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Camille Claudel 1915

Camille Claudel 1915

 

Il y a sur l’autre rive, une friche militaire immense dont une partie a été recyclée, celle qui fait face au fleuve, plus loin on passe progressivement d’une zone habitée à des bâtiments qui ruinent, charpentes métalliques dans le ciel, tags qui recouvrent toute surface, arbustes divers, quelques bandes et sans doute un moyen de rejoindre les zones habitées sur l’axe qui gravit la falaise jusqu’au rivage, il semble difficile d’imaginer que des gens puissent vivre dans ces terres, encore que l’intervention sur une autre partie de la ville parle de centaine, pour l’instant rien de visible de cet ordre dans cette lumière qui efface les contrastes vers le gris fiévreux, il ne fallait pas se laisser glisser vers cet appel indistinct et poser sa couche dans quelque recoin un peu abrité, là où nécessairement les ombres abandonnées vont revenir voir, parler, en un mélange d’érotisme sauvage et d’abandon à la décrépitude, un vêtement en couches forme la barrière contre le temps et de vagues panneaux noirâtres permettent de construire une relative fermeture mais elles passent par dessus, vives et folles

Catherine Millet a donc vu ce film de Bruno Dumont et s’est trouvé captive de cette solitude d’une femme? à moins que ce ne soit le tic de Paul nu face à son écriture qu’elle interprète curieusement comme une crampe de l’écrivain, alors que la tension des veines de front livre ce tremblement narcissique schrebérien devant sa transexualité, mais Catherine découvre, semble-t-il, l’être fou dans son dénuement... cela nous change des litanies de pompiers priapiques qui coupent le récit ordinaire à la Beauvoir.

Binoche dont nous gardons l’épouvantable prestation dans la Julie de Fichbach apparaît dans une lumière étonnante de précision, livrée à une intériorité toujours un peu trop longue, comme lorsque Dumont filme un visage, lorsque l’inquiétante étrangeté traverse l’image, Binoche donc dans ce temps presque réel immobile dans une nature superbe ensoleillée, seule au milieu d’autres femmes plutôt réduites dans leur expression, ici il n’y a pas de soins, que le temps qui passe sans but, alors Camille est folle donc, enfermée pour tapage familial, c’est certain, paranoïaque, un délire centré sur la personne de Rodin, il veut lui prendre ses oeuvres ou plutôt son essence, Binoche joue autre chose, la perte de liberté, la violence du quotidien, le regard parfois indique mais ce sont des affects de prisonnière dont il s’agit surtout, qu’importe si ce monde de folie hors du temps est un mirage, mais un mirage vrai, tout le monde est figé, les objets sont là dans leur présence comme chez Cezanne, le psychiatre sans âge lui aussi ne dit rien, il vérifie peut être juste si le délire supposé est toujours en place, Camille attend la visite de Paul, sans aucun doute ce Paul que l’on voit, lui, est fou, fou d’une espèce d’illumination fascisante, car cette histoire que l’on nous conte sur trois jours en 1915 justement va durer à travers les deux guerres et que Camille va finir par mourir de faim et à la fosse commune tandis que son pétainiste gaulliste de frère va énormément s’enrichir de collaboration et de célèbrité, il ne viendra la voir que tous les deux ans en moyenne et elle reste sagement dans ces murs lointains, si rien ne nous est dit de l’atelier où elle serait devenue folle, rien non plus ne nous dit quelque chose de son délire et par suite de son évolution, il faudrait peut être la lire pour l’entendre respirer au delà du visage de Binoche , lui même envahi de présence

Sur le plan de l’exactitude historique, le travail d’Odile Ayral-Clause dans la mesure où il livre les restes au moins de la correspondance en jeu au cours des années permet de préciser les termes de la paranoïa et aussi bien la lâcheté de Paul que les contours de l’horrible mère, par contre le contexte politique y est très discret, hors bien sûr l’inévitable Rodin mort de froid et Camille de faim, ce qui rejoint le mythe tragique , il faudrait bien sûr rentrer dans les détails, cette fille au ton célinien qui dit non dans un espace psychiatrique effrayant, mais après tout que dire de l’actuel soit disant thérapeutique?

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