au deux saouls du vol quand
Il y a longtemps, à Bruxelles, il y eut des journées consacrées à l’alcoolisme. Charles Melman m’avait proposé à l’époque d’y intervenir. Jean Louis Chassaing était, semble-t-il, dans la même invite. C’est là que nous fîmes connaissance. Chacun venant de sa province, et dieu sait que la province peut être un défaut. Entre la scénographie très théâtrale du colloque et la bière frites de la place centrale de Bruxelles, flottaient de terribles questions ouvertes qu’évoque à leur façon un récent numéro de la revue lacanienne. Il y aussi le livre de Lowry en contre point de la maladie de la mort de Duras et du dripping de Pollock. Je n’arrive alors à lire l’au dessous du volcan que par fragments, le livre maître se dérobe.
"C'est Dieu, l'alcool" dit Duras, et elle ajoute "Le monde est vide, et voilà tout à coup, il y a Dieu et le monde est bon et resplendissant", non sans indiquer l'effet fascinatoire pour l'autre d'une telle affirmation "au lieu de nous combattre, tout le monde a cru ce qu'on disait, c'est-à-dire tout le monde s’est mis à croire les alcooliques". On sait que la croyance au paradisiaque dans cette affaire est bien proche de la position freudienne endomorphinique, ce qui aide à supporter l'existence. C'est quand même ramener l'alcoolique au symptôme hystérique, c'est croire au mythe du récit, faire l'économie du réel en jeu, J'opposerais alors la provocation de Duras "Dans un bain d'alcool, j'ai écrit le ravissement de Lol V Stein" à ce qu'a pu dire Lee Krasmer "il ne buvait pas lorsqu'il peignait ... il buvait avant et après ses périodes d'activité" ou encore, citant Pollock, "Le problème n'est pas de peindre, le problème c'est de savoir quoi faire quand je ne peins pas".
Lorsqu’il vient à ses séances il est toujours ivre, tenue de brousse étrange pour un universitaire, santiags et couteau à la ceinture. Son milieu d’études est le milieu aquatique, les pêcheurs du néolithique, il est imbattable pour identifier tel ou tel poisson fossile, sa thèse de doctorat n’en finit pas. Des histoires de famille avinées, une mère elle même fortement portée sur la boisson. Il parle, le flux accroche, l’articulation s’embrouille. La parole s’écoule sans résistance, association libre absolument. Peu à peu il dessaoule en parlant, au fur et à mesure que thanatol devient visible. La barque de l’entre deux morts nous entraîne. Cette île n’est pas un lieu localisable. Mais tout autant la formule de non localisation est une localisation paradoxale, c’est le tour de passe passe de Miller face à Leclaire qui incarne la croyance en la lettre. Chaos structuré par un attracteur signifiant. Ivresse du transfert. Qui est Alcibiade? Qui est Socrate? L’analyste ponctue n’importe où, marquant de fait l’arbitraire d’une coupure mais il n’a pas l’initiative du début, dive bouteille de la demande.
Donc le texte de Lowry, quelques pages en début de journée, pendant des mois, après cette lecture lente matinale, un dernier effort rapide comme dans l’hallucination de cette fin, cette fin en chien crevé, longtemps après Pollock qui peint hors ivresse, dans l’intensité d’une toile démesurée, la danse de Dyonisos, aux portes des villes, comprendre un peu après toute cette prétention d’une théorie toujours défensive, on peut essayer de reprendre depuis Perrier et Melman, cette place impossible du psychanalyste, thanatol et le mescal, jus de mort dans la jungle tiède, parmi les indiens silencieux, morts, le bruit du souvenir halluciné, la joie du mourir là pour rien
La parole suspendue, corps en tension, la danse à la surface de la toile, quasiment dans la toile, en déséquilibre, les spirales de couleurs en suspension dans l'espace avant de s'écraser lentement sur la surface, tridimensionnel qui se projette en bidimensionnel, espace-temps dans une projection, projection dès lors réductrice du travail pictural.
Vous vous imaginez en train d'écrire quelque chose sur l'alcoolisme, quête d'un impossible dont la trace picturale serait la forme inversée. Vous vous imaginez les longues semaines à ne pratiquement rien écrire, où tout semble à côté de l'exact, biographie inutile, parcours sur la carte des USA, lecture de textes alcoolisés, ... Namuth qui souligne, et comment, la reprise du whisky après une longue séance filmique. Passion de Jackson Pollock.
Interroger cette "marque de quelque chose qui flotte", noir volant devant l'objet phobique, l'objet au-delà de l'objet, la trace fugitive du manque.
L'alcool, en contre point, précipitant le corps dans son abîme, dont la danse picturale semblerait l'extrême retombée.
Le corps marionnetique, mimétique de la marionnette, comme un renvoi à quelque homme machine rabattu par le culturel sur la dimension maîtrisée de la danse.
Glissando vers les danses bacchiques. Le projet du topos est peut-être en train de glisser vers un imaginaire d'imprégnation. Vous êtes, dans votre lieu, en prise avec un rapport d'incompréhension. Vous ne savez pas. Vous ne savez plus. Dans vos fiches, au jour le jour, vous vous perdez sans cesse, en quête d'un objet qui se diffracte (sans cesse), en simulacres dont la réalité vous semble, à chaque stade nécessaire, évidente. Vous seriez tendu par une arborescence, celle de vos signifiants qui vous saisissent à ce propos, sorte de glissement de chaîne qui vous impose, cependant, cette dimension de sur-place.
Elle ne vient qu’après l’ivresse, portant le récit répétitif de parcours catastrophiques au cours desquels elle se livre au déchaînement le plus fou, en sortant épuisée, y perdant peu à peu les objets parentaux qui devaient soutenir son entrée dans la vie adulte, ordinateur, voiture, logement, les inconnus de passage sont dans le risque d’y perdre ce qui soutient l’illusion de la fréquenter, elle va même jusqu’à briser la flûte qui ordonne d’autres aspects festifs cette fois réglées; et son père dans son fauteuil engloutit un nouveau whisky. La première phase était dans une sorte d’adresse ironique à un savoir, depuis c’est de tout autre chose dont il s’agit, la danse thanatique a commencé, quelle en est la règle et la musique?
Introduire aux alcools ne saurait être psychiatrique, addictologique, sans doute plutôt sensoriel, hors du temps du chromos, dans ce temps suspendu où se parcourt l’entre deux morts, le Styx si proche et bouillonnant, éviter des formules hors contexte, oralité, jouissance autoérotique, errer entre une sorte de psychiatrie noyée d’addiction et de sociologie et une clinique plutôt freudienne et qui loin de chercher le trait du cas, l’articulation élémentaire de l’affaire se perd dans de vagues considérations et ce encore plus quand sont évoqués les grands buveurs écrivains. On aimerait travailler d’avantage la langue de Poe, sur ce que cette langue traduirait d’un trouble, pour ne pas se contenter d’un récit imaginaire qui évoquerait un corps archaïque non marqué et un corps pris dans une forme signifiante, comme si l’alcool permettait au premier de venir à l’existence. Ce sera la même chose pour Lowry, dont le texte rusé au lieu d’une tentative de repère clinique dans une observation qui en ce domaine est de l’importance de l’écrit de Schreber, nous convie à une sorte de mimétisme imaginaire, happé par la beauté des horizons, le Consul est livré à l’outre monde, ce concept valise qui contient l’idée joycienne bien au delà d’une intuition certaine qui supposerait sans doute une écriture nodale qui voudrait bien songer qu’ici la polysémie est de nature pessoasienne, il n’y a aucun sinthomadaquin là dedans. Quant à Duras, nous ne pouvons plus disjoindre la maladie de la mort du ravissement et de la douleur. L’erreur serait sans doute de vouloir éviter la question psychotique en soi. Demeure peut être l’incise d’une douleur propre à ce type de transfert.
Qui s'étonnera que Lol V Stein, prise au réel qu'implique son nom, soit soumise aux mêmes effets de surveillance dès lors que la pulsation privation - déprivation s'estompe en un silence blanc.” Vous me racontez l'histoire du grand Chinois, vous dites : C'est un Chinois qui me surveille tout le temps, sans répit ... Le Chinois sait ...” exit le sujet, "la face de l'horreur". Le Chinois, figure immobile de l'absence. "Je peux tout quitter sans pour autant Vous rejoindre, tout abandonner et ne rejoindre rien, être avec vous dans la distance adorable de la séparation, venir de vous et rester là. Elle hurle la nuit".
L’adresse se localise, elle cherche son objet perdu, constitutif cependant de la structure entre l’anesthésie hystérique et la souffrance du ne pas mourir de l’entre deux morts. Le divan du transfert cherche l’objet perdu. Cet autre quasi muet doit bien en savoir quelque chose du secret de cet Autre qui se refuse à m’entendre. Point d’Autre justement avec qui dialoguer entre l’identification à une douleur infinie et la tentative de se désincarner. La scène est dès lors prise à la fantaisie peut être d’un autre qui pourrait jouir de cette souffrance. Proposition de la scène de torture dont on connaît l’incise
fais moi mal
non
mais de manière moins brutale
“je voudrais tant vibrer sans souffrir, est-ce possible? croyez vous”
Marguerite Duras a oeuvré pour produire le texte de son sinthome, ce qui est une position éthique, les textes sur la douleur, le ravissement de Lol V stein, qui est le grand texte sur la psychose blanche, celle dont on voit les prémisses dans le descriptif froid des corps du texte sur la douleur (celui de Duras, de L, du collabo, du milicien, mais aussi la maladie de la mort, texte sur le pharmakon et ses impasses. C’est le sort des grands textes littéraires que d’inscrire le jeu même de la structure, rendre possible l’articulation clinique de délicates questions structurelles.
Avant même, il y a la mort d’enfant auquel le texte de Marie Darrieussecq est venu faire écho. Il suffirait peut être de s’arrêter longtemps à cette douleur là avant d’oser quelque obscène pharmakon. Et puis aussi la douleur n’évite rien, le fantasme de la mort annoncée, nécessaire, la présence fantomatique de celui qui n’aurait pu dû revenir de ça, et puis la vengeance obscène des justes, la torture et les paradoxes du désir
On m’a dit :”votre enfant est mort” C’était une heure après l’accouchement. La soeur supérieure est allée tirer les rideaux, le jour de mai est entré dans la chambre.... “ je voudrais le voir et le toucher. Dix minutes... La peau de mon ventre me collait au dos tellement j’étais vide. L’enfant était sorti, nous n’étions plus ensemble. Il était mort d’une mort séparée.... Mon ventre était retombé lourdement sur lui même, un chiffon usé, une loque, un drap mortuaire, une dalle, une porte, un néant que ce ventre
Nous pourrions situer la question autour d’une double proposition, l’alcool est sans parole, sans sujet, c’est ce en quoi elle participe du psycho-somatique en tant que S@, holophrasisation d’un sujet compact et d’un objet (on sait qu’en ce domaine il n’est possible d’envisager quelque chose qu’au prix de l’articulation d’un fantasme $<>@, dans son écriture formelle qui inscrit la séparation d’avec l’objet, ce qui est établi de manière forcée par le guérisseur/ religieux qui pose une cause à l’affaire, c’est à dire qu’il impose le prêt à porter d’une formule comme cause, Dieu, la Nature, les forces magnétiques...),
et d’autre part, la psychanalyse n’a rien à dire de l’alcool, ni à l’alcool.
Il est sans doute possible d’aborder la question alcool comme lettre anonyme c’est à dire comme une question hors sujet, c’est d’ailleurs pour cela que nous rangeons cette question du côté des phénomènes psycho-somatiques vis à vis desquels se pose comme pour l’autisme la nécessité d’une forme de neutralité active qui permette de construire un discours pour un sujet, ce qui revient à rendre possible l’écriture d’un fantasme.
existe t il une clinique structurelle de l’alcoolisme? ce n’est pas sûr, dès lors qu’il s’agit surtout d’un pseudo-universel du rapport à l’objet , lié à un opérateur de changement de discours. De ce point de vue il y aurait une sorte de triomphe de l’ego-psychology vue comme perversion généralisée. A cela s’ajoute une neurotica à l’envers puisqu’il s’agit de la toute puissance du pharmakon entendu comme molécule adéquate du plaisir, souvent selon un clivage entre drogues médicales et psychodysleptiques. On pourrait se demander la place du pharmakon, entre cocaïne et tabac, dans la découverte freudienne. Il y a là sans doute une embrouille, un paquet de ficelles qui chercherait une méthode de simplification, de dénouage, qui ne serait pas celle utilisée par Alexandre, qui suivrait ce résultat proposé un jour par Marc Darmon, selon lequel on ne peut dénouer qu’en passant par un autre chemin que l’inverse intuitif. Cela tient sans doute à l’espace du noeud dont on ne tient souvent guère compte.
nous devrions peut être parlé plutôt d’un effet de discours, en notant que le discours du capitaliste peut venir faire semblant aux quatre discours, selon la place de chaque terme, ainsi serait l’envers du discours de l’hysterique comme discours de la drogue
la nouvelle économie psychique n’implique nullement un flou clinique qui serait un fourre tout où les structures viendraient glisser, un coup névrose, un coup psychose, comme si la psychose n’était pas d’emblée réglée
en tout cas la toxicomanie n’apprend rien sur la structure et un psychotique un peu fin, ce qui est souvent le cas, va plutôt décrire le pharmakon comme un parasitage de la pensée, bien plus que comme un nom, ou alors le nom le plus quelconque, ce qui oriente mal vers une sorte de nouage joycien. Hors le côté un peu étrange de la solution qui semble chosifier une consistance du nouage. Il y a bien dans cette représentation une sorte de solution perverse, un montage à interroger du point de vue du vin blanc chez Joyce, tout autant que dans celui de la millerisation de la psychanalyse. Pour être plus sérieux sans doute faut-il suivre le consul jusqu’à son ravin
L’écriture nodale proposée un jour par Thatyana Pitavy est surprenante puisqu’elle semble établir une réparation du noeud trivial en trèfle, en somme une paranoïa sous pharmakon; on est bien loin du boroméen, un sujet vraiment moderne! Mais cette particularité sous le nom générique de la drogue n’est pas sans nous renvoyer à ce pousse au transfert normatif qui ordonne et ordinarise le plus souvent la clinique
L’écriture de ce texte est en cours et elle téléphone une fois de plus pour se localiser, cette fois c’est une clinique, une autre fois un commissariat de police, un centre de cure, de post cure, je suis disponible à cette demande de séance impromptue, souvent elle ne vient pas, les séances sont ainsi réduites à ces ponctuations téléphoniques, la voix est claire, les propos articulés avec précision
L'exigence de l'Autre peut venir à réclamer la mort du sujet, au moins dans sa caricature : la mort éthyle peut jusqu'au "suicide" y suppléer. Orphée circulant librement et ramenant d'enfer la Femme, celle qui, au non rapport, pourrait opposer son déni. L'image, le produit est strates de l'Enfer. Elle postule l'inexistence d'une réconciliation que l'imaginaire suppose. Rodin au travail. L'occulte est paradisiaque, il procède du déni de lalangue. L'apeinture est cause perdue, elle saoublime le malheur. Dubuffet indique le dérisoire de l'entreprise, mais ne se risque point dans l'obscur que lalangue pourtant indique, celui de l'impossible à dire. Lalangue ne prend pas en charge le réel. Le vrai n'est ni du côté du bouffon tragique ivre, ni du côté de l'artiste consacré, il vacille dans l'entre deux, entre deux morts justement. L'image échoue sans cesse dans sa suppléance de la parole. La cure jungienne est alcoolique. Elle ne tient aucun compte du comique de l'existence. Elle tend à gommer l'appel au meurtre que l'alcool entraîne. Parfois, comme dans la retraite de Pollock, la camarde du Septième Sceau semble relâcher son emprise, fonder l'hystérisation du suicide bordant le malheur commun. L'amour joue sur l'anagramme de la mort en un "hu ! la mort ! “ comme si la conique du parlêtre était alors à l'extrême de son foyer thanatique. Le pôle paradisiaque est un pôle mythique, mythomaniaque en un semblant d'existence qui fait brouillard à l'excentricité du sujet. Pollock, comme Lowry, raconte des histoires biographiques et n'est sans doute pas insensible au caractère d'emprunt de son travail artistique ; être emprunté qui, on le sait, prend chez Lowry cette dimension d'obsession du plagiat.