La farce analytique
Il y a une étrange convergence de la pensée anglo-saxone et allemande vers la philosophie analytique, ce qui recouvre sans doute deux types de refoulement adaptatif au monde moderne, refoulement de la pensée freudienne et refoulement du cas Heidegger.
Le consensus mou qui préside à une pensée opératoire et utilitariste frise souvent la caricature et un aspect factuel qui va ignorer aussi bien l’inconscient que l’histoire. La polémique qui est dans l’orée héraclitien, va prendre des allures indistinctes spécialisés qui protège de fait du heurt des contraires . Nous sommes loin du type d’incident de fond qui parcourait le monde intellectuel quand Picasso livrait le portrait humain (si on peut dire ) de Staline.« La France doit à Staline tout ce que, depuis qu’il est à la tête du parti bolchevik, il a fait pour rendre invincible le peuple soviétique, et dans son armée rouge, et dans sa confiance en Staline, l’homme qui disait que gouverner c’est prévoir, et qui a toujours prévu juste... La France doit à Staline son existence de nation pour toutes les raisons que Staline a données aux hommes soviétiques d’aimer la paix, de haïr le fascisme, et particulièrement pour la constitution stalinienne, qui est une de ces raisons, pour lesquelles un grand peuple peut également vivre et mourir.» Superbe! et c’est Aragon qui parle! Le parti va aussitôt réagir négativement. Qu’un tel boucher est cette tête ordinaire, impossible. D’ailleurs Aragon va aussitôt corriger son erreur « Pour ce qui est de l’objet du litige, il me semble que j’ai compris ce que tu as voulu faire. Seulement, tu comprends Pablo, on peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes — mais notre Staline, on ne peut pas l’inventer. Parce que, pour Staline, l’invention — même si Picasso est l’inventeur — est forcément inférieure à la réalité. Incomplète et par conséquent infidèle. Et alors ceux qui l’aiment le plus, les ouvriers, ne le retrouvent pas. Et ce n’est pas juste, ni pour Staline, ni pour les ouvriers. Tu ne sais pas ce qui serait bien, ce qui serait une éclatante réponse à la fois au Parti et à nos ennemis, ce serait que tu fasses maintenant un Staline, un vrai ! »
Tout ce monde grouillant qui venait en direct de la guerre a disparu au profit d’un monde tiède , robotisé où le portrait d’une femme n’aura plus certes l’énergie de Pablo.
La philosophie analytique va donc construire la morale sur de petites expériences psycho-statistiques, par exemple ce tramway fou qui risque d’écraser six personnes seulement si le tiers témoin n’intervient pas soit en détournant le véhicule vers une autre voie où il n’y aura qu’un écrasé, soit en jetant sur la voie le gros à ses côtés. La morale sera ce truc adaptatif plus ou moins dominé par un sentiment non rationnel. Ici le témoin est un opérateur hors contexte, hors histoire, un pur être du type de celui de la main invisible. Et pourtant comme le propose l’humoriste face à des choix stupides «tu choisis quoi entre avoir une tête de veau et cracher un rat par la bouche dès que tu parles?»
Un monde mort donc comme ces animaux marins dissout par la montée de l’acidité de l’eau. La pensée prédigérée sert de prothèse à un vide conceptuel et un brouet esthétique numérisé.