Schulz en passant
Le hasard pousse les choses sur le chemin de la mort et vous auriez voulu sans doute éviter encore une fois de retourner en Europe Centrale, sur les traces de Bruno, mais les boutiques de cannelle ont leur loi et il faut bien à nouveau suivre les pas du père, peu a peu effacés dans le souvenir , et son combat épuisé contre les cafards qu’il devient, dans l’indifférence de la mère plus ou moins prostitutionnelle, comme il est de règle en ce bas monde; il est certain que la cafardisation du père est ce qui peut arriver de mieux à ces pères terribles qui, de Schreber à Kafka, peuplent la terreur des fils; les intermédiaires, pris, s’ils ne sont morts à la boucherie de 14 puis aux assassinats de 39, se sont tus, cadavres discrets, réduits à quelque pantomime sexuelle dont ils essayèrent encore de qualifier les fils, qui, s’ils ne sont devenus fous d’une telle tendresse, les ont peu a peu oublié , sinon au titre d’animaux empaillés, grotesques et mités, c’est une réponse possible à l ‘irreprésentable car on ne peut rester sur la face convexe, sur le miroir figé des cadavres entassés; il faut toujours aller au devant des visages vivants qui traversent la brume et imposent leurs jouissances particulières, et ces corps nus de femmes bien vivantes qui jouent en riant les jeux de l’amour; la liste des noms ne suffit pas; le tableau, qui ne viendra pas, portera, au dessus des brumes incertaines de Tarkovski, cette attente de l’arrivée certaine des bouchers, les restes des peintures de Bruno pour la chambre des enfants
vous regardez Nostalghia juste avant que la femme ne se retourne
Mais toujours ce goût du pathos doit être coupé par ce fragment de correspondance avec Gombrowicz, qui nous reste comme le signe que la dépression, cette lâcheté morale, n’aura pas le dessus, puisqu’il n’est pas question de céder tout autant aux belles cuisses de la femme du docteur, parce que ce serait bouffer avec la perte conventionnelle bourgeoise, qui s’achève toujours au four de la pensée; en vis a vis donc à la toile du souvenir, il faudrait la scène bourgeoise du tableau volé, précipitation effrayante des complots luisants, cette bonne conscience de gauche droite qui réduit la culture à l’artifice d’une leçon de violon et à la poubellisation muséale de l’œuvre, dont on ne demande comment elle a pu surgir de ce désert glacé; notre monde, massivement iconoclaste, sait imposer son mur d’images pour protéger le sacré dollar de la représentation; troisième séquence alors, vidéo cette fois, que nous sommes modernes diablement !
C’est le diable d’ailleurs qu’invite Schultz au bordel dont nous savons, depuis Genet et Toulouse, qu’il est le lieu par excellence du semblant fantasmatique, ce par quoi le parlêtre peut encore lire autre chose que sa propre consomption névrotique.
L’iconostase est comme un theatre fermé qui sature le regard d’images conventionnelles pour détourner le regard