Dommage à Debord
Et sans doute notre temps... préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être... ce qui est sacré pour lui, ce n'est que l'illusion, mais ce qui est profane, c'est la vérité. Mieux, le sacré grandit à ses yeux à mesure que décroît la vérité et que l'illusion croît, si bien que le comble de l'illusion est aussi pour lui le comble du sacré" Feuerbach
La représentation tient lieu de vécu, instituant la séparation généralisée selon l'assomption déréel des images qui font monde. Ce monde se réduit à l'ensemble des productions d'images. Le spectacle du monde est le monde. De sorte que la vie humaine se réduit à son apparence, mais aussi que la critique peut y lire l'évidence visible de la négation de la vie. Cependant la critique est sans cesse comme minée de l'intérieur de ne produire que le langage de la séparation dont est forgé justement le spectacle du monde, car il n'y a plus aucune différence entre les moyens et les fins. Le spectacle s'offre dans l'évidence de sa production généralisée sur le monde. Le spectacle est ainsi l'expression même du monde de l'économie généralisée. " Il est le reflet fidèle de la production des choses et l'objectivation infidèle des producteurs". Le monde réel s'éloigne selon l'universel du donné à voir, et la représentation se déploie pour elle-même. Le spectacle ici vient achever le projet visible, le spéculaire en œuvre dans le projet philosophique, c'est à dire l'extraction supralunaire du pouvoir de l'homme, son exil par la technique. Cette séparation dans le virtuel peut alors trouver son expression quasi sacrale en cet Autre anonyme qu'insinue le discours purement technique. Dès lors l'économie fonctionne comme séparateur universel, libérant le travail de toute présence localisée pour l'étendre au monde. Le monde demeure celui de cette représentation de la séparation, livrant "loisirs" et "culture" au redoublement de son semblant. La représentation n'est nullement distance d'avec elle même mais tautologie de son existence même. Quelque chose ici s'achève au cœur même de l'image . "le spectacle est le capital à un tel degré d'accumulation qu'il devient image"
"plus la rationalisation et la mécanisation du processus de travail augmentent, plus l'activité du travailleur perd son caractère d'activité pour devenir une attitude contemplative"
Lukàcs
Le monde des objets se fonde au virtuel de l'image, et de suprasensible devient le sensible même. Le monde est celui de la marchandise et la marchandise est le monde. La terre est la mesure de ce déploiement du virtuel de l'objet. Notons ici que le terme même de virtuel est autoréférentiel. La technique libère non le travailleur (écrivons arbeiter) mais la marchandise. "l'économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l'économie" . Le travail humain s'aliène dans cette pseudo-libération qui s'infinitise dans la production. A l'occupation du monde par la marchandise répond l'aliénation au devoir de consommation lui même sans fin. "s'il n'y a aucun au-delà de la survie augmentée, aucun point où elle pourrait cesser sa croissance, c'est parce qu'elle n'est pas elle-même au delà de la privation, mais qu'elle est la privation devenue plus riche" .La technique , dans sa course, à la fois supprime le travail et l'entretien comme marchandise , comme secteur tertiaire, qui d'ailleurs progressivement devient le lieu de l'arbeiter.
Le spectacle est avant tout spectacle de sa propre division mais lue comme sens unitaire. La division comme manifeste de la contradiction devient alors la signification même de l'image uniformisée. L'image massmédiatique ubiquitaire se joue du semblant d'une différence de la misère pour monter en spectacle le réel de sa propre misère entretenue. L'image produit l'instance totalitaire de sa cohésion, et police ainsi la semblance du monde, qui, réellement, devient invisible. La réalité marchande se déploie comme lutte des singularités marchandes entre elles, leurrant le spectateur sur l'enjeu de cette lutte, la réalisation absolue de la forme-marchandise, dont l'intégration dans le discours va fonctionner, ou se veut plutôt fonctionner comme l'expression même de la libération du monde par la technique. A l'extrême l'essence de la marchandise devient le gadget dont l'aberration sera l'indice d'excellence. La religiosité autour du gadget va fonder l'excitation moderne du fétiche marchand et la convergence de la marchandise vers sa forme idéale financière et toxique. "la puissance cumulative d'un artificiel indépendant entraîne partout la falsification de la vie sociale". Tout objet se misérabilise dans sa saisie indéfiniment reportée sur un autre objet tout aussi pseudo-prestigieux. Ce changement dans le même relatif porte figure d'un dogme supposé cependant de maintenance absolue
La pensée demeure séparée de son objet dès lors qu'elle interprète la transformation du monde comme dans l'après coup. Ceci rejoint bien sûr l'ouverture du discours psychanalytique dans le discours philosophique. Ceci suppose alors un dépassement du réel observé depuis quelque lieu hégélien extériorisé. Encore faut-il pousser cette place marxiste au delà de l'illusion d'un économisme comme pensée de l'UN retotalisé. " c'est au contraire la contemplation du mouvement de l'économie, dans la pensée dominante de la société actuelle, qui est l'héritage non renversé de la part non dialectique dans la tentative hégélienne d'un système circulaire: c'est une appropriation qui a perdu la dimension du concept, et qui n'a plus besoin d'un hégélianisme pour se justifier, car le mouvement qu'il s'agit de louer n'est plus qu'un secteur sans pensée du monde, dont le développement mécanique domine effectivement le tout".
L'économisme prétend réduire le monde de l'homme à ses lois, tout comme le marxisme ordinaire. Dire ceci renvoie nécessairement à la notion de bornage des discours , à leur incomplétude; il en est ainsi du "discours" de la science. Le discours capitaliste entretient l'illusion d'un dire sans bornes et donc contenant en lui même l'expression de sa vérité. Ceci rejoint l'utopie classique qui se fonde pour le futur d'une vérité passée et non d'une vérité découverte dans le mi-dit d'un développement discursif. Et sans doute que la place conférée au arbeiter est à entendre selon une affaire déjà close, déjà jouée sur la scène de la révolution française de sorte que l'articulation en demeure l'annulation du politique, comme histoire; l'actuel étant la réalité "scientifique" du capital. Dès lors il n'est pas d'économisme de l'arbeiter, autre que le semblant du même. C'est d'ailleurs cette tendance à parler au nom de l'autre qui fait coaguler l'arbeiter sur la figure du chef, donnant au soviétisme sa figure spéculaire du capitalisme. Pourtant l'ironie thanatique du nazisme sût placer aux portes du camp la beduntung der arbeit. C'est bien le terme, le concept de travail qui doit être réviser comme travail de l'inconscient . Le spectacle trouve alors dans la représentation de l'arbeiter "le facteur principal et le résultat central de la falsification de la société", c'est à dire le concept falsifié sur lequel peut reposer le concept de l'autonomie économique. La bureaucratie rejoint ici la transformation capitaliste de la perception et lui offre l'alternance autoritaire de sa police, ce dont témoigne la phase fasciste du développement capitaliste " Le fascisme est l'archaïsme techniquement équipé". L'arbeiter falsifié est cette ombre, ce fantôme qui sans pouvoir sur son existence demeure en son être, à condition de le savoir, "le négatif à l'œuvre dans cette société".
Ce retour du négatif dans le principe du monde peut procéder de l'évidence de l'échec de l'abondance. A condition toutefois que le retour de la critique ne soit point parcellaire mais bien global c'est à dire hors "des conditions de scission et de hiérarchie qui sont celles de la société dominante". En somme cette critique ne peut ex-ister que hors de "sa déformation dans le spectacle régnant".
Il est alors question du temps, un temps non eschatologique, orienté soit vers le retour du Un dans l'Autre, soit vers la mort. Un temps également au delà du temps de travail, du temps comme travail, du temps qui ne tirerait sa valeur non métaphysique que de son articulation au travail de transformation du monde. Il convient de sortir du temps des choses, du temps de la marchandise, qui est le temps immobile du capital, un temps éternisé , mondialisé qui s'est extrait par la révolution bourgeoise du temps des âges métaphysiques. L'arbeiter est sollicité comme agent falsifié de cette assomption ahistorique ; " c'est le temps de la production économique, découpé en fragments abstraits égaux, qui se manifeste sur toute la planète comme le même jour. Le temps irréversible unifié est celui du marché mondial, et corollairement du spectacle mondial"
La vie quotidienne repose sur ce "temps consommable". C'est le temps du déguisement de la marchandise en unités "faussement individualisés", qui est la forme de disparition du qualifiable dans le quantifiable. Dès lors ce qui pouvait relever du privé, de l'économique, du politique se trouve unifié , rassemblé par la technique en blocs de temps tout équipés, unités du temps spectaculaire "temps de la consommation des images, au sens restreint, et image de la consommation du temps, dans toute son extension". Ce temps dissout la dimension festive de l'ex-centrique en sommation des moments pseudo-festifs déceptifs , sortes d'équivalents de l'american way of death dont la drogue est la face cynique et visible, la drogue comme la marchandise même, le contenu des fameuses bulles financières.
La clôture du monde est clôture du concept de la séparation, dès lors il n'est plus de théorie du spectacle que comme spectacle de la théorie.
Le monde est géographiquement déborné, sans extérieur, au point de devenir objectivement sphérique, banal. L'étrange extériorisé du monde fait retour sous forme de distance au lieu même de la représentation. Pratiquement le monde n'est plus que représentation pour un temps et un lieu immobile. Équivalence entre tourisme télévisuel et tourisme local. Selon ce zéro de l'espace-temps , s'accumule un formidable potentiel de contradiction sociale que doit prendre en charge la technique comme mode modernisé de l'habiter. " le moment présent est déjà celui de l'autodestruction du milieu urbain"
Le culture s'articule comme lieu de la connaissance et de la représentation de l'être, elle porte à la fois la division du travail intellectuel et le travail intellectuel comme division. Il y a donc à la fois autonomie relative et illusion idéologique de cette division, avec à terme autodissolution, c'est à dire négation de la culture elle même comme culture qui est de la séparation avant tout contenu. Car au terme de sa contradiction qui l'autodissout nécessairement , la culture peut fonctionner comme maintien d'un objet mort au sein de "la contemplation spectaculaire". Ainsi peut s'entendre l'histoire de l'art depuis sa constitution comme division critique jusqu'à sa survie post-mortem dans l'actuel de l'expression . Sans doute que le premier temps de cette opération est à entendre lorsqu'émerge la notion baroque dans une opposition situable dans l'espace-temps mais surtout concept éternisé d'une dialectique sans fin à la notion classique. Notre temps est alors baroque au sens où il existe comme musée mondialisé , le monde comme musée, "la consommation actuelle de la totalité du passé artistique" comme "la fin du monde de l'art". L'art n'est plus que d'avant garde c'est à dire comme identifié à sa disparition. Le spectacle cherche à pousser plus avant le vide de sa représentation comme recomposition du débris , "les recherches d'intégration des débris artistiques ou d'hybrides esthètico- techniques dans l'urbanisme". L'art conceptuel s'efforce de pousser plus avant la contradiction du concept d'art en cherchant à se défaire justement du débris, mais ne peut que s'inscrire dans une immersion sans limites de la culture dans le monde des marchandises. Une pensée se spécialise dans une sorte de masochisme du concept entre "critique spectaculaire du spectacle" et "apologie du spectacle", c'est à dire entre sociologie de la séparation dans la séparation et Autrification de la structure. Cependant (et là Derrida semble relire Debord lentement) ce "temps gelé" du concept est aussi celui spectral qui hante le spéculaire disjoint du monde, du monde sorti de ses gonds. Et on ne sort pas de la présence du spectre par l'apologie de la structure lorsque celle-ci n'est que l'expression justement d'une vérité du temps gelé. Il n'est certes pas suffisant d'opposer structure et spectacle mais de saisir en quoi le concept peut rendre au monde sa consistance. C'est une question de style évidemment, "renversement des relations établies entre les concepts", "détournement de toutes les acquisitions de la critique antérieure", "style insurrectionnel" et "détournement".
La clôture du monde s'accomplit en sa propre mort et en sa survie comme entre deux morts, poussant jusqu'à son terme la phrase d'Hegel "la vie de ce qui est mort, se mouvant en soi-même". Le monde n'est plus représenté idéalement , distancié, mais accompli concrètement dans le monde des choses. Le spectacle apaise finalement le réel du monde, tendanciellement.
A la clôture du monde répond l'éclipse du sujet et son secret. Les discours classiques (MUHA) faute de se tenir au style qui refuse cette clôture de la représentation, s'en trouvent confondus au lieu du discours du spectacle total et disparaître d'autant comme discours séparé et non discours de la séparation. Quelle pratique en déduire autre que celle qui pousserait plus avant la faillite du monde de la séparation?
Rimbaud au cœur du monde ramène le travail à son sens originaire, tripalium, mais aussi pose les bases d'un véritable programme à exécuter réellement. Gracian ou Machiavel pour circuler, Thucydide pour la mémoire et Clauswitz si le tourisme sort des champs d'espace-temps prédigérés pour les marges horrifiques du système, que ce soit la bourse, Tchernobyl ..." Partout l'excès du Simulacre a explosé et partout la mort s'est répandue aussi vite et massivement que le désordre. plus rien ne marche et plus rien n'est cru" . La poésie, l'ivresse, "beau comme le tremblement des mains dans l'alcoolisme " dit Lautréamont. L'épouvante progresse et pourtant la révolte semble s'étouffer sur les lèvres. Sans doute que l'organisation des plaisirs modernes y est pour quelque chose puisque le pouvoir y redéfinit sans cesse les normes techniques de leur déploiement. "le monde n'est qu'abusion" dit Villon. La servitude générale trouve alors dans la décadence matière à s'autoenfouir dans la représentation du monde. Le discours du capital culmine , comme perversion généralisée, en masochisme objectivé.
:" la révolution technique qui monte vers nous depuis le début de l'âge atomique pourrait fasciner l'homme, l'éblouir et lui tourner la tête, l'envoûter, de telle sorte qu'un jour la pensée calculante fût la seule à être admise à s'exercer.
Quel grand danger nous menacerait alors? Alors la plus étonnante et féconde virtuosité du calcul qui invente et planifie s'accompagnerait... d'indifférence envers la pensée méditante, c'est à dire d'une totale absence de pensée. Et alors? Alors l'homme aurait nié et rejeté ce qu'il possède de plus propre, à savoir qu'il est un être pensant. Il s'agit donc de sauver cette essence de l'homme. Il s'agit de maintenir en éveil la pensée"
On sait qu'hors mis cette effective formulation, il convient d'attendre Derrida pour que cette place du politique puisse se dire après la shoah.
L'art de gouverner rejoint le domaine des marchandises spectacularisées, contribuant à pousser l'évidence de l'apparence plus avant du côté de l'inexplicable de quelque chose qui envahit nécessairement le monde. Le mode selon lequel s'exerce le gouverner est celui de la communication, distributrice d'ordres, avec commentaires en amont sur ces donnés de l'évidence médiatique, en avant au niveau des excès médiatiques. Aucune question sur la nature même du spectacle, nécessairement bon ; ce qui peut éventuellement s'en dire est relatif à l'usage de tel ou tel agent du spectacle. De sorte que rien ne vient troubler "la continuité même du spectacle". En effet le progrès du système va dans le sens d'une intégration plus grande puisqu'il n'y a plus d'opposition entre un centre et des effets de diffusion. Le centre est désormais partout où la loi de la marchandise spectaculaire s'exerce. Il n'y a plus de centre directeur du système puisque c'est l'ensemble des conduites et des objets produits socialement qui existent spectaculairement, faisant réalité . Le travail lui-même est pris dans la représentation comme "fin parodique de la division du travail", sans compétence propre, sans statut autre qu'une transformation perpétuelle, flexible donc.
La modernité se déploie selon plusieurs traits" le renouvellement technologique incessant, la fusion économico-étatique, le secret généralisé, le faux sans réplique, un présent perpétuel", une armée de spécialistes, d'espions, une opinion publique sondable sans fin que le vide qu'elle incarne, une information cyclique autour d'une série de thématiques redondantes. Ce présent de la nouvelle instantanée, du monde clos repose sur l'ignorance de l'histoire "le spectacle organise avec maîtrise l'ignorance de ce qui advient et, tout de suite après, l'oubli de ce qui a pu quand même en être connu". Sur ce fond d'ignorance référentielle, flotte la parole rassurante et volante de l'expert, autant remplacé par un autre sur un autre point qui efface définitivement le premier.
Cette logique marchande est bien sûr une logique non intentionnelle qui produit une société de plus en plus fragile puisque livrée aux caprices de l'expansion technologique. Mais une société sans discours critique puisque justement la marchandise elle même n'est pas critiquable puisque bonne. "Jamais censure n'a été plus parfaite". Le spectateur demeure rivé à la suite du spectacle qui ne manque pas de le feuilletonner à loisir. Mais le rebondissement du récit médiatique nécessite (et ce d'autant plus que l'effondrement du diable marxiste efface le der nier pseudo-dualisme, livrant l'idéologie à son évidente ruine pourtant patente selon la guerre para-froide) l'introduction d'ennemis intrinsèques sans cesse renouvelés (terrorisme comme face horrifique du même dans le spectacle).
Le monde se trouve réduit au flux d'images détachés de toute articulation, flux qui résume le sensible, le rend consistant ou du moins continu, le déformant pour créer du relief selon une base parfaitement irréelle. L'introduction du système binaire constitue en ce domaine un progrès redoutable puisque non falsifiable structurellement, opposé à la lecture, à la conversation, au profit d'une irrésistible incitation à admettre dans chaque instant, sans réserve, ce qui a été programmé comme l'a bien voulu quelqu'un d'autre, et qui se fait passer pour la source intemporelle d'une logique supérieure, impartiale et totale". Figure d'un Autre enfin anonyme et parfait, où vient se fondre l'autorité experte du spectaculaire.
C'est cet Autre alogique (en fait exprimant une axiomatique évidente donc absolue) que le sujet apprend au lieu de sa formation, de sorte qu'il ne peut plus utiliser, quelle que soit son intention critique, que "le langage du spectacle, car c'est le seul qui lui est familier: celui dans lequel on lui a appris à parler".
Ce monde des choses spectaculaires est aussi celui des choses dépréciées dès que saisies, c'est le monde supportable au prix de la drogue qui valorise fugitivement le factice. C'est aussi un monde où la nomination des choses est indépendante de tout référentiel constant. Il y a là un factice du signifiant sans coupure, qui pose un nouveau type de diktat plus souple, plus "démocratique",plus médiatique, qui dispense de penser, en fait la logique de la marchandise qui est tout autant que celle du signifiant. Le système a besoin d'une confiance illimitée dans les vertus de la science, même si celle-ci , réduite à la technique, est au service d'une destruction du monde. Aux effets de l'économisme doivent répondre des néo-sciences, souvent dites humaines, pour expliquer, éponger, dissoudre, pousser plus loin cette logique thanatique du bonheur assisté. Au besoin en s'aidant des spectacles forains para-psychologiques, para-mystiques, sectorisés et analphabètes. La conjonction discursive est celle de paroles où la désinformation est nourrie d'un vrai-faux permanent. " La désinformation se déploie maintenant dans un monde où il n'y a plus de place pour aucune vérification" puisqu'il n'y a plus qu'une pensée qui est celle du système lui même comme réalisé.
La pensée unique est celle du semblant où le faux est plus vrai que le vrai, où Michel Ange peut enfin retrouver "ses" couleurs. "on peut gouverner sans avoir aucune connaissance artistique ni aucun sens de l'authentique ou de l'impossible". Il est vrai que l'information soit disant diffuse, mondialisée, est entièrement prise entre sociétés écrans et secret défense. Une armée d'homme ombreux alimentent ce fond de secret, quitte à en produire le pseudo-dérisoire pour mieux en dissimuler la réalité. Le monde en devient faussement lisible et donc risible de ce dérisoire qui pourtant opère comme réalité des choses.
Alors le fond mafieux du capitalisme finit par s'imposer comme nécessité et ainsi l'argent des bulles financières peut parfaitement se confondre avec celui de la drogue. Les valeurs se ressourcent au sol de cosa nostra comme "la victoire totale du secret, la démission générale des citoyens, la perte complète de la logique, et les progrès de la vénalité et de la lâcheté universelles". La Mafia définit alors le type idéal de l'entreprise commerciale avancée fondé sur l'exploitation de la misère de la marchandise. A la place de la loi se généralise le réseau des complicités fonctionnelles. Et rien ne peut arrêter la course en avant où la servitude volontaire accompagne la mise en chantier immédiate de tout ce qui est possible. Dès lors s'ouvre le bonheur d'un monde où les rapports sociaux entre personnes s'effacent au profit de branchements machiniques d'individus sur le flux infini des images, transformant la vie réelle en un vaste virtuel ludique. Le terme d'hégémonie subsiste comme "hégémonie privée de sens", de sorte que ce centre ubiquitaire et acéphalique est en demande de négativité théorique.
Ce texte ancien n’offrait guère d’espoir , autre qu’une lucidité paranoïaque et crépusculaire. Depuis Debord est poubellisé avec le reste selon son dire, c’est à dire que la place hypercritique n’a même plus de sens. Demeurent cependant les stylistiques du vide, Celine débarrassé et de la littérature et du juif rejoint le cut up de Burroughs, rock star armé d’un fusil.
« Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c’étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces alléchements avaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples, assotis, trouvent beaux ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir, qui leur passait devant les yeux, s’accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les luisantes images des livres enluminés, apprennent à lire. » (p.156, Discours de la Servitude volontaire, Texte intégral, GF-Flammarion, 1983)
« Mais maintenant je viens à un point, lequel est à mon avis le ressort et le secret de la domination, le soutien et fondement de la tyrannie. Qui pense que les hallebardes, les gardes et l’assiette du guet gardent les tyrans, à mon jugement se trompe fort ; et s’en aident-ils, comme je crois, plus pour la formalité et épouvantail que pour fiance qu’ils y aient. Les archers gardent d’entrer au palais les mal habillés qui n’ont nul moyen, non pas les bien armés qui peuvent faire quelque entreprise. Certes, des empereurs romains, il est aisé à compter qu’il n’y en a pas eu tant qui aient échappé quelque danger par le secours de leurs gardes, comme de ceux qui ont été tués par leurs archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes des gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies des gens de pied, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup, mais certes il est vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui tiennent tout le pays en servage. Toujours il a été que cinq ou six ont eu l’oreille du tyran, et s’y sont approchés d’eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et communs aux biens de ses pilleries. Ces six adressent si bien leur chef, qu’il faut, pour la société, qu’il soit méchant, non pas seulement par ses méchancetés, mais encore des leurs. Ces six ont six cents qui profitent sous eux, et font de leurs six cents ce que les six font au tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu’ils ont élevés en état, auxquels ils font donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers, afin qu’ils tiennent la main à leur avarice et cruauté, et qu’ils l’exécutent quand il sera temps, et fassent tant de maux d’ailleurs qu’ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s’exempter que par leur moyen des lois et de la peine. Grande est la suite qui vient après cela, et qui voudra s’amuser à dévider ce filet, il verra que, non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions, par cette corde, se tiennent au tyran, s’aident d’icelle comme, en Homère, Jupiter qui se vante, s’il tire la chaîne, d’emmener vers soi tous les dieux. De là venait la crue du Sénat sous Jules, l’établissement de nouveaux Etats, érection d’offices ; non pas certes à le bien prendre, réformation de la justice, mais nouveaux soutiens de la tyrannie. En somme que l’on en vient là, par les faveurs ou sous-faveurs, les gains ou regains qu’on a avec les tyrans, qu’il se trouve enfin quasi autant de gens auxquels la tyrannie semble être profitable, comme de ceux à qui la liberté serait agréable. Tout ainsi que les médecins disent qu’en notre corps, s’il y a quelque chose de gâté, dès lors qu’en autre endroit il s’y bouge rien, il se vient aussitôt rendre vers cette partie véreuse : pareillement dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de larroneaux et essorillés, qui ne peuvent guère en une république faire mal ni bien, mais ceux qui sont tâchés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin, et être, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mêmes. » (pp.162 à 164, Discours de la Servitude volontaire, Texte intégral, GF-Flammarion, 1983)