Abraham! qu’est ce que tu fous au Glob?
l’affaire commente mal, avant que j’arrive, il y a longtemps , il est vrai, le gardien accepte que je me glisse sur une marche, Sarah est train de danser, je ne peux que deviner Abraham immobile, les pieds dans le sable, il se retourne, il semble se prendre pour Abraham, pourtant je me souviens, il était en haut d’un estrade, il faisait un rapport pour une académie, parmi la poussière du taxidermist museum, il change de nom, et parfois il hésite, un peu comme s’il n’était pas sûr de cette identité, à moins que ce ne soit lié à l’identité qu’il emprunte, le musée a semble t il été rénové, on y montrerait même des ours, après il parle beaucoup, du droit de propriété, de la confusion des origines, de l’absence de Dieu, de la reproduction de l’espèce, des variables du désir, l’errance messianique, Égypte, de l’intolérance de l’Autre, du sacrifice, de la circoncision, il raconte tout son truc, l’idée sans doute qu’il se sait trop ce qu’il fait là, il est seul, Sarah parle peu, elle danse, on cherche le musicien mais il semble réduit à quelque bande inscrite comme on fait maintenant dans la virtualisation hors corps des formes, Dieu envoie des messages inaudibles ou transcrits par un texte qui s’inscrit dans un coin, qui défile vite, difficile à lire, la lumière s’éteint, puis se rallume.Abraham, ça me dit quelque chose, j’ai déjà entendu cette histoire quelque part. Je croyais même que ce truc ne se disait plus que dans des groupes très restreints, le père du Livre, vous pensez, c’est pas des fréquentations, même pas un péplum, alors en faire un personnage si peu mystique, si encombré, à oui, je me souviens, tous ces trucs à propos du bonhomme, et ces commentaires infinis et ces détails imaginaires infinis, Sodome, la circoncision, le sacrifice, cette manie redondante, et tous ces morts, encore et encore. Le lieu voué de plus en plus, m’a t on dit, à la people cultur, celle qui s’avance sans masque comme proposition d’embrouille et de contention de l’imaginaire. Abraham se croit au Glob, pourquoi pas sous Élisabeth. Il ne fait que passer. Rideau.
Il faudrait au moins revenir au début de l’affaire, le changement de nom depuis Abram le Père puissant jusqu’à Abraham le Père d’une multitude de nations, ou encore comme celui aime le Père, un peu comme s’il fallait être les divers termes de Totem et Tabou, tour à tour la puissance et la mort, le père et le fils. Le Père intérieur est dans ce rapport hallucinatoire, celui qui indique la voie à suivre, le sens de l’errance vers le Lieu désigné
Il s’agit tout autant de marquer la Mère originaire du sceau de la Loi, d’une matrice l’autre, d’une femme imaginaire à celle qui serait d’avant le Nom , celle qui adore le veau d’or, la femme de Sodome. Faut-il encore qu’Abraham puisse aller jusqu’à traverser cette sorte d’Oedipe et donc se sacrifier lui même, se marquer du sceau de la castration , c’est la conclusion du sacrifice «Abraham, Abraham, ne porte pas la main sur l’enfant et ne lui fais aucun mal, car je sais maintenant que tu es un craignant-Dieu» (XXII, 11-12).
donc le lieu où Abraham prêche le pèlerinage et ses pieds qui s’enfoncent dans la pierre, ça c’est bien une preuve
la philoxémie juste avant que Sarah, bref une sorte de visitation
et bien sûr le couteau
à suivre un peu cette histoire il y a plus d’une question qui surgit, par exemple le lien de parenté avec Sarah demi soeur qu’il fait passer pour sa soeur pour ne pas être ennuyé, c’est d’ailleurs pour ça que Pharaon l’enlève, et puis Sodome est surtout une question de filiation car il y est très difficile de savoir qui est le père de tel ou tel enfant, quant à l’abandon d’Ismaël dans le désert, c’est pas mal, c’est presque aussi joyeux que l’akeda d’Isaac, de toutes façons la jalouse Sarah va mourir et Abraham peut épouser Ketourah, et là plein d’enfants, c’est un peu avant qu’il y a l’épisode de Paddam Aram, qui plaisait tant à Poussin
mais il convient sans doute de faire appel à deux auteurs de poids, Kierkegaard et Lacan, l’un fera du sacrifice d’Abraham un noyau de sa méditation mélancolique, l’autre y consacrera une grande partie du séminaire du 20 novembre 1963, séance unique d’un séminaire consacré au nom du père qui va faire ponctuation entre celui sur l’angoisse et celui fondateur des quatre concepts.
Sören cherche à se distraire du fond mélancolique qui l’anime grâce à un jeu imaginaire où l’écriture et l’étude jouent un rôle central. Il s’agit tout autant de noyer le lieu clinique qui s’y embarque, puisque l’écriture demeure auto-scopie aveugle mais avertie, leurre et séduction qui conduit le désespoir au bord d’une vigilance en l’Autre et de l’Autre
Une angoisse sans nom le saisit depuis l’aube , état basal où se construit l’impossible de la pensée,contre quoi rien n’est possible que d’en suivre la ligne
« Je me suis jeté dans la vie avec une voie d’eau dans la cale depuis le début – et à cet effort même pour me maintenir à flot à coups de pompe je dois d’avoir développé une existence spirituelle hors de pair. » orgueil de la singularité de cette déchirure
Le monde est hors signification, “infectée” dit il par lui même et Dieu est alors sans pitié. Position radicale qui l’isole au point de passer aux yeux de l’autre pour méprisant. Encore peut on inférer alors une consistance de l’autre, imaginaire peuplé d’ombres, sans doute êtres effrayants d’inconsistance le renvoyant à une solitude absolue y compris vis à vis de la compacité fermée de l’Autre. Le silence de l’Autre l’oblige à s’identifier à la victime sacrificielle qui offre sa pensée pour qu’advienne l’intelligibilité de Dieu.
Kierkegaard sait qu’il est privé, de structure, de toute spontanéité « Le secret de la mélancolie, c’est la perte de l’immédiateté. »
Et la réponse délusive à cette position est une sorte d’identification au récit chrétien, moribond (paranekros), presque déjà mort (nenekrômenos), il est Abraham et Isaac, et le Christ mort, sacrifié. Cela il faut l’écrire. Ecrire ce délire chrétien de part en part.
Et se défaire, être défait des attaches, le père, la fiancée, la folie de l’écriture qui ne cesse de ne pas s’écrire, qui ne peut cesser de s’écrire, poussée par un signe possible, celui d’un sujet qui pourrait consister à ce type de nouage sinthomatique, ce par quoi le sujet délusif ici se constitue à l’infinité de la ligne qui court sur la page, dans une adresse soutenue au silence de l’Autre, comme l’infini d’un sacrifice inhumain
Kierkegaard “reproduit” de fait un rapport infantile à un père brillant, austère et pourtant capable de rêver un monde réel qu’il s’interdit. C’est une sorte de filiation directe sans mère qui semble nier le passage à la servante (comme Abraham sauf qu’il n’y eut point d’Isaac), la mort de sa mère, la mort des enfants, car cette mère réduite à presque rien prend visage thanatique qui assombrit encore un père qui n’avait guère besoin de ça.
Après un premier épisode dépressif Soren se voudra mondain , ce dont l’arrache une sombre allusion du père à quelque faute dans la lignée
« Des relations entre un père et un fils où le fils secrètement découvre tout ce qu’il y a derrière, sans oser pourtant le savoir. Le père est un homme considéré, pieux et austère, une seule fois il laisse, étant ivre, tomber quelques mots qui font soupçonner d’affreuses choses. Par une autre voie, le fils n’arrive pas à le savoir, et n’ose jamais questionner le père ni personne d’autre »
La faute du père, au moins du fond de sa misère d’enfant, maudire Dieu, et plus tard des pulsions sexuelles incontrôlées. Soren semble inverser la pulsion morbide en une exaltation où il vient à s’identifier au lieu de la faute originaire du père
“ maintenant je vais voir les lieux où, petit garçon pauvre, il gardait les moutons, les lieux dont sa description m’a toujours donné la nostalgie. Si j’allais tomber malade et qu’on m’enterrât au cimetière de Soeding ! Pensée étrange.” Il passe du tremblement de terre au point d’Archimède , mouvement topologique où le sacrifice fondateur prend forme. Le voilà en quelque chose joyeusement mélancolique, d’une solitude pratique et intellectuelle absolue, famille, religion, philosophie, lui même. Il clive comme il peut âme et corps, le père qui violente le fils, le fils sublime dans l’idée
« Souffrant souvent jusqu’à l’évanouissement de la mort, à travers des tortures terribles... c’est alors que mon esprit est fort et que j’oublie tout dans le monde des idées.” a-t-il un corps autre que cette souffrante?et la pensée elle même ne peut elle être autre chose que la contemplation autistitique du concept?
Lacan , bien plus tard, à un moment difficile de son parcours, signe le 20 novembre 63, une sorte de leçon testamentaire à propos du père, ponctuation qui vient donc faire suite à ses réflexions sur la psychose et la place du père dans la psyché. Tout de suite, il parle de l’angoisse et du désir de l’Autre, de ce point de manifestation du réel comme objet du désir, de l’écriture minimale du fantasme articulant logiquement le rapport du sujet à cet objet $<>@. Nous sommes en plein dans la problématique de Soren. Mais Lacan , qui est dans un grand jour, poursuit à souligner qu’après tout ces questions ne sont pas étrangère à l’impasse de la logique classique qui erre entre le tout et le singulier sans noter l’étape hégélienne de fonder le singulier sur la négation. Mais l’appareil logique d’Hegel refonde une totalité que Marx arrange au politique, faite de pousser la réflexion logique jusqu’à faire chuter l’Autre dans l’incomplétude de Gödel. Et après tout le délire de Kierkegaard ne dit pas autre chose
Car il s’agit de tenir au concept d’angoisse comme signe d’une fracture originaire si l’on veut pouvoir sortir d’un autre type d’impasse mythique cette fois qui est celle de Totem et Tabou. Car c’est dans la perte de l’objet que le sujet découvre en quoi cette perte est au prix d’un clivage intrinsèque, d’une coupure qui le sépare de sa compacité . La rondelle chute et le sujet se trouve rivé à l’erre d’une parole moebienne sans intérieur, ni extérieur malgré l’éducation moïque qui l’encombre.
D’où ce désir qui viendra l’animer de trouver l’ailleurs où se trouve cet objet perdu, mythe d’un voyage pris entre les effets de miroir où l’identité ne se tient qu’au vide évité du regard mort et le plaisir copulatoire où la jouissance échappe à toute localisation possible. Le cas ici particulier de la drogue semble offrir une réponse singulière d’assurer la fermeture onirique par laquelle le parlêtre ne cesse d’être confronté à la polysémie de son chemin
Dans sa phénologie sensible le parlêtre se leurre sur son chemin , ne pouvant cependant éviter ni l’Unheimlich du quotidien ni l’agalma de ses passions, dès que défaille la certitude du spéculaire et que du trou noir de sa structure se fait entendre l’hallucination basale sur fond d’automaton mental.
Ce que comprend Soren c’est qu’au delà du sacrifice du fils, il y a nécessairement celui du père, de tous les pères, cette nécessité de se défaire jusqu’au nom, comme dans le rêve de Freud, se défaire du nom jusqu’au rire “j’m Joyce”