Les souffrances de monsieur K
Monsieur K était un homme à l’érudition surprenante, sans doute une certaine lourdeur dans son raisonnement, une prudence avant d’avancer une idée un peu originale ou venant trancher sur le reste de ses propos. Universitaire reconnu au moins par ses pairs et ses nombreuses publications , il menait une existence à priori confortable sinon heureuse, jouissant d’une demeure familiale qui le rattachait à une lignée bourgeoise dont l’origine ne se perdait pas dans la nuit des temps sinon à apparaître au moment de la France pétainiste. Cela faisait quelque arrière fond un peu sombre dont il n’était pas sans user en ce mélange de culpabilité et d’exactitude relative qui animait une pensée qui aurait sans doute était vive si elle n’avait été encombrée de points de fixation, de parasites lourds, bref d’obsessions auxquels il devait se résoudre . Il vivait seul n’ayant pas réussi à convaincre une certaine dame de venir le rejoindre plus avant, non qu’elle fut opposée à cette proposition, mais il semblait craindre quelque malheur s’il lui venait l’idée de sexualiser un peu plus leur relation. Il s’efforçait d’ailleurs de ne plus penser à elle, même éviter de penser à son nom car aussitôt l’évocation risquait la prise en chair et avec cela, l’idée qu’il pourrait lui arriver quelque désastre. Il était en même temps animé d’une sorte de voyeurisme compulsif qui le poussait à regarder du côté des jupes des filles dans les zones d’ombre où devait se dissimuler quelque objet phallique nécessaire à l’équilibre du monde. S’il lui venait parfois l’envie de s’adresser à quelque professionnelle, il ne s’y abandonnait que rarement et en s’entourant d’une infinie précaution , changement de ville, rencontre tardive... mais il revenait de ces expéditions dans une détresse très grande, n’ayant de fait rien trouvé de satisfaisant, ou plutôt retrouvé cette atmosphère d’enfance qu’il ruminait sans cesse. Un père redoutablement décédé, une mère phallophage qui s’occupait avec attention de ses misères érectiles, des bonnes qui s’exhibaient volontiers devant lui selon l’habitude de ces temps , non sans lui faire comprendre son insuffisance physiologique en réponse à la différence de classe. Il n’arrivait pas à décrocher le portrait de son père au dessus du bureau qui était d’ailleurs celui de ce même père inchangé, hors la petite bibliothèque pornographique qui avait remplacé les rayons de droit. Il s’arrangeait pour ne pas croiser le regard du mort dont il avait tout à craindre et dont la présence impossible à tuer d’avantage venait se croiser avec ses émois amoureux asexués si possible. Qu’il lui vint à évoquer la gorge de la dame et aussitôt un scénario où elle périssait affreusement s’imposait à lui tandis qu’il se mesurait au commandeur main tendue. Il n’arrivait ainsi pas à se raconter une romance sans qu’aussitôt elle soit polluée par quelque obscénité. A part cela il jouissait d’une santé de fer, le silence des organes disait Bichat. Les souffrances psychiques de ses conflits intérieurs tenaient en grande pas au très difficile cloisonnement des pensées qui n’arrêtaient jamais d’équivoquer bien sûr vers ces zones basses où il fallait à la fois ne pas aller et s’y laisser choir comme en un impossible ravissement. Parfois il s’ouvrait à un ami de ses troubles mais la plupart du temps de manière tellement contournée que l’autre ne savait quoi répondre sinon les habituelles bêtises de soutien affecté. D’ailleurs comment aurait-il pu se confier vraiment à quelqu’un puisque ce double risquait d’oeuvrer contre lui, diffuser ses propos d’oreilles d’âne, sembler être compatissant pour lui ravir jusqu’à la dame de ses pensées. Ses ruminations lui procuraient sans doute un certain plaisir, sur fond de tristesse mélancolique avec ses projets suicidaires sans début de la moindre réalisation. Sa vie était donc finalement assez triste malgré une certaine existence culturelle, mais n’avait-il pas hérité du fauteuil d’orchestre de son père à l’opéra. Il sentait bien qu’il aurait fallu que le monde se déchaîne malgré lui pour qu’il puisse exprimer sa propre fureur dans l’explosion des normes sociales. Pour l’instant, il restait parfaitement conformiste, ayant fait de l’Université ce temple au Dieu du Savoir dont il était le dévot et le prêtre, selon cette dualité qui lui faisait rédiger d’une main un traité sur la structure fine des espaces pratiques de parenté et de l’autre cette féérie sans terme où venaient se croiser les monstruosités du monde qu’il notait avec infiniment d’attention.