Le signifiant est-il parole?
Jacques Lacan en sa situation de la psychanalyse en 1956 (texte oh combien toujours actuel!) nous l’indique «si nous avons pu définir ironiquement la psychanalyse comme le traitement qu’on attend d’un psychanalyste, c’est bien pourtant la première qui décide de la qualité du second» ou encore « cette richesse même des données, sources de connaissance, les menèrent vite à un noeud dont ils surent faire une impasse... le problème ne se posa à eux qu’à partir du moment où le patient devenu bientôt autant au fait de ce savoir qu’ils l’étaient eux mêmes, leur servit toute préparée l’interprétation qui était leur tâche, ce qui, il faut le dire, est bien le tour le plus fâcheux qu’on puisse faire à un augure»... là dessus cela presse, il faudrait, eut fallu, du signifiant dire quelque chose de sensé (in-sensé tout au moins), entre ce qui du signifiant ferait substance océanique ou quelque élémentaire d’une géométrie dont on répugne à souligner le sel, plus d’un compact à l’indéterminé des formes obscures évite ainsi de poser le simple d’une orientation logique désormais nécessaire, alors qu’il serait temps, sans perdre la leçon de Clerembault, de tirer leçon du dernier Lacan. Mais sans doute que l’écart est trop grand et que l’on ne peut facilement d’une même main saisir la folie de Messiaen et le more geometrico de Spinoza. Le temps y manque sans doute et les phrases secondaires qui tournent autour de désirs humains dont l’existence n’a pas besoin d’être aussi contournés, en tout cas pas au point de faire barrage à la nécessité de poursuivre quelque articulation un peu fine que la clinique impose. La linguisterie déborde la sémiotique, la lettre ne fait le tout du signifiant , elle n’est le refuge de l’épuisement du phonème, il est vrai qu’un pas de plus et il ne sera plus question que d’un vague grognement tombant n’importe où dans le poème. Comme un langage quant à ce qui structure l’inconscient, la lalangue répond d’une écriture qui n’est sans doute pas de lettres.
Tenez tenez (dist Pantagruel) voyez en cy qui encores ne sont degelées.
Lors nous iecta sus le tillac plènes mains de parolles gelées, & sembloient dragée perlée de diverses couleurs. Nous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz dorez. Les quelz estre quelque peu eschauffez entre nos mains fondoient, comme neiges, & les oyons realement. Mais ne les entendions. Car c'estoit languaige Barbare. Exceptez un assez grosset, lequel ayant frère Ian eschauffé entre ses mains feist un son tel que font les chastaignes iectées en la braze sans estre entonmées lors que s'esclatent, & nous feist tous de paour tressaillir.
C'estoit (dist frère Ian) un coup de faulcon en son temps.
Panurge requist Pantagruel luy en donner encores. Pantagruel luy respondit que donner parolles estoit acte des amoureux.
Vendez m'en doncques, disoit Panurge.
C'est acte des advocatz, respondit Pantagruel, vendre parolles. Ie vous vendroys plutost silence & plus chèrement, ainsi que quelque foys la vendit Demosthenes moyennant son argentangine.
Ce nonobstant il en iecta sus le tillac troys ou quatre poignées. Et y veids des parolles bien picquantes, des parolles sanglantes, lesquelles li pilot nous disoit quelques foys retourner on lieu duquel estoient proferées, mais c'estoit la guorge couppée, des parolles horrificques, & aultres assez mal plaisantes à veoir. Les quelles ensemblement fondues ouysmes, hin, hin, hin, hin, his, ticque torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, On, on, on, on ououououon: goth, mathagoth, & ne sçay quels aultres motz barbares, & disoyt que c'estoient vocables du hourt & hannissement des chevaulx à l'heure qu'on chocque, puys en ouysmez d'aultres grosses & rendoient son en degelent, les unes comme de tabours, & fifres, les aultres comme de clerons & trompettes. Croyez que nous y eusmez du passetemps beaucoup. Ie vouloys quelques motz de gueule mettre en reserve dedans de l'huille comme l'on guarde la neige & la glace, & entre du feurre bien nect. Mais Pantagruel ne le voulut: disant estre follie faire reserve de ce dont iamais l'on n'a faulte, & que tousiours on en a main, comme sont motz de gueule entre tous bons & ioyeulx Pantagruelistes.
Certainement mais encore... je ne sais y préfére moult rigolade qui glisse du rêve au verbe sans forcément faire mot qui traîne, échouant le savant sur la rive du sens, pour peu qu’à forte voix se lisent les propos du quart livre, mais la langue est fonctionnel dit-on comme singe qui cause, l’idéal du demain, à quoi le babil des classes dangereuses oppose toujours son impact saignant, partons du rêve en son brouillard d’avant la langue, d’avant sa mise en récit et son interprétance, propre à offrir le refuge télépathique, océanique, musical, heureusement il se fait forme et chaîne dont l’étendue construit la séance sinon la structure sans jamais résoudre la nature de la fumée dont il vient, et ce que l’iconoclaste répugne à la corporéité des images, ce monde halluciné et démoniaque du signifiant cette fois déchaîné loin du verbe qui sort même Schreber de sa sidération autistique, qui répond à cela?
Qu’importe puisque c’est à Martin que nous demandons de rêver l’erre de Jacques. donc Unterwegs zur Sprache, le chemin vers ce qui parle dans la langue, l’acceuil, le recueillement de ce qui se parle, ce qui creuse l’articulé possible de la raison, ce qui ne vient pas avant mais dans l’épaisseur de ce qui s’articule, au porte d’un effet tautologique qui virerait à l’axiome complet, la parole comme ce qui fait qu’il y a une langage possible, et pour aborder cette question Heidegger part du soir d’hiver un poème de Trakl qui justement est articulé en termes assez simples, intelligibles jusqu’au point où on vient à l’interroger justement comme poème, d’abord un intérieur, un ensoi habité puis l’autre errant au seuil, et une jonction
d’or fleurit l’arbre des grâces
né de la terre et de sa sève fraîche
et encore
la douleur pétrifia le seuil
bref le voyageur est recueilli
l’aspect descriptif joue avec le fond conventionnel , non sans qu’une présence vienne troubler au coeur ce qui n’est plus histoire, l’allemand dit Gesprochene, ce qui rassemble par la parole même, et signe aussitôt un statut particulier à l’hiver de la langue qui serait hors même de l’expression des choses, un monde fonctionnel qui nie l’absence, puisqu’il n’y a de monde que sur ce fond d’absence de désignation, qu’un monde ex-iste suppose un mourir et non simplement la jouissance de ses effets, l’arbre des grâces désigne ce débordement du signe et en même temps la différence du réel au coeur du signe comme intime, déployant la chose comme réelle et non comme reflet, ce qui fait sujet, ceci est déchirement, le seuil marque la différence du parlêtre à sa parole, «apaisant chose et monde en leur propre, la Dif-férence appelle monde et chose au milieu de leur intimité», depuis le silence qui résonne, «toute vraie écoute retient son propre dire, car l’écoute se tient en retrait dans l’appartenance par laquelle elle reste liée en propre à la résonance du silence»