le principe pictural
Au pied de l’église , à quelques pas au dessus du marché du dimanche, une brocante étalait ses faux trésors, faux depuis qu’une valorisation stupide des déchets rendait la moindre lampe oubliée aux vertus de l’antique. Accroché à une branche, un tableau de facture pauvre encadré de dorure offrait son prix cependant dérisoire aux passants qui , refusant ce paysage presque effacé, ne notait pas qu’après out l’ensemble valait en matière au moins plus du double. Le peintre lassé par ses faiblesses professionnelles acheta l’objet et le posa sur le chevalet poussiéreux de l’atelier. Au moins pouvait-il supposer dès lors quelque activité en cours, au moins quelque réfection sinon quelque travail nouveau. Cet acte un peu automatique pouvait rester sans suite, mais il revenait chaque jour au moins distraire son ennui en contemplant (le mot était trop fort) ce reste d’un auteur dont le nom écrit au dos n’était plus lisible, un W certain suivi d’un gribouillis et au final un o souligné de rouge. Ce qui était représenté était assez indistinct , il aurait dit un paysage à qui aurait questionné son achat, mais il était difficile d’en dire quoique ce soit, peut être une vague colline dans la brume comme chez un chinois. Le peintre songea au tableau final de Frenhofer qui correspondait si bien à son humeur. Il ne pouvait cependant s’empêcher de revenir voir encore et encore et à chaque fois il lui semblait à la fois que la surface était plus indistincte, plus brouillée et en même temps plus vivante, plus tremblante. Il se surprenait même, lorsqu’il jetait un dernier coup d’oeil en partant, à voir quelque splendeur qui tremblait dans son regard d’anamorphose. Il revenait mais ne voyait à nouveau rien. La toile s’offrait à lui, puis se dérobait, moqueuse. On aurait dit d’une femme dans la splendeur de sa jeunesse qui se jouait de voiles pour troubler ses forces rendues au simple maintien d’une vie inutile, déjà rangée. Lorsqu’il se retrouvait , le soir, avec des amis qui venaient partager un voisinage oisif et pour le moins stupide, il semblait un peu lointain, pas selon sa manière ordinaire mélancolique mais comme s’il était traversé par des lueurs sombres, des fulgurances rapides . Les amis s’essayaient à le faire rire, à faire venir quelques villageoises délurées et toujours disposées à réveiller des hommes épuisés. Il se prêtait au jeu avec gentillesse mais chacun remarquait sa distance un peu illuminée. Dès leur départ, il repartait vers l’atelier et regardait la toile qui brillait maintenant sous les feux de la torche. Il croyait voir des ombres qui glissaient, des regards insistants qui le dévisageaient. A l’aube, il crut pouvoir déplacer cette toile et en accrocher une autre , vierge cette fois, mais rien n’y fit, il n’eut pas le temps de se saisir de ses pinceaux, cette fois c’était la nouvelle toile qui semblait chargée de couleurs comme les reflets de la mer un soir de pleine lune et des formes nageaient dans la tiédeur des gouffres. Il resta là jusqu’à une bonne partie de la nuit, s’abandonnant au jeu des couleurs et avalant pas mal de verres de ce cognac qui servait jadis à entretenir l’ivresse des peintures tandis que le modèle tordait son corps selon les besoins des formes et du désir. S’il eut pu réfléchir un peu à ce qui le traversait, il aurait noté que cette tension actuelle ne s’accompagnait d’aucune forme de vision, de fantasme, uniquement un déchaînement de couleurs instables qui semblaient faire écho à des musiques sauvages. On le retrouva , un jour plus tard, comme desséché, face un immense mur de peinture cuivrée, dorée qui palpitait en une reptation bruyante. Les amis à ce spectacle effrayant s’enfuirent pour demander quelque secours de police. Mais on ne put que consigner leur témoignage d’ailleurs for curieux puisque l’atelier partit en flammes au milieu d’un orage subit . L’affaire fut classée accidentelle même si étrangement une toile blanche fut découverte intacte parmi les cendres.