de compréhension en la présence de l’autre, tandis que le second personnage maternel parle sans cesse des interactions plus ou moins délirantes de son entourage, interactions du personnel de prise en charge, soulèvement d’arrières fonds sordides à travers des surveillances universelles et supposées, Vallois essayait de ne pas écouter mais à chaque fois il se retrouvait imprégné d’un suc qui le poursuivait dans ses activités, poussant à l’indifférence, à l’inutile, mais il y avait aussi une sorte de deuil anniversaire qui impliquait une matière lourde et collante, il était encore jeune inspecteur, c’était à Marseille, une affaire autour du mémorial juif, des femmes retrouvées là tondues au matin, sans mémoire, à intervalles de temps irréguliers, le phénomène semblait se déjouer des systèmes de surveillance et se poursuivait sans raison, les femmes sortaient de leur amnésie peu à peu, retrouvaient leur identité et racontait une rencontre lors de la visite du dit musée, un inconnu charmant impossible à décrire et puis plus rien, ces femmes n’étaient pas juives, brunes là encore, du même âge, la trentaine, cheveux longs, installées dans leurs vies. A l’époque Vallois travaillait avec une collègue qui lui plaisait beaucoup, avec qui il avait même eu une relation un soir de fête de la police, il semblait y avoir une attirance et un impossible, sa mutation à Paris avait conclu l’aventure comme d’ailleurs l’enquète qui n’aboutissait à rien sauf qu’après une dizaine de cas il n’y eut plus rien, Vallois se souvenait de ce soir d’automne où il s’était rapproché de Laetitia, il sentait les vibrations physiques, le timbre de la voix et repiquait au truc à chaque anniversaire. Elle avait été mutée à Paris aussi, il l’avait revue un peu, elle avait dit que le charme était rompue, elle lui supposait des capacités d’apparition et de disparition, le temps fit son œuvre, laissant béantes les dates anniversaires

Vallois marchait à travers la ville pour les besoins de l’enquête présente, en fait il ne cherchait rien, espérant à peine une information utile

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Une sorte de desespérance envahissait Vallois et les perceptions ne cessaient de lui infliger des moments étranges ou effrayants. Se réveillant de nuit et notant la présence d’Ann à ses côtés, il ne put réprimer un mouvement d’épouvante devant se profil inconnu, semblable à celui de son père endormi, semblable, il faut associer pour survivre, au profil ramsèide, il regardait la très belle reproduction de Delft au dessus du canapé du bureau, belle au point de lui sembler toujours plus vraie, il se trouvait aspiré par la mort de Swann, celle de Bergotte en abîme, sauvé encore un temps par la distance littéraire, ce feu lancinant sur les choses qui s’effacent

Un faible soleil montait du jardin, déjà trop bas sur l’horizon, le beau temps frémissait d’ombres jaunes. Ann entra avec une tasse de café

“ tu t’es installé bien tôt dans ta tanière”

“ je regardais monter le jour”

“ veux tu ma tasse? je vais m’en faire une autre”

Vallois avalait le breuvage chaud à petites gorgées comme si le carrefour pharyngé était rendu étroit par quelque masse organique. Il est possible d’ailleurs que son épuisement constant soit le fait de quelque localisation de son angoisse dans le corps. Il songe qu’il devrait consulter un médecin, par exemple celui qui capture des écrevisses sur les berges, il avait l’air plutôt sympathique, un nom oriental, il ne l’embéterai pas avec des examens stupides, il n’aurait qu’à l’écouter un peu et parler d’autre chose pour l’accompagner vers, il ne savait trop quoi. Ann était déjà de retour, elle l’observait sans un mot

“ tu devrais te remettre à écrire ou à peindre... même si Paule... après tout, elle t’a donné le goût de retrouver tes pinceaux”

“ je ne suis pas sûr , ou il faudrait que je me mette à peindre les morts... tu vois l’érotisme craque sous les os”

 

 

 

 

 

   “ ce toubib est un crétin, garder dans son bureau un slip de cette fille. le voilà principal suspect, ce qui nous rend l’affaire encore plus opaque. Fais entrer le bonhomme, Lefebvre!”

Le docteur Gargandeuil entra d’un pas pesant, il avait perdu sa superbe de l’autre jour et regardait Vallois d’un air craintif, veule, au dessus d’une lèvre qui demeurait méprisante.

“ à force de mensonges, d’omissions, d’absences, vous avez nécessairement attirer l’attention, y compris votre fameuse société érotico-musicale. N’importe quel juge d’instruction en avait plus qu’il ne faut pour déclencher des perquisitions! et en plus, nous sommes tombés sur des trucs qui, dans un autre contexte, auraient prêté à rire. Vous voilà inculpé pour avoir gardé par devers vous un string appartenant à une des victimes que vous connaissiez soit disant à peine.”

 Gargandeuil s’était reculé dans son fauteuil, laissant ses cheveux blancs, clairsemés, prendre leur pose romantique, il y avait en lui cette déchéance snob des gens illusionnés par  le pouvoir et qui ne comprennent pas que la vieillesse vienne leur chatouiller les orteils, le costume de bonne coupe flottait sur le corps décharné, la peau pendait de partout malgré les liftings qui étaient intervenus après sa perte de poids. Il fut un temps où s’étant joint à un groupe d’industrie psychanalytique, il avait gagné en superbe, mais les temps vinrent où de jeunes requins l’écartèrent; il eut la présence d’esprit de découvrir un point de désaccord doctrinal et regagna un groupe plus classique qui avait depuis évolué dans un sens qu’il ne comprit pas, alors il se mit à vieillir, maigrir, n’ayant plus que ses vieux amis du club pour parler, rêver peut être.

“ vous et vos copains vous êtes de vieux nuisibles mais je ne crois guère à une histoire aussi simple que des meurtres rituels et orgiaques, mais les faits sont les faits, nous avons retrouvé des preuves matérielles de liens entre vous et les femmes assassinées”

Le docteur se releva comme pour dire quelque chose, protester mais il fut pris d’une sorte de spasme et tel Nosferatu frappé par la lumière, il porta la main à sa gorge et s’effondra

Vallois se contenta de sonner pour appeler de l’aide. Il s’assura simplement que le corps n’avait pas une position physiologique trop incommode

“et voilà, maintenant il s’effondre, il va porter plainte pour interrogatoire musclé. Espérons que les autres ne vont pas claquer comme des mouches. Qu’on avance un peu dans ce fouillis qui cache la forêt”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    La série d’interrogatoires était épuisante, tous ces personnages ne savaient que mentir, nier, voire s’accuser entre eux, l’impression demeurait d’ailleurs incertaine malgré les sortes de preuves matérielles trouvées chez chacun et l’implication plus ou moins claire de quelque uns, sinon de tous à la fois dans l’affaire d’il y a dix ans, mais plus étrange dans l’affaire de Marseille dont s’était occupé Vallois, en effet ils étaient tous à Marseille à un colloque à la période des faits.

Ann insista pour qu’Henri vienne la rejoindre avec quelques amis à l’inauguration de la saison théâtrale, Il avait échappé au bla-bla du maître du lieu, il se retrouvait parmi des tables jetées au hasard dans le hall, des auteurs lisaient leurs textes auxquels on ne comprenait rien, puis des musiques assourdissantes et reprises par les échos brisés de la salle empêchaient toute conversation,. A ses côtés Martine engloutissait tout ce qui lui passait sous la main, repas gratuit absolument puisqu’elle n’avait point fourni le moindre grain de raisin malgré la règle proposée du partage, Ann en bout de table, sans doute éméchée, mit le feu à son assiette en plastique puis renversa une bouteille sans doute pour éteindre l’incendie qui gagnait la nappe, Maryvonne qui surveillait d’un oeil l’énervement grandissant de son époux, regardait Vallois de ses yeux globuleux, attentive à se précipiter sur le moindre mot, il se garda bien d’évoquer quelque croustillant détail sur l’enquète, ce que chacun attendait, il préféra donc en venir aux vieilles personnes, merveilleux sujet, Maryvonne gloussait de plaisir, l’accompagnement apocalyptique de ses propres parents déments, les courses de fauteuils roulants et tout le reste, Vallois regardait la femme brune inconnue qui était à leur table, celle ci lui jetait des regards réguliers, il faisait très chaud dans la pièce, et la femme venait d’enlever un pull gris pour découvrir une dentelle à travers laquelle un soutien gorge plus sombre était visible, ce mouvement se traduisait dans l’esprit d’Henri comme une séquence dessinée, Ann à travers ses manoeuvres incendiaires surveillait tout ça, ce pour quoi elle avait sans doute insisté pour sa venue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Les vieilles personnes s’agitaient toutes les nuits, en une danse macabre qui épuisaient tour à tour les divers veilleurs. Assoupis le jour, ils se sentaient, dès la nuit venue, en prise avec les choses et leur vie qui filait grand vent vers l’abîme leur semblait alors une  eau précieuse mais dont ils ne pouvaient plus ressentir que le souvenir déjà presque effacé. Au matin la mère racontait les détails de ces mouvements, offrant alors quelques propos qu’elle attribuait au père, le voici qui s’agite, réclame de l’air, veut se saisir du support du lit médical pour se redresser, peut être veut il crier, dire quelque chose enfin, il faut éviter qu’il ne parle, il était d’accord mais on ne sait jamais. Vallois connaissait tous ces jeux, ces pauvres jeux autour du secret, découvert tellement tard qu’il n’arrivait jamais à y croire tout à fait. Pourtant il avait fantasmé longtemps un double dans l’enfance. Il ne voulait sans doute pas savoir non plus. Il n’avait jamais cherché à faire quelque enquête, aussi se perdait il entre les dates, réduisant ce demi frère au papier jauni et flou d’une photo, sans doute cinq ou six ans de plus que lui, né pendant la guerre c’est sûr, sa mère était sans doute cette femme brune que l’on voit sur une autre photo, une femme brune c’est plutôt drôle dans le fond, et puis il y a dans ce village un mélange, son père et deux femmes, et deux fils, tous sur la même photo de famille, après ce frère aurait disparu, serait reparti vers le nord avec sa mère. Ce flou était sans doute au principe des troubles de mémoire de Vallois, l’extrème précision dans ses enquêtes et les confusions les plus grossières dès qu’il s’agissait de quelque chose de plus privé, comme ce tic de langage qu’il tenait de sa mère, la déformation systématique qu’il ressentait comme un mépris de la langue à la limite d’une sorte de glossolalie ordinaire, propre à la folie des femmes d’autant qu’aucun rectificatif paternel ne  venait modifier cette pente mitée

 

 

 

 

 

     Le vieillard ne parlait toujours pas, mais de plus, il n’ouvrait plus les yeux, il ne dormait pas, il fermait les orifices, du moins ceux qu’il pouvait contrôler encore, il refusait souvent de manger, Vallois s’approcha du lit pour lui faire demande de quelques mots

“ tu auras bien le temps de dormir”

“ ce n’est pas sûr!” la voix tranchante et ferme signait une présence paradoxale, un refus ferme, obstiné

Dehors les pluies d’automne ponctuaient les vitres de gouttelettes serrées qui s’unissaient régulièrement en fils d’eau  grossièrement parallèles

Le commissaire n’écoutait aussi que distraitement ce que lui disait  le docteur Tartov. Ces interrogatoires inévitables étaient tous aussi ennuyeux, celui ci était vaguement dépressif, il accusait à mi mot Gargandeuil qui, aphasique depuis son attaque, ne pouvait pas dire grand chose, ce rouge à lèvres il l’avait trouvé chez un autre, il était un peu fétichiste de ces objets, il en volait à ses patientes, l’inspecteur avait du découvrir sa collection

L’inspecteur à ce  moment entra, ce qui n’interrompit point le bonhomme en train d’évoquer ses difficultés financières, son épouse dépensière et oisive, ses nombreux enfants, l’âge, bien loin du psychopathe sanguinaire éventreur et dévoreur de coeur fumant

Ils laissent le docteur à son monologue

“ j’ai des détails sur la fille retrouvée hier, cela correspond, on dirait, à la date, c’est une brune, elle a sans doute dérivé dans l’estuaire, et pour une fois le visage n’était pas attaqué, ni le coeur arraché, le morphologiste a pu reconstituer le visage, tenez voilà le résultat de son travail”

Vallois retint un frémissement, c’était le visage de Paule, donc morte, peut être, avant leur rencontre

 

 

 

 

 

 

   “ ce sont des cèpes de cette nuit” dit la femme en déposant les précieux champignons dans les assiettes déjà ornées de pièces de viande

Vallois regardait Ann dévorer à belles dents la côte de bœuf cuite aux sarments, les éclats sombres de la zone de chauffe faisait écho au vin aux reflets rubis, lumière faible des chandeliers, dehors le jour tombe mais on aperçoit distinctement le canal qui s’enfonce dans les terres basses vers le fleuve, le temps est ici suspendu plus qu’ailleurs, ce bout de terre est loin de tout, l’accès passe nécessairement par Bordeaux qui est à presque deux heures de route, et ce sol ne fait que surgir des flots pour peu de temps, déjà dans les époques historiques il était fragmenté en quelques îlots à fleur d’eau, et avec le réchauffement climatique, les digues seront bientôt submergées, en attendant il est encore possible de regarder au ras de l’onde le fleuve s’avancer gris et jaune vers l’océan

“j’ai discuté avec le vieux François, ce matin, il m’a dit des choses étranges”

“ toujours à écouter quelque fou halluciné, tu sais bien que François a passé plus de dix ans à Cadillac après avoir tué sa femme dans un accès de folie”

“ je sais bien mais quand même... je ne l’avais pas vu venir, il devait être dans une des cabanes de l’autre côté du canal, je l’ai interrogé sur ce qui avait l’air de le préoccuper

“ je n’aime pas cette journée de septembre, c’était le même jour, le même temps, avec comme maintenant une entrée brutale dans l’automne après un été trop chaud. Les frisés avaient arrêtés un groupe de maquisards, ceux qui venaient de faire un coup fameux, l’attaque de l’hotel de ville de Bordeaux et la libération d’un de leur chef qui, venant de l’hotel de la gestapo, était en partance pour un camp. C’était au port de Richard, enfin par ici où nous sommes, du côté du phare, je jouais dans la lande. Quand je les ai entendu arriver, je me suis caché, il y avait deux camions et des voitures militaires. Le soir tombait, je voyais très distinctement les visages en sang des types qu’on traînait vers les carrelets. Les allemands avaient bu et riaient. Ils ont attaché les hommes au milieu des filets et les ont balancé à l’eau. Les types gueulaient, et ça durait, ça durait, parce qu’ils les remontaient régulièrement pour respirer, et puis la nuit est tombé, ils ont continué un peu dans les phares et puis plus rien, le silence, alors commissaire, j’y repense et dès fois ça me met la tête en feu”

“ la pêche aux maquisards! mais c’est une légende qui se raconte dans le coin avec d’autres personnages, les anglais par exemple de la guerre de cent ans!”

“ oui je sais mais quand même, cela fait des années que je le croise et sans doute à la même période et c’est la première fois qu’il me raconte ça, surtout en me souhaitant bon courage dans mes recherches”

“  tu ferais mieux de finir ta viande, elle va refroidir”

Vallois à cet instant se sentait des goûts végétariens mais il se décida à ce qui lui sembla à l’instant assez anthropophagique. Le château Beychevelle dissipa les fantômes. Ils prirent le café au salon et Vallois reprit la lecture de Ponge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       La vieille personne glissait vers l’ombre définitive et sa compagne s’agitait autour du corps tantôt fiévreux, tantôt refroidi, les yeux clos, la parole encore plus close s’il était encore possible, elle semblait espérer cette parole alors qu’elle avait tout fait pour l’éteindre, l’effacer, la recouvrir des effets destructeurs de l’impératif, hélas même pas catégorique. La scène s’est déplacée depuis l’appartement inadéquat depuis les derniers signes de déshydratation, de grésillement pulmonaire, de fièvre. Nous sommes dans l’anonyme d’un service de gériatrie. Dernière étape cette fois, loin des semblants de déclaration de mort à fin de manipulation et de plainte personnelle. Le ciel est gris uniformément, la température a baissé sur les murs. La ville ronronne malgré les doubles vitrages. Le bureau est à côté de l’atelier, il y a là des toiles encore dans leur film de plastique, impossible d’en déchirer la frêle épaisseur, ce qui supposerait de s‘y mettre, mais que peindre sinon le visage mort de Paule environné de sang.

Vallois est dans ce deuil proche, plus exactement il essaie d’anticiper les formes pratiques de cette affaire, en vain. Il s’efforce de se concentrer sur tel ou tel texte, plus que sur la fameuse enquête d’ailleurs qui lui semble, comme ce deuil, à la fois proche et lointaine, intime et étrangère, parfaitement compréhensible et absurde. La lumière marque cette fois nettement les formes. Il se redresse lourdement. La journée commence. Le fil des jours et les rencontres san fin, sans but.

Pour se rendre Rue Abbé de l’Epée, le commissaire use du même parcours,  il tourne au coin de la bourse du travail à la ruine imposante, marquée parfois de timides travaux, puis il longe les Nouvelles Cliniques de Saint André, à la saleté externe appuyée, et puis tout droit en suivant le tribunal. C’est là qu’il croise souvent une femme d’âge indéterminé, vêtements improbables. Elle le connaît comme tous, mais essaie de l’éviter d’habitude. Cette fois, elle lui adresse directement la parole

“ tu crois sans doute pouvoir échapper au sort? pauvre homme plié du temps”

“ ai-je commis quelque faute qui mérite une telle engage?”

“ il se pourrait, il se pourrait! les temps du sacrifice sont venus! il faudra répondre de ses actes devant les dieux anciens”

Vallois pourrait sourire devant ces débris d’un professeur de français jadis célèbre chez les prépas de Montaigne, mais il ne sourit pas, il sait confusément qu’il n’est pas confondu avec sa présence et qu’il pourrait bien évoluer dans d’autres domaines comme un double fraternel et pourtant menaçant. Ann va sans doute rire quand il va rapporter cette rencontre. Plus loin c’est un autre qu’il ne voit que rarement, un homme grand, au regard profond, aux allures de prêtre orthodoxe fou. Il le salut comme il se doit, lui demande des nouvelles de sa fille, une bien terrible histoire. Le vieil homme le remercie pour lui faire part d’une naissance, il est donc grand père. L’affaire du prieuré de Soulac semble trouver sinon un terme, du moins une pose, comme l’espèce entière d’ailleurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Henri se dégage dans cette atmosphère de brumes suspendues sur les vignes, le nouveau bureau délocalisé de son service est sur une zone encore intermédiaire, il gagne en lumière en surface, en modernité, il perd l’espace sombre et secret, les couloirs infinis, l’atmosphère d’une police qui a connu des temps opaques et secrets, les voitures glissent sur le cours dans cette vapeur nuageuse, le son est comme perdu de nuit, de souvenir aussi, il a l’esprit envahi des propos de la vieille personne qui annonce depuis des mois la mort du père en dépis de tout, entretenant en lui la confusion des temps et des places, et puis dans ces lieux, il n’est plus question de rejoindre un zinc, trop loin à pied, reste la machine à café, métallique et sotte, les dossiers il est vrai sont depuis longtemps numériques, seul le fond d’écran garde un côté un peu personnel, ce sont des gros plans d’objets pris lors des marches d’enquete, détail de sable, de chemin, de porte, parfois quelques photos de magazine, un fouillis de formes comme au mur de Bacon. 

Le commissaire se demande si cette fameuse séquence numérique des meurtres est légitime, d’autant plus que ça ne mène à rien, les docteurs et autres notables ne sont que de sombres crétins qui essaient morbidement de lutter contre le vieillissement et la mort, sans doute se déguisent ils en vampires pour égorger quelque poulet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le ciel au soir descend sur les vignes, il y a quelques bambous en premier plan qui brillent au soleil, léger mouvement, l’air est immobile, le commissaire s’est autorisé ce jour une séquence de dessin entre deux interrogatoires de notables, il a griffonné une figure un peu figée, couleurs vives, visage sombre, il renouvelle ainsi le décor du bureau, non sans dégoût, pauvre d’entre les pauvres, solitaire absolu. Sans doute que son humeur est le fruit du discours ancien qui joue sans cesse à l’ombre de mort, ce dont il n’arrive pas vraiment à se déprendre à la fois parce que ce type d’évocation est sans réponse dans l’imaginaire que celui d’un réel, sans doute aussi que l’attitude distante de Ann qui se défend de ce genre d’affaire toujours, loin de lui maintenir un sorte de cap vivant dans cette séquence, le rend encore plus solitaire et donc incapable de cette distinction qui fait la force de son métier. Pourtant il avait de quoi se déprendre des voiles camardes grâce à un initiative festive à l’érudition stupide où il aurait pu s’amuser au moins un brin des errances de l’espèce, mais la stupidité des choses le tirait plutôt vers un dégout des autres qu’il essayait de masquer grâce à une participation minimaliste, le son des choses le rendrait plutôt convivial dans ces circonstances, il n’aurait su pousser plus avant sa lecture des déplacements humains tant le gris recouvrait les distinctions, pauvres folies d’ailleurs qui cherchaient dans le fond à s’illusionner sur les effets de la machine universelle à décerveler.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   La confusion faisait office de règle puisque l’annonce de mort se réalisait dans son esprit comme une réalité non pas potentielle mais démentie sans cesse, impossible de se tenir à autre chose qu’à des effets morbides de discours, mascarade tragique qui bouffait l’esprit de Vallois de plus en plus, il se réveillait tôt, s’effondrait le soir, sursautait au milieu d’une nuit dont il ne gardait que rarement des bribes oniriques, c’est un peu comme s’il errait dans une substance noire vis à vis de laquelle il n’y avait aucune fuite possible, seul absolument, le visage du père était une figure sans fin, il ne savait plus s’il lui fallait être soulagé de le trouver encore vivant ou contrarié qu’il le fut, car il se heurtait tout autant à un silence absolu, farouche, obstiné et s’il suppliait presque qu’il veuille lui dire un mot, il n’obtenait rien, ne sachant trop dans quel état psychique il était, tremblement comme une grande peur, regard peut être humide, lointain, ne fixant sur rien ou à travers lui, cette femme brune l’avait regardé lorsqu’il avait franchi la porte de l’hopital, il l’avait suivi presque machinalement, il ne savait plus, l’appartement était situé sous les toits, elle lui expliqua qu’elle cherchait un certain regard chez des hommes qui venaient des hôpitaux, ce regard des zones intermédiaires qui ne savent plus rien du mort et du vif, elle voulait faire l’amour avec ces êtres, au point de bascule, ils acceptaient toujours, dans cette rage du vivre encore, sans doute que ses insomnies prédisposaient Vallois à quelque erre de la conscience et il se prenait alors à se souvenir de quelque meurtre commis par lui, la femme couchée sur un lit de glace, maquillage noir, respiration courte, chair livide que réveille le fouet, mais non il reconnaissait alors les murs légèrement mauves de sa chambre, les grands rideaux tirés contre les bruits du dehors, le caractère massif de ses mains lourdes et malhabiles sur le livre où il s’était effondré

 

 

 

 

 

 

      Le vieil homme dort, visage sec, la mâchoire inférieure est repliée sur elle même puisque le dentier a été enlevé, il respire par saccade, des pauses et puis ça repart en bouffées, la bouche est un trou ouvert, le sourire n’est plus possible, le regard est dans l’entre deux morts, humide peut être, transparent, on lui a retiré aussi ses lunettes, il ne voit que des ombres et n’entend sans doute pas beaucoup les voix, la perfusion goutte lentement comme un fil de vie, la vieille personne est a ses côtés, immobile, emprunte d’une affection factice, surjouée, elle cherche à maintenir un monde qui s’effiloche à toute vitesse, elle n’a pas de conscience des êtres, propre à sa folie, le fils essaie de parler un peu au père mais il ne réagit pas, juste à des propositions simples de l’ordre du confort

La vieille femme se joue de Vallois, lui annonçant des morts successives, il ne se méfie pas assez, il y croit, il plaque tout, arrive, c’est la même scène immobile, une sorte de blague morbide, peut être attend elle qu’il demeure là à attendre à sa place, sans doute, il ne sait, les séquences imaginaires de deuil se brisent sur ces scènes de maintien, la mort vient, il ne sait certes quand, comme cela il avance vers sa propre ruine, son propre sommeil, la face défaite, les yeux enfin non pas clos mais fondus, léger du poids de son os nu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Ann et Henri avaient eux plusieurs enfants dont une fille dernière dit-on, celle ci avait fini par quitter la maison dans le mouvement incessant de sa vie de groupe adolescent, elle s’était installé en quelque sorte avec un garçon de manière indistincte, mais à force de ne plus trop savoir où elle était, elle avait fini vraiment par ne plus être à la maison. Il fallait plus ou moins accepter ce fait qui prenait quand même des allures de perte assez radicale pour Henri. Il ne cessait depuis de ne pas y penser, comme la réalisation d’une prédiction qu’il avait reçu alors qu’il faisait l’éloge amoureux de cet enfant. La lumière descendait sur les choses avec cet effet d’horizon qui demeurait indépendant du fameux réchauffement. Des projets filaient toujours à l’horizon ne pouvant que difficilement alléguer le poids du temps.

Une information vint ramener à quelque réalité. Quelqu’un avait eu l’idée de s’interesser aux chaussures des victimes pour découvrir qu’elles portaient toutes des bottes hautes ou des cuissardes, ce qui était effet banal de mode, ce qui l’était moins était un chausseur commun. Les choses prirent une allure quelque peu suspecte lorsqu’il apparut que la première série de victimes  étaient également équipées de chaussures provenant de la même boutique. On semblait tenir à nouveau un coupable possible. Vallois remarqua quant à lui que le dit chausseur exerçait avant à Marseille du temps où lui même était inspecteur. Vallois se rendit donc rue des remparts, il entra dans la boutique, attendit que les clientes aient fini, se présenta. 

“ effectivement, commissaire, toutes ces chaussures et bottes viennent de chez moi, les noms que vous m’indiquez n’ont pas l’air de figurer dans nos fichiers directs. Ce sont d’ailleurs visiblement des modèles qui avaient été vendus en bloc comme nous faisons à chaque fin de saison  surtout lorsque les ventes ont été moyennes... non non je me trompe, j’ai eu, je m’en souviens bien maintenant, par deux fois des commandes de lots de chaussures, une fois d’hommes il y a quelques années, une fois de femmes, il y a peu. Ceci arrive pour des artistes par exemple, mais c’était assez étrange, c’était un monsieur d’allure bourgeoise qui ne cessait de trembler lorsqu’il touchait les pièces de la boutique. C’était le même, j’en suis sûr, malgré les années. Il les voulait très vite, sur l’heure, il avait à chaque fois accepté de différer d’une semaine mais pas plus. Paiement en espèces, avance, pas de nom ou un nom improbable. Vous savez, commissaire, dans ce genre de cas, on ne mentionne rien sur les régistres”

A moitié convaincu, Vallois sortit de son sac quelques photos, mélange savant du club musical et de personnalités locales quelconques. Il avait bricolé ça la veille en cas de besoin. Et dans le fond il ne fut guère surpris que le docteur Gargandeuil se trouva reconnu presque aussitôt. On pouvait admettre que le récent comateux, s’il était coupable, avait quelques connaissances antérieures aux meurtres relatives aux diverses pointures. 

Une dame entra. Vallois s’écarta du centre de la pièce et se retrouva face  à une étagère transparente où étaient alignées quelques chaussures noires et rouges à talon haut. Il songea à la collection de Ann.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        L’insomnie rebelle retraversait la tête de Vallois comme un coup de pioche entre les deux yeux, cette lourdeur de l’esprit ne le lâchait pas depuis le milieu de la nuit, seul avantage il voyait toujours l’aube se lever, il arrivait alors très tôt au bureau, café et cigare du matin face aux vignes, ce goût de cendre, non circonstanciel même si la danse des vieilles personnes y étaient pour quelque chose, l’actuel plutôt de cette danse dans sa propre vie, maintenant qu’il était posé dans son fauteuil face à l’ombre qui descend, il se mettait à songer à la matière onirique, mélange violent et ridicule où beaucoup de sang coule comme réel, il ne peut dire que ce n’était qu’un rêve, ce goût extrême pour des chairs meurtries de coups à force de se refuser à communiquer un désir, cet oubli où il se retrouvait lui même dans l’esprit d’Ann, il savait cela mais ne voulait le savoir tout autant, la femme du rêve était hurlante avec ses orbites crevées, il ne vit pas entrer Lefebvre bien précoce ce matin

“ je n’ai pas pu vous joindre cette nuit, votre téléphone sonnait occupé, je pensais bien que vous étiez déjà là... bonne nouvelle, les empreintes de Gargandeuil sur toutes les chaussures! nous le tenons”

“ ce n’est pas lui, inspecteur!”

“comment cela?”

“ il savait sans doute, mais ce n’est pas lui, l’affaire est embrouillée et renvoie à d’autres hypothèses qui pour l’instant ne sont pas très claires mais j’y songe, j’y songe. De toute façon votre toubib est dans le coma”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   Lorsqu’il monta le petit escalier raide et encombré de l’escalier, Vallois se sentait soulager d’avoir laisser Lefebvre à son domicile tant les discours de son second en jet continu pendant plusieurs heures finissaient par le fatiguer. Le commentaire répété de ce qu’ils venaient de voir, le luxe de détails, tout ceci finissait par l’épuiser parce qu’il n’était pas possible de réfléchir à quoi que ce soit d’autre. Il avait espéré que la halte gastronomique à Saint Emilion aurait pu changer la conversation, mais ce fut pire, cette fois le comparatif viandeux rendait presque humaine l’entrecôte aux cèpes. Bref il fallait faire avec sa propre mémoire et son commentaire infini. Il est vrai que l’événement valait le détour. La châtelaine du domaine de Fronville à Montcaret avait été littéralement massacrée, plus ou moins écorchée, elle avait fini crucifiée sur la porte du chais tandis que son époux subissait les affres du garrot. Mieux, si l’on put dire, les trois roulottes de location dans un pré à l’entrée du domaine dévoilaient sur leurs seuils trois têtes de femmes détachées sans doute au sabre tandis que les corps avaient fini dans la piscine à quelques mètres. Aucun indice apparent, aucun témoin, hors la violence des faits, aucun rapport apparent avec l’enquète en cours sinon qu’il s’agissait de trois femmes brunes, même chausseur, et petite particularité commune une sorte de chauve souris tatouée sur l’épaule gauche.

“cette fois notre toubib ne peut être incriminé” déclara Lefebvre dans un grand mouvement de perspicacité

 “ vous oubliez mon cher l’exemple du docteur Mabuse, télépathe meurtrier depuis sa cellule”`Ceci eut au moins l’avantage de faire taire l’inspecteur pendant quelques instants.

Vallois repassait donc tout ceci dans son esprit, malgré lui, quand il salua Bergeon qui l’attendait en haut de l’escalier

“ c’est gentil d’être passé me voir, il faut que je te montre ma dernière série, je crois qu’elle fait suite à la série avortée des monstres et me change un peu de mes éternels couples enlacés”

L’atelier très vaste était inondé de lumière, la collection de bouteilles était toujours en place au dessus des fenêtres et les toiles d’époques diverses rangées sur des rayons qui montaient jusqu’au plafond. Au sol, il y avait ces grands papiers qui servaient de première ébauche et étaient ensuite transposés sur toile. Le noir et blanc et les ocres avaient fait place à des rouges flamboyants ou opaques, des vertes sombres et sales, bref une palette nocturne et sanglante. Bergeon semblait tout excité

“ cela fait huit jours que je n’ai pas quitté l’atelier, interdisant toute visite, je voulais tout avis avant de le montrer à quelqu’un d’autre”

Les figures au sol étaient comme éclatées, les ventres ouverts d’où s’écoulaient les masses de viscères. Un vaste massacre de femmes brunes. Vallois est surpris, effrayé. Il se souvient. La visite de l’atelier était toujours un moment d’intense émotion, cette fabrique où tout se joue et dont ne va apparaître que des fragments découpés dans une série. La face cachée des choses, la matière des rites secrets. L’escalier raide est encombré de rouleaux mais il est ouvert largement sur la hauteur, de sorte que les grandes toiles passent facilement. L’hote est en haut de l’escalier derrière ses lunettes rondes et son sourire toujours un peu rentré. Il est assez peu bavard, mais très attentif, de fait il ne parle que dans une adresse précise à quelqu’un. Les murs sont hauts, le toit est presque visible et les quelques plaques d’isolation sans doute peu efficaces. Il dit d’ailleurs que l’hiver il fait un peu froid, il suffit de bien se couvrir, de bonnes chaussures. Ce détail compte, Bergeon a les pieds sur terre, il fabrique ses toiles, mélange des pigments, cuisine de la peinture à la tempera, oeuf et huile. S’il fabrique ainsi des couleurs magnifiques, il ne les utilise guère, comme effrayé de brouiller ainsi ces superbes matières. Hors le travail en cours, les toiles sont rangées sur de grandes étagères, côté opposé à la lumière. Au sol de grandes papiers, des figures vastes, larges, en mouvement, transposées depuis le carnet de croquis, en attente d’un possible découpage puis collage sur la toile, quelques formes sont déjà en place, comme trop vastes sur la surface, se heurtant aux murs, cherchant sans doute à s’échapper. Il hésite encore à les colorer, le dessin à l’encre noire devrait suffire pour traduire la fuite du sujet qui pendant des années s’est trouvé enlacé. Bergeon est parti préparer le café, laissant le visiteur à sa détresse, errant entre les petites toiles qui font partout des amoncellements vertigineux. Pas loin, des livres de Lydie Aryx, cet autre pôle de la folie de la figure, le même besoin de s’y reprendre sans cesse, basculer dans la toile pour pouvoir garder encore un peu de temps pour vivre, mais qu’est ce vivre hors de la toile? Bergeon raconte un peu la fabrication, les monstres écartés dans un coin, le mouvement des séries, un homme jette une pierre pour libérer le monde, échec, comment exposer? comment vendre? Peindre et brusquement se retrouver selon l’ordre marchand, prétexte à quelque effet mondain ou pris dans la générosité de l’amour des choses, comment deviner? Le monde moderne est pourtant présent dans l’atelier, un ordinateur, appareil photo numérique, projecteur, musique, ils viennent avec le temps, le toujours plus vite le rattrape malgré tout, c’est peut être pourquoi ses personnages cherchent à fuir. Mais la figure a quitté la puissance de la pose, le long frémissement de la capture de l’âme, cette forme est muséale désormais, elle ne peut survivre que dans le déchaînement dynamique des figures disloquées par la douleur. Bergeon était un témoin de la permanence de l’être. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Vallois se posa enfin dans son fauteuil, face au jardin, il lutta victorieusement contre un whisky dans les nuages, mais son calme fut de courte durée, Ann entrait excitée d’un vernissage, Tinbox une nouvelle galerie sur un nouveau concept, minimaliste, celebral, technique, loin de toute intervention corporelle. Henri qui venait de voir ce qu’un corps déchaîné pouvait produire avait quelque mal à écouter l’éloge du mondain, du glacé, de l’objet plastique réduit à une mauvaise citation comme la honte de vouloir encore laisser une trace durable au travers d’un discours envolé non dans le concept mais dans la complaisance fascinée de son propre vide. Il était évident que cet art correspondait de loin au caractère virtuel de l’économie moderne.

Ann comprit assez vite aux grognements du commissaire que sa journée avait été rude, elle l’interrogea sur son voyage dans l’entre deux mers, mais Vallois fut peu locace, il indiqua simplement qu’il devait s’agir d’un réseau de prostitution qui avait divers relais, un bottier, un club de psycho-mélomanes et peut être quelque secte satanique. Ann reprit d’ailleurs aussitôt

“ pour une fois tu aurais du venir, Nadia est tout à fait charmante, et son compagnon adorable, c’était très familial, il y avait ses enfants et ceux de sa mère qui est toujours aussi chaleureuse, mais après tout tu aurais été sans doute surpris par la performance à laquelle nous avons assisté. Dans le jardin, il y avait une grande toile blanche très éclairée et devant le premier mari de Chantal, tu sais c’est la mère de Nadia, il était nu, c’est un homme d’un certain âge mais son corps est parfait, il s’est emparé d’une volaille blanche, lui a sectionné le cou et s’est mis à travailler la toile avec le sang, de manière très tactile, très physique, au ras de la toile, une groupe de hard métal était en train de l’accompagner sur une des terrasses de la maison, puis il s’est arrêté brusquement, a reculé de quelques pas pour arroser avec le tuyau du jardin la surface, le sang et les débris organiques disparurent peu à peu, il ne resta bientôt plus que quelques formes très pales, alors il a appliqué directement une sorte de substance plastique transparente, il a signé, tonnerre d’applaudissements, comme si nous venions d’assister à toute l’histoire de l’art”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       Plus le temps passait, plus la vieille personne insistait sur des détails anatomiques, longtemps se furent les couches, l’encroprésie, couleur noire de sang, elle rajouta les fesses entre escarre et peau arrachée, elle regarde maintenant la face, mâchoires sans dentier et bouche qui s’enfonce dans le trou agonique, l’oeil est fermé, il s’ouvre sur du blanc, ou fixe au plafond, mais déjà elle organise la gestion du corps, lavage, habillage, qui s’en occupe, où est ce qu’on le laisse et puis il faut organiser le repas de funérailles, prévenir tel ou tel, repasser une chemise, la respiration est par pauses, il entend tous ces préparatifs, Vallois ne sait si cela le rend triste, la danse macabre bien sûr, et le père n’en finit pas de mourir, lucide sans doute encore un peu

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le vieil homme continuait à vivre au delà de sa mort, c’était étrange, irréel, le deuil l’avait traversé et le psychisme le retrouvait en quelque sorte après dans une réalité d’entre deux morts, ce à quoi toute sa compulsion le menait, hypnose où la mort elle même semblait liée, un jeu morbide avec le terme avait contribué à cet état, 

La vieille personne se demandait quand est ce que ça allait se produire, quand est ce que la combinaison de prendrait plus, qu’il lui faudrait rendre des comptes, elle surveillait les pieds, il parait que c’est par là que ça commence, après le petit coma qui ne changeait pas grand chose au silence absolu de leurs échanges

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      La voix de Bergeon donnait à Vallois une impression étrange, infantile, comme quelqu’un qui voudrait nier qu’il ait renverser le pot de confiture, il était question de fatigue, de tension lié à une exposition en cours, de prise de café et peut être un peu d’acide, Vallois n’en demandait pas tant, il ne demandait rien d’ailleurs car après tout c’était l’autre qui lui attribuait toujours un souci d’enquète alors que de plus en plus il lui semblait que l’affaire était plus générale et que l’on ne cesserait de découvrir des corps et des coupables, au point de rendre la notion d’enquète impossible comme à la frontière du Mexique, massacre de masse opéré par la masse. Il enverrait Lefebvre pour plus d’informations comme il l’avait déjà envoyé chez Crapo,  une visite mensuelle, le dix octobre, il ne pleuvait pas encore, les objets offerts cette fois étaient plutôt nuls, des bouts de cageot peints à même le mur sale et d’autres barbouillages, de sorte que pour une fois le maître du lieu semblait seul, et après tout ces fusées dorées, ces cosmonautes grossiers, cette obsession des avions avaient un peu d’allure, on se prenait à s’interesser aux bocaux celés qui s’alignaient sur tous les murs, des souvenirs, il disait, personne n’y touchait, presque, puisque ce jour, ce qui devait arriver, une maladresse, l’objet se brise au sol, livrant son contenu, un coeur qui apparut humain peu après d’autant que le maladroit poussa un cri, et recula de sorte qu’il fit effondrer une étagère, d’où sortirent divers bouts d’organes, oeil, oreille, pénis.. de quoi amuser le service médico-légal quelques temps, même embarras de Crapo, même excuse, Vallois avait laissé ses collègues poursuivre les détails, préférant profiter de ce beau temps tardif pour se rendre dans un nouveau lieu d’exposition en terre arabe, là il eut le soulagement non organique de la modernité, l’artiste était là et raconta en détail le travail obsessionnel de transcription sur toile, les silhouettes des gens en un lieu quelconque, difficile d’identifier les personnes, sexe et âge mais l’artiste préféra indiquer qu’il s’agissait de femmes, il effaçait les hommes de l’image avant la transcription

“brunes?” interrogea Vallois

“ tout a fait, je suis surpris de ce détail dont je ne parle jamais”

“ c’est cela, ne vous inquiétez pas , le tic du métier, je peux quand même voir vos travaux préparatoires?”

“ vous savez ça n’a aucun intérêt”

“voyons quand même”

L’ordinateur délivra les séquences sur le grand écran de rétroprojection. Pas besoin , dès le premier plan, une des filles du fichier, mieux un des types de la première séquence, bien sûr effacé par la suite

Vallois passa chez lui, enfila un costume de ville et se rendit alors à l’invitation du docteur Hassan, le collectionneur de crevettes. C’était son épouse, qui avait tenu à l’avoir à un apéritif dînatoire où se pressaient quelques amis, tous plus ou moins du groupe musical. Vallois commençait à reconnaître les têtes, les intonations, le vide des propos, l’inquiétude. Lui même jeta un oeil vers les massifs fraîchement travaillés malgré la saison. S’il fallait se mettre à fouiller partout, la panique qui gronde ne ferait qu’augmenter.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    Depuis la dernière hospitalisation, les vieilles personnes avaient quitté la ville pour une petite localité où ils séjournaient du temps où ils étaient plus actifs, l’homme n’avait sans doute pas émis beaucoup d’objection, il est difficile de savoir pourquoi la femme tenait absolument à s’éloigner ainsi, ce qui rendait les visites difficiles, irrégulières mais n’était ce pas ceci l’unique raison, construire un monde de distance anxieuse, de peur, de culpabilité, un imaginaire morbide fondé sur des coups de fils incessants et contradictoires, laisser la place à un imaginaire de mort . Vallois luttait comme il pouvait devant ce flux de cadavres qui l’enveloppait et cherchait à l’amener dans le fond à arrêter toute activité, à filer vers une rive de silence gris, noir, pourrissant. Il avait beau être pris par les remous de son enquête qui mettait de plus en plus en lumière les effets d’une pratique fétichiste et SM très étendue, il sentait bien que cette ponctuation du récit d’une mort annoncée l’envahissait de plus en plus, il ne faisait plus aucun projet à distance, déplaçait faiblement des objets et des lieux. Sa manie obsessionnelle de conclusions de situation faisait des merveilles et il se trouvait en train de conclure pour tout, réduisant son activité à un minimum presque inconsistant. Il se décida à une toile mais la face qui surgit ne faisait qu’évoquer le réel en cours. En face le soleil frappait une vitre en direct lui renvoyant l’illusion d’un soleil. Il aperçut sa voisine en face dans son atelier. Il savait désormais que c’était bien des os humains qu’elle utilisait dans ses bijoux, et ces os ne provenaient même pas des expéditions africaines de son militaire de mari, mais bien de scènes plus locales et donc ordinaires. Pourtant la journée avait été très belle et le commissaire était même parti sur les bords du fleuve à la recherche des oeuvres de cet Evento dont on lui parlait sans cesse, recherche certes difficile car les objets avaient tous plus ou moins la consistance d’une mascarade ordinaire et “moderne”, des concepts creux au service de performances médiocres. La manifestation renvoyait à l’habituel poudre aux yeux culturelle locale. Dans la foule tranquille qu’il croisait, il y avait fatalement des tueurs qui peut être même le connaissaient, saluant ses performances, ses échecs, son instinct. Vallois ne parlait presque plus. Il négligeait les formes quotidiennes de l’enquète pour des perspectives structurelles, il s’informait sur le fameux milieu, comprenait les ramifications jusqu’aux plus hautes sphères, ce glissement de l’aristocratie vinicole vers une ritualisation érotique faite de contrats, de cérémonies, de parcours initiatiques, le tout en respectant les bonnes chairs, avec tous les degrés depuis les jeux de simulacre jusqu’au meurtre, au sacrifice, avec cet idéal du volontaire bien évidemment

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Le type en face devenait indistinct, il parlait de choses confuses à travers lesquelles l’ombre de nuit sur la ville semblait universelle, Vallois aurait presque pu le trouver sympathique mais son esprit était tourné vers l’unique toile qui demeurait après l’exposition destruction de ses productions antérieures, centré sur ce visage de mort pâle et souverain, ses nuits avaient cette couleur, dans la cave de son enfance, le cadavre de ses parents côte à côte, froid, lui même identique à eux, et à côté le corps de la bonne Louise mais elle n’est pas morte, elle ouvre un oeil, reconnaît, il faut la sauver de cette tombe, Ann est indifférente à son état, jouir de la vie dans un tombeau, quelle mascarade!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Valois avait eu quelques difficultés à se garer, il était sur le point d’abandonner quand la place improbable surgit de derrière les restes de ce qui avait du être un supermarché, blocs de béton en ruines sans l’élégance d’un Kiefer, les sonnettes semblaient muettes sous la couronne de noël jaunie, le heurtoir raisonna à travers la porte, un instant et la femme du docteur ouvrit la porte

“ ah! commissaire, mon époux vous attend!”

traversée du couloir coloré encombré d’objets hétéroclites vers une pièce, au fond, fortement éclairée

“ vous excuserez le désordre mais en ces fins de semaine, je me retrouve sans personnel”

c’était bien pire d’ailleurs puisqu’au delà de tas de vêtements, d’objets, il y avait une décoration par accumulation, des bronzes, des lampes, des tableaux, des vases

un coup de main et un espace se dégage sur la table, deux verres, quelques chips et le docteur surgit comme d’une porte du mur

“vous verrez, c’est un breuvage divin”

le liquide doré occupe l’attention, Vallois cherche des signes autour de ce petit bonhomme bavard et chaleureux qu’on retrouve à chaque croisement comme par hasard et qui parle de tout et de rien, du sens secret du monde tout en affichant un rationnalisme bon teint

 

 

 

 

 

 

 

    Ce club est d’une composition finissante, ils discutent de la situation sans en avoir vraiment l’air, le docteur Hassan s’est fait excuser depuis la visite de Vallois, il y a là, le docteur Formel, vêtements tendus souvenir d’un corps moins gros, assez silencieux contrairement à son habitude, le docteur Tartov, soudain très studieux, le docteur Welousky que tout le monde croyait malade ou pire, et un philosophe kantien, à l’expression toujours retenue, ils doivent travailler, c’est du moins ce qu’ils disent, déchiffrer le grimoire d’un vieux maître, il y a des silences, des envolées obscures et puis tout glisse, à partir d’une “clinique” du désir, qu’est ce qui pousse à désirer? est ce dans l’intention d’un dieu? de proche en proche, la question de la douleur, sa maîtrise, l’évocation de soirées qui semblent anciennes, fouet, fétichisme et soumission, Lefebvre, casque sur la tête, écoute tout cela avec ennui en se demandant comment il allait pouvoir rédiger son rapport

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Le discussion en face laissait le commissaire lointain, il avait invité quelques amis après le théâtre à boire un verre en présence d’Ann souffrante, l’ordinaire des conversations se poursuivait sans qu’il éprouve même cet agacement antérieur qui accompagnait ce genre de moments, il n’entendait presque pas, il songeait un peu à la pièce qu’il venait de voir, madame de Sade de Mishima, c’était la première et le maire était à sa place, l’esthétisme froid semblait faire office de mise en scène, de sorte d’ailleurs que l’ombre de Domatien était imperceptible, le public immobile, en partie endormi, en partie s’aiguisant les crocs, car il y avait fatalement dans la salle quelque membre de la secte diffuse, on pouvait même imaginer que le maire en faisait partie, en tout cas il y aurait à nouveau des meurtres plus ou moins dissimulés sous les statistiques, pour la sécurité publique, on se gardait de rendre pas trop manifeste le bruit des couteaux dans les gorges, après tout c’était sans doute un rituel avant l’orgie nocturne du week end, Bernard entreprit de raconter sans doute un film, Vallois ne raccrocha que lentement, sans doute une histoire de stress au travail, Alain évoquait sa vie de conférencier international sur les polymères, son épouse parlait de tout de rien, passionnée de détails. Ann leur montra un nouveau tableau, il y avait un voile de sang sur les choses, la pluie rendait l’atmosphère moins métallique, la place vibrait des libations nocturnes, l’espace entre les gens était infini

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   “ c’est une mauvaise plaisanterie!” commenta Lefebvre à l’adresse d’un commissaire plutôt morose. “Toutes ces fontaines sont reliées sur un circuit commun et quelqu’un a rajouté des pigments”

“ c’était prévisible, mon cher, malgré l’humeur vampire des temps, il eut été difficile d’alimenter ainsi et la fontaine de la place du Parlement, et celle de la bourse et même le miroir d’eau, mais je ne pense pas que ceci va calmer l’inquiétude populaire, d’autant que cette fois c’est la fontaine du cours Victor Hugo qui saigne et qu’il s’agit bien de sang cette fois. Je ne serais pas étonné que cela ait quelque lien avec le meurtre de la cathédrale, ces six jeunes femmes accrochées par les pieds dans le coeur et proprement saignées dans une grande cuve au sol qui était vide lorsque l’on a découvert le charnier. Tous les cafés du cours ne parlent que de ça, crime raciste supposé tout autant puisqu’il s’agit de filles du quartier”

“ le maire vient de téléphoner, il veut vous voir, chez lui, il ne me semble pas très calme, notre technologue est bouleversé”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     L’hotel particulier était proche de la mairie, de même époque, lourde porte ouvragée à la ferronnerie admirable, hall d’entrée voûtée et dallé ouvrant sur les deux chambres jumelles du bas et après une grille, par une volée de marches blondes, sur un salon XVIIIème presque intact où le maire aimait à recevoir ses amis intimes pour des soirées costumées dans le droit fil d’une époque révolue, Vallois ne fut nullement étonné du décor décrit méticuleusement par Ann qui était devenue intime avec l’épouse à la suite d’une action commune pour permettre l’adduction d’eau dans divers villages du Mali. Vallois n’avait jamais voulu se mêler à ces “singeries”, préférant de loin un match au pub anglais à quelques pas.

Le maire était agité et n’arrivait pas à s’asseoir, il répétait sans cesse

“mais c’est abominable! comment allons nous contenir l’inquiétude populaire? Je ne vais quand même pas déclarer le couvre feu et faire appel à l’armée!”

Il s’arrêta un instant

“encore que ... l’occasion est trop belle pour permettre de régler cette histoire de grippe qui n’en finit plus de ne pas arriver, il est grand temps de vacciner tout le monde avant que l’on constate qu’il n’y a pas de pandémie, et qu’on nous accuse de manipulation médiatique à fin commerciale. Vous êtes au courant Vallois de ce qui se raconte. C’est vrai que notre gouvernement défend les intérêts de certains groupes pharmaceutiques, dans l’intérêt général bien sûr, et puis ce n’est pas notre faute si ces mêmes laboratoires sont en position de conseil auprès de l’OMS”

“ qu’attendait vous de moi, monsieur?”

“ la mise en place d’une cellule de crise à la mairie. Je veux être informé heure par heure de la progression de ces deux fléaux, la grippe et les meurtres. Je veux qu’une unité spécialisée de la gendarmerie vienne vous seconder afin qu’une enquête systématique soit entreprise qui n’épargne personne. Notre président est très intéressé par la réussite de cette opération à multiples retombées dont la principal est l’ouverture du service internet direct avec l’élysée”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Ann  semblait avide d’entendre des remarques de Vallois sur ce lieu officieux du pouvoir, mais il n’en avait rien à faire, étant parfaitement hermétique à ce qui pourrait faire mondanité, fatigué d’ailleurs de l’importance qu’il aurait dû y voir, l’expérience le rendait indifférent aux costumes, il cherchait les regards qui pouvaient asseoir son instinct, de plus en revenant de chez le maire, il avait été plus attentif au jeu des clochards avec chien qui se localisaient par grappes à certains points de la ville, se demandant comment il aurait pu en rendre compte, comment il aurait pu dessiner une ville soutenue par ces gens, les variantes des peuples de la rue, prostituées volatiles noire ou asiates, il était rentré très vite pour découvrir la nécessité de reprendre des toiles, sans doute cette ancienne idée de pouvoir traduire la désordre du monde, l’impossible quoi. Il bricola un moment, recouvrit certaines surfaces d’un blanc qui glissa de manière heureusement irrégulière. Il songea à Richter, à Rainer. Il colla alors des fragments de photographies agrandies pour les travailler alors de manière un peu brutale, ce qui le changeait de la gentillesse contenue et attendue du dessin, une certaine excitation s’en suivit, comme une porte qui s’ouvrait. Il eut la faiblesse de montrer ceci à Ann qui récusa l’affaire. Il eut envie de tout jeter, de tout blanchir, ne fit qu’arracher les photos en partie adhésives, il reprit les visages mais rien n’y fit, c’était foutu, localement et formellement. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      C’était l’heure du repas avec d’anciens collègues, club informel où de mêlaient des types vieillissants qui avaient plus ou moins participé de pouvoirs divers, histoires sans fin, sous l’oeil de Moustache. Vallois observait le claquage progressif des artères dans les cerveaux, les histoires en boucle, le vent de la camarde au coin des lèvres, tout était au passé et le futur réduit à des projets inutiles, le discours sur les femmes étaient par effort, l’essentiel étant côté nourriture, un futur gastronomique, goutte, arthrose et diabète, polynévrite pour les plus chics

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         Lorsqu’il revint à l’atelier après une nuit agitée peuplée de villes imaginaires, Vallois ne reconnut point les toiles de la veille, les surfaces s’étaient comme effacées, banalisées, ce qui brillait en nappes coulant à travers les épaisseurs n’était plus qu’un vague relief terne et craquelé, il ne savait plus trop de quoi ce changement était fait, le réel n’avait donc pas plus de consistance que ce reflet de la rue à travers un jeu de vitres, cette opacité du réel bien présente dans un reflet où la distinction entre les fleurs bleus du mur à côté de la fontaine se brouillait dans l’irrégularité des vitres avec les bus qui se succédaient derrière lui, 

peu de temps après leur entrevue, le maire avait organisé une conférence de presse qui annonçait la fin des problèmes après l’arrestation d’un groupe de roumains responsables de cette série de meurtres, des implications politiques semblaient certaines à tout niveau, Vallois n’avait pas bien compris le déroulement des choses, mais cela lui importait peu, il voyait le sang maintenant qui s’écoulait lentement sur le reflet de la vitre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Vallois quitta la clinique un matin, une sortie d’essai, le psychiatre pensait que ça devrait lui faire du bien après ses trois mois passés quasi isolé, on pourrait dire quelques électrochocs plus tard, Ann est venue le chercher, il semble ne pas la reconnaître, les neuroleptiques ont transformé sa silhouette déjà massive, il marche difficilement, léger tremblement, il affiche un vague sourire fixe, Ann évoque des choses d’un passé récent, politique, culturel, sur des questions plus personnelles elle n’insiste pas trop selon les recommandations médicales, elle l’avait retrouvé après qu’il eut essayé de peindre une toile avec son sang, les avant bras entaillés, et une figure ricanante sur la toile, c’était après l’hiver qui avait été vif mais bref, la journée était belle, un froid installé et un beau soleil d’horizon, Vallois visita la maison comme s’il la découvrait, il ne prêta aucun intérêt à l’atelier qui, il est vrai, avait été nettoyé certes du sang mais surtout de la pagaille qui l’encombrait

 

 

 

 

(à suivre)

 

Frederic Melczer

 

 

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