la tireuse de cartes
Puissance leur a été donnée sur le quart de la terre, de tuer par l’épée, par la famine, par la mort, par les bêtes de la terre
Iohanân
Je parlerai seulement cette fois :peut être dix se trouveront là ?
Il dit : «je ne détruirai pas pour les dix »
Entête
Juillet 2020
Le jour est à peine levé. Sur les ombres de la vigne qui se colore peu à peu, un vol d’étourneaux est déjà visible, anticipant cette fois nettement les vendanges, suivant l’invasion des villes par les oiseaux et les rats. L’idée de campagne suppose toujours une différence d’avec ce qui serait l’urbain. Peu à peu cette différence ne fut plus qu’un souvenir, et l’idée qu’il pouvait demeurer une sorte d’espace rural n’était accessible qu’à ceux qui continuaient à fréquenter la littérature, ce qui représentait un pourcentage infime de la population. La référence était devenue ainsi une certaine immédiateté médiatique n’ayant nul besoin de faire appel à ce qui avait pu exister avant, même la veille. L’homme vivait dans une virtualité généralisée, une précipitation qu’aucune destruction accélérée de son environnement ne pouvait arrêter autrement qu’au titre d’un rebond fictionnel. L’information n’était plus qu’une vaste rêverie à partir d’images toujours plus vulgaires. Pratiquement toutes les espèces dites naturelles avaient disparues. Sauf celles, qui avaient pu trouver refuge dans les villes mêmes, y étaient préservées, non sans une certaine dégénérescence. Des oiseaux de proie énormes survolaient ainsi les cités à la recherche d’une foule de rongeurs tout aussi volumineux. L’habitude était donc de porter toujours avec soi une arme de défense contre l’attaque de quelque bestiole affamée, ce qui avait augmenté bien sûr le nombre des meurtres entre humains. Jacques Lévinas a posé l’ouvrage de Daffina « India e mondo classico: nuovi risultati e prospettive », le cours de 1977 de son ami à Macerata. Il boit à petites gorgées ce thé noir, très chaud qu’il affectionne, Mackwoods, Broken Orange Pekoe. Il a suspendu son travail, la rédaction d’un ouvrage technique sur la Bactriane. En fait, il achève le dernier texte laissé en plan par Hans Lammerding, lors de sa disparition, en Asie Centrale, un travail de mémoire auquel il consacre beaucoup de temps, poussé par ses souvenirs. L’esprit reste vif, malgré le corps qui glisse peu à peu vers la tombe. Il n’est pas pressé d’ailleurs. Il n’y a que lui pour juger nécessaire d’achever ce travail. Il s’autorise comme toujours les divagations les plus singulières, espérant que la parenthèse ainsi ouverte pourra le ramener vers son but, avec la richesse des rencontres imprévues. Ainsi, en prenant tout à l’heure, « l’Art du Gandhara » de Bussagli, dans sa bibliothèque, il a retrouvé, glissé derrière une première rangée de livres, un texte de Charles Melman, « retour à Schreber ». Il se souvient parfaitement du cours de son maître, et de ce dernier, rond au grandes oreilles comme celles d’un éléphant qui le regarde d’un œil lourd par dessus le bol de thé. Autant d’autres souvenirs lui semblent proches, autant toute cette période échappe au temps, demeure dans l’étendue sans fin. Le texte de la folie, de sa folie, ce genre de choses qui ne peut se graver dans une séquence linéaire. L’effet n’est donc pas aussi positif que d’ordinaire, piège des archives. C’est depuis, qu’il est pris d’une sourde angoisse, il pense, avec un mélange d’étrangeté et de stupeur, à ce temps de folie dont il n’avait pu s’extraire que grâce à ses études joyciennes et surtout grâce à la rencontre avec Hans qui lui offrit une ouverture vers d’autres cultures et surtout la mise en action de son existence plutôt immobile, à travers des missions diverses dont l’ensemble convergeait vers une herméneutique inouïe. Au départ, il s’agissait d’une sorte de jeu qui ouvrait l’infantile du roman d’espionnage, cette précipitation dans l’aventure, cette tension du secret, des rencontres, du matériel sophistiqué, la prise entre la précision technique, l’effort physique et le sans limite en matière de sexe et de meurtre. Mais les missions laissaient toujours apparaître un arrière-fond énigmatique, des correspondances étranges. L’esprit ne peut s’empêcher de construire bien après des enchaînements tellement logiques que le sens de la mission suivante devient comme prévisible. Jacques sent bien que les plans de réalité s’embrouillent dans son esprit. Il sait que la porte des existences parallèles demeure ouverte, que l’existence d’un être ne peut se résumer à un plan unique, mais qu’il y a sans cesse des points de divergence, des passages non empruntés, non au titre d’un choix mais bien plutôt de l’absence de choix puisque au-delà de la bifurcation les deux possibles poursuivent concrètement leurs existences parallèles. L’homme ordinaire demeure dans les creux et bosses de sa ligne d’erre. Il est pourtant certain que certains restent en contact avec leurs bifurcations, le prix sans doute de la tension des extrêmes. Jacques doit être très prudent, surtout que l’âge ne lui permet plus de parcourir le monde, qu’il est réduit à cette solitude du temps de la fin, à ce lent mouvement d’une écriture qui se cache à travers l’érudition et le romanesque pour mieux viser son but. Jacques gardait le souvenir d’une traduction nouvelle de l’Ulysse de Joyce. Le texte y puisait une vigueur nouvelle qui faisait retour jusqu’à sa langue d’origine. Il songeait à l’orgueil sans limites de Joyce qui avait pu présider à la conception d’une réécriture du texte même d’Homère. Un cran de plus est le voici dans le texte de Virgile, l’Enéide cette fois, en dépit et à cause de la sentence alexandrine relative à cette impossible réécriture. Il se voyait reprenant ses souvenirs en suivant l’itinéraire du héros, voire transformant l’ouvrage érudit en quelque roman picaresque, contenant dès lors tout le savoir du monde, y compris et surtout l’ésotérique. Ainsi son érudition flottait dans son imaginaire incontrôlable, le poussant à poursuivre un récit qui plongeait dans cette seconde Enéide pour en assumer jusqu’à l’inachèvement. Il comprenait la fascination de Gide, le lit de fer et tout le reste, semblable à Proust en sa chambre, temps peut être retrouvé, en dépit, et là Lévinas usait du culturel pour tenter une dernière fois de contenir son rêve, en dépit de l’affirmation de Freud selon laquelle le dernier bout tombe dans le trou. La précision du concept s’effaça devant l’imposition de l’image, telle une brume à l’avant du paysage qui le préserve et le présente tout autant derrière ses plis.
Le bureau de Jacques Lévinas est sur l’aile gauche du château, les grandes baies donnent sur la terrasse d’angle qui prolonge de ce côté le grand escalier principal. L’allée de cèdres masque la vue en direction de la route, mais dans l’autre direction, rien n’arrête le regard qui file ainsi au-dessus des vignes jusqu’au fleuve. De légères collines apaisent l’alignement monotone en hiver. Au loin la masse d’une eau qui fut longtemps boueuse, chargée de limon, et qui maintenant est un large ruban noir, entrecoupé de nappes d’un vert vif, depuis que les algues ont tout envahi, sans pour autant modifier la faune et la flore. L’eau demeure potable, du moins pour arroser, apportant même des éléments nutritifs qui favorisent la pousse. Malgré le soleil de plus en plus dénudé, les dépôts colorés demeurent de couleur vive, vert donc tirant sur le bleu Klein. Il n’y a plus grand monde pour apprécier le spectacle. Disparition vers la ville. Même les bandes semi-sauvages qui erraient dans la campagne ont disparu. Les dromes les repèrent de manière infaillible. L’absence de personnel a été avantageusement remplacée par des robots vendangeurs qui déclenchent d’eux-mêmes le moment de la récolte, toujours plus précoce dans l’année. En ce mois de juillet, elles sont déjà à l’œuvre, délicates et ronronnant entre les ceps.
Le bruit léger du fauteuil électrique sortit Jacques de ses réflexions, il vit apparaître sur la terrasse le corps déformé de Paule Mahfouz, son visage était devenu presque plat dans son profil, comme si toutes les parties charnues avaient fondu, ne laissant qu’une mince pellicule sur un os lui-même écrasé en un début d’anamorphose, telle elle était revenue de l’hôpital après l’accident d’avion, seule rescapée sur plus de trois cents, c’était à Hong Kong, à l’atterrissage, l’avion glisse sur l’immeuble proche, gerbe de feu. Sans doute un réflexe de félin lui avait fait débloquer le toboggan juste avant le crash et se jeter dans le vide. L’enquête n’avait d’ailleurs rien précisé. L’appareil de l’Emirates était neuf, bien entretenu, piloté par un expert, erreur humaine cependant. Paule n’a jamais précisé ce qu’elle faisait exactement dans ce vol, ni pourquoi se trouvait en même temps à bord le dirigeant d’une des plus importantes triades de Chine. Pour l’instant, elle vient chercher Jacques qui, sans un mot, à son approche se lève difficilement de son fauteuil et, cane à la main, la suit à l’intérieur de la demeure, à travers le jeu des couloirs. Ils arrivent devant l’ascenseur installé depuis l’accident de Paule.
« Tu sais bien qu’il ne faut pas être en retard. Hélène vient d’arriver. Victor l’a conduit dans la crypte »
La pièce est voûtée, une grande hauteur de pierre, des torches éclairent le lieu,. Tout de suite le regard aperçoit la grande statue de Ganesh dansant couverte de fleurs. À côté, en un rapprochement étrange une figure grimaçante d’Uitzilopochtli, le dieu solaire. Hélène se tient à côté, toute de blanc vêtue, sans âge, elle pourrait sembler encore belle certes dans cette lumière tremblante qui ombre les détails. L’allure aussi sans doute. Au pied du dieu une sorte de long coffre aux parois de verre. Un éclairage artificiel par en dessous souligne les traits d’une dizaine de têtes réduites. Il est facile de voir qu’aucune n’est complète, amputée soit d’une orbite, soit d’une partie de mâchoire. Ce ne sont pas des têtes d’enfant. Point de regard et pourtant elles sont étrangement vigiles dans leur momification. Sur le côté de l’autel, Victor, le domestique martiniquais tient sur un plateau un couteau aztèque en silex et un récipient. Un enfant d’une dizaine d’années est accroché sur une sorte de potence, les yeux exorbités de terreur, bouche grande ouverte grâce à un écarteur métallique. Espèrent-ils encore l’arrivée du messager d’Adonai qui crie « ne lance pas ta main vers l’adolescent, ne lui fais rien ! »? Aucun bellier saisi au hallier. Pur silence achevé. Jacques se saisit de l’arme et brise d’un coup sec les côtes, pour porter sa main à l’intérieur des chairs dont il extrait le cœur. Du sang coule sur lui, sur le sol, malgré les efforts de Victor pour en recueillir le maximum qu’il verse dans trois calices. Les trois vieillards, jadis, il y a peu, si vifs à affronter l’épreuve héroïque sont ainsi réduits à ce sombre rituel; ils boivent ce liquide chaud lentement, tandis que Victor improvise une sorte de danse au son d’un tambour qu’il frappe de manière lancinante. C’est un mridong aux bouches dissymétriques qu’il percute des deux mains selon les aigus et les graves. Les trois vieillards se laissent porter par ces sonorités en des oscillations clownesques de par la limitation articulaire de leurs mouvements.
À quoi se livraient-ils donc? il était sans doute difficile de trancher entre une invocation religieuse, une recette miracle de jouvence ou de longévité ou encore une pure dégénérescence démentielle. Sans doute un peu des trois. En tout cas, s’il s’agissait de rajeunissement, l’apparence de ces trois corps n’allait pas dans ce sens, ou alors il y avait juste un blocage génétique de la mort, sans ralentissement du vieillissement, ce qui ouvrait des perspectives de décomposition sur pied des plus redoutables. Pour l’instant, après leur pas de danse, ils sont dénudés par des jeunes femmes, qui sont arrivées à l’appel de Victor. De hauts corsets rehaussent leurs poitrines dénudées, les talons allongent les jambes gainées. Elles débarrassent les trois maîtres de leurs atours blancs maculés de sang. Le regard vide surplombe des bouches aux dents aiguisées dont le côté carnassier contraste avec l’aspect général. Une chose étrange cependant: Victor, leur majordome, est au contraire plutôt vif, un peu comme si tout ce rite était plutôt bénéfique pour lui, quand on sait qu’il a à peu près le même âge que ses maîtres. Le côté vampire du vaudou ? En tout cas, il fut leur amant jadis. Le rythme de la danse qui chauffe le regard, la douceur sourde d’être saisi dans la séquence oublieuse des liens. Peut-être l’est-il encore ? A le voir ainsi circuler, il semble avoir une emprise certaine. Le regard jaunâtre des femmes brille quand il s’approche. Elles se souviennent des étreintes, des paroles chantantes, le bruit de la nature équatoriale qui fait battre le sang, chavirer le cœur. Le voici dans une grande cuisine blanche. Il se livre à une préparation étrange. D’une part, il a placé le corps de l’enfant dans une sorte de bac à macération de couleur sombre, dont il le retire bientôt pour le suspendre dans un petit local aéré par une soufflerie d’air chaud et humide. La peau est devenue jaunâtre tandis que les viscères apparents se colorent en vert sombre. Le cœur est traité à part, finement coupé en lamelles, il est arrosé d’un mélange aromatique à base d’huile d’olive et de jus de citron, comme pour un carpaccio. Il s’installe sur une petite table et dévore cette préparation. Le corps est soumis pendant ce temps à une sorte de décomposition accélérée. Une dernière bouchée et déjà l’aspect du corps est transformé, un jus multicolore s’écoule dans un plat situé au-dessous. Des odeurs fortes de pourrissement sont déjà perceptibles, mais dans l’air flotte aussi un fond épicé sucré, mélange d’attrait et de répulsion. Le goût vient à la bouche, malgré soi, et encore plus quand on sait l’infâme origine de l’opération. Victor dépose le tout sur une grande planche à découper et entreprend de désosser les chairs. La viande est dans un plat, les os sont alors broyés finement dans une machine. Une grande marmite dans laquelle ont rissolé des oignons recueille le tout. À midi tout est prêt. Comment ne pas souhaiter qu’une telle cuisine ait lieu dans quelque recoin sauvage d’Afrique, selon le désir fou d’un Amin Dada, et non pas au cœur d’un doux Médoc ? L’exotisme viendrait alors soulager de la violence d’une participation pourtant depuis toujours au festin cannibale. L’explicitation directe de telles pratiques soulève le cœur qui préfère le côté feutré des préparations surgelées, viandes aux origines incertaines, en tout cas impossibles à rapportées à quelque totalité animale.
« Vous n’avez pas oublié le cœur ? » demande Hélène. Pourquoi poser une telle question ? Elle sait très bien que Victor dévore toujours seul le cœur de la victime.
« Aucun problème » répond Jacques, à la place du martiniquais, avec un sourire dans lequel Hélène peut lire, si elle veut, le temps révolu des jeux érotiques, le parfum des îles, le souffle des cyclones caraïbes, enfin tout cet imaginaire de pacotille dont Victor avait su faire usage pour se rendre indispensable auprès des quatre maîtres. Personne n’est vraiment dupe des machinations de Victor, de ses détournements. Malgré leur grande expérience, ceux ci avaient cédé sur la proposition absurde du vaudou éternel, maintenant que retirés plus ou moins des affaires, ils n’avaient plus, en face, que la perspective de leur mort. C’est du moins ainsi qu’il fallait pour un temps interpréter l’aspect quasi exotérique du rite.
Une vapeur d’éternité secoue cependant la lourdeur qui envahit la vaste demeure. Des scènes surgissent au détour des pièces, au fur et à mesure des déplacements des vieillards qui regagnent leurs chambres hagards et épuisés. Des sortes de projection mentales semblent réaliser les visions de ces êtres errants, visions aux allures robotiques. Ne jamais pouvoir fermer les yeux face à cet imaginaire. Les images en 3D offrent un réalisme souvent étonnant à ce qui pourrait être de pures hallucinations collectives. D’ailleurs les personnages qui se forment portent au moins des prénoms puisés au souvenir de l’un ou de l’autre, souvenir rendu réaliste depuis la banque de données qui a toujours accompagné les aventures des maîtres. En effet, quelques soient les circonstances, des caméras ont toujours enregistré leurs déplacements.
Une femme entièrement nue d’un blanc cadavérique est appuyée contre un petit mur, le regard vague.
« Martine » murmure Paule
Des scènes se forment et se défont. Une femme est à genoux, jupe relevée, une autre penchée sur elle lui écharpe les fesses tandis qu’une autre y enfonce son visage .
« Odile » dit Hélène
puis les deux premières, seins flottants dans des corsages de dentelle colorée, échangent langoureusement des cigarettes, assises toutes deux sur le corps allongé de la troisième dont le visage est cette fois enfoui entre les cuisses d’une autre
« Gwenaelle » ajoute Jacques
dans un des arbres , il y a un corps de femme pendue, en chemise blanche; de l’autre côté de la piscine, une femme les jambes basculées par-dessus sa tête, le sexe ainsi largement offert observe les convives avec une paire de jumelles; une grosse femme avec un bonnet de laine est assise les mains sur les genoux, elle semble dormir. Son corps nu , énorme, fait de multiples plis , masses de chairs qui glissent
« Françoise, Albertine, Blanche » explique Victor « ce sont des souvenirs très brefs de Toscane ! »
une autre très maigre cette fois donne à voir ses seins tombants tout marqués de veines violacées, elle a un nez en trompette, de sa bouche semble couler une sorte de bave, ses avant bras sont marqués de profondes cicatrices; au-dessus du mur du fond, en surplomb, une femme regarde assise de manière princière, elle tient une sorte de sceptre, ses genoux sont découverts depuis une masse de tissus fripés, ses seins sont fermement soutenus et poussés vers le haut, les mamelons sont visibles, son autre main prend appui sur la cuisse d’une femme jeune et obèse au ventre proéminent comme une énorme bouche, cette dernière fume; une autre femme pousse sur sa hanche gauche pour lancer son bras droit en arrière de sa tête, de sorte que ses seins sont à des hauteurs différentes, son sexe très velu est encadré par un tissu indien, elle lèche l’intérieur de son aisselle droite; à ses côtés une autre, grand chapeau à plumes, bas noirs, soutient ses seins de manière dissymétrique, elle porte l’un à sa bouche et le suce; une grosse femme hurle, le bas de son corps est dénudé, son ventre est volumineux, mais ne recouvre qu’en partie son sexe qui est d’une pilosité éparse, irrégulière; plusieurs passent, se retournent, s’inclinent en deux et écartent de leurs doigts leurs fesses pour montrer largement l’anus et le sexe entrouvert.
« Je ne dispose pas hélas des noms de ces femmes, mais les enregistrements viennent tous d’Alexandrie »
Cette surabondance de scènes ressemble à un catalogue feuilleté à toute vitesse afin de retenir les sanglots qui montent du sol, tous ces fantômes qui font une vie. Elles s’imposent cependant, appelés par le dérèglement du rituel comme un ouvert sur le sans nom des choses possibles.
Hélène se détourne du groupe et sans doute un peu réveillée par ces visions avance lentement à travers les chemins du parc. Elle a perdu deux molaires du côté gauche, elle se défait de partout, quelque chose d’affreux, sa main passe devant sa bouche, elle a la tête d’une sorcière, laide, vilaine, affreuse. Elle voudrait faire encore l’amour, l’un dans l’autre, cette chose très douce, très puissante, au pied d’immenses armoires très hautes, très belles. Mais elle se met à hurler comme dans une cave très sombre où elle sent la présence de quelqu’un, elle repousse un homme, presque aveugle, le jour est la nuit, le rêve défonce le jour. Elle se souvient, telle un hérisson empalé sur une fleur, les chairs saignantes, la haine de ses règles, elle n’a pas de serviette, des tampons, elle s’allonge, elle saigne, çà tombe, des petits caillots. Elle revoit cette grande salle du Louvre, des toiles colorées jusqu’au plafond, la grande verrière, éclairage naturel, personne, un très grand lit posé là, recouvert de velours pourpre. Elle attend un homme qui ne vient pas. Maintenant, elle se précipite dans le présent, c’est l’appareil qui encombre sa bouche, qui lui empêche de fermer la bouche, çà ressort à travers la peau, de l’autre côté de la tête, sous la peau, çà n’a pas encore crevé la peau , çà lui fait mal.
C’est maintenant la séquence des visions singulières, une fois que les portes des chambres séparent le petit groupe, renvoyant chacun à ses terreurs, indifférent aux douceurs supposées des servantes. La distance des peaux demeure infinies, l’escarre demeure cette perforation, cet orifice qui fait couler l’intérieur directement sur les doigts qui l’approchent.
Jacques ne cherche même plus le sommeil. Quoi qu’il fasse, il ne dort plus. Il s’installe derrière sa table de travail. Il allume les bougies du chandelier, lumière variable qui ne cesse de produire des ombres sur la feuille. Il écrit d’une main tremblante, sans répit, le flux est continu.
Ecrire dans l’étendue bruyante, se souvenir de tous ces gens, cette poussière de mémoire, même plus de larmes, le chagrin lointain, tandis que glisse le vol d’étourneaux par-dessus la vigne, il aurait été possible de couper dans les flux de sens, se séparer de la pourriture du souvenir, Jacques Lévinas écrit, la vieillesse venue sans bruit, il ne peut faire autrement, en ce lieu solitaire où l’a précipité le cri du monde. La pensée se brouille parfois, d’autant que depuis longtemps des séquences oniriques viennent se confondre avec la réalité. Ce n’était effectivement pas pour rien qu’il avait pu se faire une couverture de cette compétence joycienne, il fallait consigner par écrit les diverses séquences, mettre de l’ordre avant le grand saut
Jacques passe maintenant et lentement derrière l'écran de l'ordinateur, il sait qu'il doit s'y remettre, qu'il doit noter avec attention ce qui se produit, ou plutôt ce qui s'est produit. Il est toujours étrange de retrouver une liberté, celle d’écrire justement, dès lors que le tas de feuilles qu’il vient d’imprimer, qui va rejoindre la bibliothèque, demeurera éternellement en attente de mise au propre, avec la suite des autres écrits. Il s’agit donc de reprendre ou de prendre les choses en main, d’approfondir les choses. L’entreprise semble possible et souhaitable d’ailleurs. Il a toujours un peu de mal à distinguer les temps, à se distinguer dans le temps, entre les êtres d'ailleurs, il croit au fil des sensations, la nudité d'une portée sur laquelle s'enroulent plus ou moins maladroitement des mots, des phrases, des images. Longtemps il a lutté contre d'étranges démons intérieurs dont il pensait qu'il devait garder le secret, de sorte qu'il en était tellement envahi que ce fait devenait perceptible à chacun. À force de titiller inconsciemment la bête, celle-ci se manifesta. Il priait les Parques, les Furies. Elles répondirent à l'appel. Il était donc, là, posé, la tête encore un peu lourde de ses visions
Il se demandait sans doute quel pouvait être le mobile d’un contour vaste et répétitif qui semblait intellectuel en diable, sinon d’arriver à légender quelques photos jaunies, ce lent glissement de soi en soi, à travers les âges des parents jusqu’au lieu obscur de son surgissement comme sujet. Intellectuel était un mot à l’étrange résonance, quelque chose d’abusif, d’un peu lourd, complaisant, comme s’il voulait de toute façon réussir à asseoir quelque légitimité à sa démarche. Il avait failli, il y a peu, glisser dans la rive boueuse du fleuve. Le côté pantomime de sa démarche ne lui échappait pas pour autant, dans l’instant, et l’évocation de son suicide, dans son organisation matérielle, lui semblait à la fois dérisoire et parfaitement nécessaire. Plutôt mourir qu’achever ainsi le cycle. Cette grandiloquence, dans un positionnement où il pouvait se redoubler presque à l’infini, pouvait faire vaguement spectacle pour un lecteur hâtif, lui même redoublé par la lettre qui jonchait le sol du bureau ou se retrouvait en piles plus ou moins ordonnées sur des étagères ou encore accrochées, comme pour sécher sur des épingles, le long du fils qui parcourait ainsi l’espace du grenier à la cave, offrant alors au visiteur très éventuel le spectacle d’une sorte de décoration vaguement népalaise.
Juillet 2004
Bien avant que les Cinghalais viennent troubler la paix dravidienne, le dieu Skanda étendait son pouvoir sur la ville de Kataragama. Puis vinrent le désordre des religions et la juxtaposition oecuménique des divers lieux de culte bouddhique, hindou, islamique, le Maha Devale, le Kirivehara et de la mosquée Masjad ul-Khizr , le trident du dieu à côté du stupa blanc et d’un avatar du Livre. Ce n’est pas ce qui inquiétait le prêtre, en ce matin de juillet, lorsqu’il salua l’arbre de la Bodhi, presque, malgré lui puisque la princesse Sanghamitta n’était pas pour rien dans la pagaille actuelle, la dispersion de l’unité du temple, n’était-ce point elle qui avait porté la bouture sacrée dans l’île, fondatrice mythique du chevauchement pourtant incompatible des croyances. Après tout l’islam est bien hétérogène à l’approfondissement mystique bouddhique de l’hindouisme, bien qu’effectivement c’est à partir du bouddhisme d’Asie Centrale que le christianisme a pu s’extraire de la religion juive. Il songeait à la vision de cette nuit, ces quatre guerriers féroces, cavaliers armés d’épée, de trident, d’arc, l’un semble user d’une balance comme arme, tandis qu’un autre, comme en dessous des deux premiers, squelettique, monté sur un cheval maigre et plus petit, le regard halluciné, plonge dans les corps et les monceaux de cadavre. Un ange surmonte la scène et prononce d’une voix rugueuse la malédiction du temps qui vient désormais. Aucun recours possible. Le prêtre s’était réveillé, effrayé, se demandant d’où pouvait venir ce songe qui semblait, dans l’après coup, avoir la consistance d’une sorte de gravure animée mais selon un mode de dessin parfaitement étranger à ce qu’il était habitué à voir. Il n’avait jamais rien vu de pareil. Il sentait confusément qu’il fallait empêcher l’arrivée ou la matérialisation de ces êtres sur le sol sri lankais, et qu’en même temps, rien ne pourrait jamais s’opposer à leur venue, porteurs qu’ils semblaient être de la fin des temps. Il entre dans le temple, passe devant l’autel de Ganesh, s’incline puis pousse vers la statue de pierre du dieu, légèrement déhanché, debout, portant une sorte de jupe safran, il rajoute un collier de fleurs, recule, se concentre un instant, s’enfonce les cent huit épingles dans la chair puis se saisit d’une sorte de petite lancette dont l’autre extrémité est une plaque argentée, légèrement incurvée. Depuis l’intérieur de la bouche, il transperce la joue, puis se bâillonne, signifiant son devoir de silence.
Il commence le récitatif de la naissance du dieu
“Et cette semence, déposée là, se rassembla par sa propre énergie et engendra un fils, honoré par les brahmanes. Cette semence déposée mit au jour Skanda.
Kumâra naquit avec six têtes, deux fois plus d'oreilles, douze yeux, douze bras et douze pieds, mais un seul cou et un seul tronc.
Guha prit forme le deuxième jour, le troisième, c'était un jeune enfant, le quatrième, il développa ses membres principaux et secondaires.
Il était caché par un nuage rouge chargé d'éclairs. Et au sein de ce grand nuage, il brillait comme le soleil à son lever,
Et tenait à la main le grand arc qui abat les ennemis et même les dieux et que Shiva avait déposé près de lui.
Empoignant cet arc admirable, il rugissait avec force, faisant trembler les trois mondes et tout ce qu'ils contenaient.
Saisissant une grande conque de deux mains, il souffla dedans, effrayant tous les êtres, mêmes les plus forts.
En apercevant les différentes formes de vie, il rugit de nouveau.
À ce rugissement, les gens se précipitèrent dans tous les sens et terrorisés, l'esprit, en déroute, cherchèrent refuge auprès de lui.
Et de ces gens de toutes races qui se réfugièrent auprès de lui, les brahmanes disent qu'ils sont la suite invincible de ce dieu.”
Tandis qu’il récitait, contenant sa douleur, le prêtre sentait combien le songe de la nuit pouvait évoquer le surgissement de Skanda, comme s’il lui fallait évoquer le dieu pour essayer de conjurer l’avatar qui venait des mondes extérieurs.
Au-dehors le “puja” matinal a commencé, les pèlerins apportent leur offrande "puja vatti", un plateau rempli de fruits. Il y a déjà beaucoup de monde car c’est le jour suivant qu’a lieu la pleine lune d’Esala, Poya Day. Certains viennent de fort loin, des terres tamoules dont ils arrivent à pied dans le plus parfait dénuement. Hier encore, le prêtre agitait la cloche pour précipiter cette foule au pied du dieu, comme l’éléphant lui même, dans la chaleur qui monte des pierres, au milieu des flammes des milliers de petits récipients en terre où brûle l’huile de coco. Le prêtre parle au dieu, il lui demande de puiser dans son amour pour Valli, loin des regards jaloux de la fidèle Devasena, son épouse légitime, la force de repousser cette malédiction nocturne, cet avis du destin. Il a aussitôt l’intuition inouïe du délaissement de Valli, la douleur de Valli, le cri de la déesse. L’inspiration mystique accompagne la récitation sacrée, mélange de formes abstraites et violentes, de grands aplats de couleur monochrome comme suspendue devant la surface puis déchirée par des figures grimaçantes en des récits hybrides, le Grand Alexandre recevant le Bouddha qui vient de débarquer dans l’île, à moins que ce ne soit Saint Antoine, aperçu non sans surprise au coin d’une boutique qui vienne poser ses mains sur les seins roses d’une Vénus de Milo perchée sur un lotus. Le prêtre laisse monter en lui ce cortège de visions, dans l’attente de la réponse du dieu qui ne peut s’exprimer qu’au milieu d’un déluge de mortifications, corps qui s’effondrent, extatiques dans la poussière, corps suspendus par des crochets au-dessus des fidèles qui passent avec des fleurs. Le dieu attire à lui toutes les pratiques et la mosquée ne diffère guère du temple de Kali proche, alors que, là encore, les lames viennent pénétrer les chairs, sous le cuir chevelu, à travers les paupières, le feu accueillir la danse pieds nus ou consumer des plaquettes de camphre enflammées sur des langues tendues, tandis que le rythme des tambours envahit tous les lieux, confondant les espaces en une même origine où brille encore la flamme du temps premier. Le dieu parle dans l’esprit du prêtre “mort et destruction. Je viendrais briser les rêves mais je ne puis arrêter la Chose qui vient, d’avant moi!”
Le prêtre a une nouvelle vision, c’est encore un chevalier, seul cette fois qui avance de manière régulière, obstinée. Rien ne semble pouvoir interrompre sa marche, ni le personnage grimaçant qui veut lui dire quelque chose à sa droite, un cadavre en décomposition, sans paupières, ni nez, ni lèvres, au cou encerclé de serpents, ni le monstre cornu qui le suit. Il marche, féroce, inflexible, sans émotion. Les formes qui se présentent à lui sont sans effet sur sa décision. « Tous ces mauvais esprits et ces fantômes qui viennent vous assaillir comme dans les gorges mêmes de l’Enfer, vous devez les compter pour rien » dit une voix. Le prêtre, cette fois, ne tremble pas, il sait qu’ils viennent joindre les extrêmes du monde
Décembre 2004 :
Une grande vague monte de Malaisie, à l’assaut des côtes de l’océan Indien, mort et destruction. Les vents libérés brisent comme verre les câbles les plus robustes, la nuit couvre le jour de sa clameur, couvre les eaux qui aspirent puis rejettent à hauteur d’immeuble, loin à l’intérieur des terres sans défense, les hommes saisis d’effroi ne peuvent fuir et leurs cris sont anéantis par l’écrasement de la vague qui déferle. Chacun se prend à rêver d’une mort douce au combat, dans la lutte des corps, dans le bref instant où il chavire vers l’Adès. Les navires disloqués tour à tour montent aux cimes de la montagne d’eau puis s’ouvrent sur le sable découvert, puis tournoient et s’écrasent sur les rochers du rivage. Broyés, ils s’enlisent, chavirants des morceaux de corps encore palpitants, bouches ouvertes du dernier souffle. Les nageurs disparaissent dans l’écume et les flancs des immeubles explosent comme les navires tandis que les véhicules les plus divers deviennent projectiles qui s’enfoncent au flanc des structures les mieux arrimées. Et d’un coup la furieuse s’arrête, reprenant son bruit rythmé par le vent. Désolation et silence sur des kilomètres de rives jadis radieuses. Ainsi s’exprime la colère du dieu impuissant quand monte la terreur déchaînée des temps modernes.
Jacques, Hans, Paule et Hélène débarquent dans l’île à cet instant de calme banal après l’ombre de mort, comme s’ils avaient surfé sur la montagne liquide, venant de nulle part, porteur d’un projet qui les dépasse. Okandaware Bay. Yala National Park semble à peine touché. Les palmes ont glissé sous le coup. L’aéroglisseur s’est avancé dans une baie protégée des flots du large par un enfoncement de rochers. Au-dessus la falaise sombre est dominée par une végétation épaisse. Le village de pécheurs proche a disparu. Helawa n’était pas grand-chose, ce n’est plus rien désormais. Il ne reste que quelques débris de cabanes et des corps en partie déchirés dont certains pendent comme des guirlandes. Les corbeaux sont déjà sur place et se nourrissent en piquant les orbites ouvertes. Dans leurs combinaisons noires les quatre ont une allure effrayante dans ce contexte. L’instant d’avant aucun navire ne tenait à sa chaîne. Dans cette eau presque limpide, aucune amarre n’est plus nécessaire. Ils débarquent un certain nombre de caisses ce qui permet de dégager un véhicule amphibie qui occupe tout l’arrière du bâtiment. Ils se posent un instant, allument un feu sur le sable. Hans repère un daim déjà revenu de sa fuite protectrice. L’arc décroche une flèche mortelle, le silence avant tout. La préparation de la bête est rapide. Ils ont rangé leurs combinaisons de nuit. Ils sont indifférents au carnage des villageois et quasi au milieu des morts, dans la chaleur qui monte, ils mangent à belles dents. Leur nudité rajoute à la scène une composante érotique étrange. Puis ils se mettent en route. La progression, en suivant la côte, jusqu’à Pottuvil, du moins ce qu’il en reste, est assez rapide. Après la route reprend vers le centre de l’île. À Sengamuwa, leur allure de secouristes les fait disparaître dans le flux désordonné qui converge vers la côte. Les informations sont encore confuses, les récits déjà fantastiques. Ils répondent selon ce qu’impose leur supposée fonction.
Le contact avec un groupe tamoul s’effectue comme prévu, dans le bruit assez fatique de la ville, indifférente déjà au drame qui a disloqué tous les groupes humains, enfants, parents manquent à l’appel, nulle réponse possible, nulle trace, comme s’ils ne furent jamais. La ruche a repris son activité incessante entre l’aube et le couvre feu, produire le nécessaire rayon odorant de la survie. Un mouvement de foule porte un instant l’attention vers la direction de l’océan. Un présage vient de s’accomplir. La vague a bouleversé un petit temple hindouiste et fait ressurgir entre les dalles du seuil, une tête de cheval, un sacrifice opéré lors des fondations pour assurer l’abondance aux fidèles. Ce signe efface d’un coup l’ombre de mort. Toute puissance de la croyance. En retour, Jacques songe à leurs aventures récentes, ce glissement au moins à travers l’espace, sinon à travers le temps. Ils étaient partis, il y a peu, d’Afghanistan où ils avaient croisé les combattants des soviétiques, puis des talibans, puis des américains, combattants dont ils pouvaient ironiser l’errance, sûrs qu’ils croyaient être de leur fonction de mercenaires mystiques, alors qu’ils passaient d’un contrat l’autre, talibans, CIA, services hindous, tamouls, d’un à l’autre, l’un avec l’autre souvent. Sur le trajet, tous ces compagnons d’armes disparus, cette cruauté du monde. Bâmiyân, puis Peshâwar au Pakistan, puis Kâtmându au Népal, Pagàn en Birmanie et maintenant le Sri Lanka. Ils auraient dû se rendre à Lhassa et puis leur direction a infléchi vers le Sud. Hans semblait pourtant tranquille. Il avait même dit, un jour, que le voyage à Alexandrie aurait lieu, l’unité des Sources. Jacques se demandait bien s’il y avait vraiment un plan ou un pur hasard conjoncturel et financier. Quel Graal est au principe de leur course ? Aucun Graal sans doute, une pure fiction pour faire tenir et poursuivre. Loin est le rivage qui ne les recevra pas avec des cris de guerre dès qu’ils mettront le pied sur une bande de sable. Pour l’instant, ce sont ces guerriers farouches, nullement disposés à céder quoi que ce soit à qui que ce soit qui leur permettent de continuer vers un futur énigmatique, à travers de nouvelles embûches, de nouvelles trahisons. Car celui qui a appris à trahir chacun pour réussir à respecter un contrat connaît trop « l’homme de Tyr aux deux paroles». Ici l’un vous reçoit comme un ami, prêt sans doute à vous vendre si vous ne l’avez vendu déjà à plus offrant.
Le petit train continuait sa course, depuis sa construction anglaise lointaine pour transporter la récolte de thé. Gloire au vaillant colon qui a su introduire des moyens modernes de transport, les morts nécessaires à cette œuvre ne comptent pas, seul demeure le nom de l’illustre ingénieur ! Le train transportait maintenant plutôt des voyageurs, essentiellement locaux, sur sa voie unique, ce qui nécessitait un très curieux appareil de transmission par câble et cerceaux, pour informer du passage d’une motrice dans un sens ou dans l’autre. Mais il y avait aussi un coffre qui pouvait, à certaines dates, contenir des sommes importantes. Situé au milieu de la rame, ce coffre avait la réputation de se garder lui-même. C’est un monde fermé sur lui-même qui ne peut comprendre l’actualité qu’à travers le conflit éternel entre l’approfondissement de l’indouisme et la révolution bouddhique. L’érosion culturelle ici est lente car l’intrication symbolique a toujours le pouvoir de relativiser ce qui ailleurs prendrait figure de loi unique.
Détachement de l’avant du train, puis des wagons de queue, cinq minutes. Élimination des témoins demeurés malheureusement pour eux dans le fameux wagon, et là Hans à l’arme blanche était plus rapide que le pistolet-mitrailleur de Jacques. Quelle boucherie ! le train était comble, ils étaient assis partout, sur le rebord des wagons, presque sur le toit, cinq minutes. Découpage du wagon à l’explosif, cinq minutes. Les éléphants surgissent déjà de la forêt proche. La zone est peuplée de travailleurs originaires de l’Inde du Sud, hindouistes proches des tamouls du Nord. Le coffre disparaît d’un côté. Le commando de l’autre. Fin des opérations. Jacques aimait ce genre de compte-rendu des opérations, rapide, réduisant les actions à leur minimum nécessaire. L’attaque du train postal, façon sri lankaise, constituait une magnifique première phase du projet tamoul de renversement politique et de poursuite de leur lutte évidemment juste de libération. Il est vrai que depuis le temps qu’ils servaient de ballon entre les gouvernements, il était temps d’avoir un projet politique spécifique. Et pour cela les sommes dérobées étaient un facteur nécessaire.
Le paysage où se déroule l’action est grandiose. La voie est au bord d’une sorte de falaise, livrant sur le côté une végétation surabondante dès que les collines de théiers n’ont plus la place. Le train descend lentement vers la plaine et donc passe à travers la zone cultivée depuis des terres où dominent les jardins maraîchers. Avant le moment de l’attaque, Hélène s’amusait du regard intrigué des femmes pour sa peau trop claire. La surprise augmentait lorsqu’aux échanges de sourire, elles devaient joindre la compréhension fine de la langue, ce qui constituait quand même une rareté pour une occidentale. Le train était surchargé, aucune place assise, aussi chacun se débrouillait comme il pouvait, le plus souvent, les jambes pendantes par les portes ouvertes. Hélène est installée dans une sorte de wagon postal, au milieu de la rame. C’est ce wagon qu’il va falloir isoler. Pour l’instant, elle discute avec trois femmes qui, enhardies par la parole possible, l’interrogent sur les différences vestimentaires. Les mains explorent les tissus en un jeu réciproque qui s’attarde dans les zones intimes. Des lèvres se rapprochent. Les hommes regardent la scène avec un sentiment de crainte, le mauvais présage lié à l’apparition d’une scène fantasmatique.
Kandy. La foule immense, incontrôlable, envahit tous les espaces, toutes les fenêtres sont louées, des gradins de bois sont construits dans les arcades devant le grand hôtel, le Queen’s Hôtel, un peu défraîchi mais charmant. Les éléphants recouverts de leurs plus beaux atours avancent au son monotone des tambours, et ceci tous les soirs pendant presque dix jours. C’est le Esala Perahera. C’est le moment d’intervenir. D’abord diversion et panique. Un tir de mortier parti des collines fait éclater le toit d’or de la Dalada Maligawa, masquant une seconde explosion qui fait sauter une porte latérale à l’intérieur de l’édifice, libérant une ouverture vers les sept pagodes d’or, la dent de Bouddha est à l’intérieur. Rapide capture de l’objet. Repli vers un couloir arrière peu connu. Faible résistance, une dizaine de gardes tout au plus, rapidement éliminés. Disparition dans la foule qui file dans tous les sens. La situation, dans la ville, est indescriptible. Les éléphants, comme fous, piétinent à droite et à gauche, écrasant une tête, un bras, une jambe, ils projettent au loin ou contre les arbres les corps qui hurlent. Les gens, dans leur fuite, quand ils ne sont pas piétinés, se retrouvent dans le lac où la plupart se noient avant d’avoir pu atteindre l’île où le roy de Kandy recevait ses favorites. Mieux, les éléphants, jusque-là domestiqués, isolés les uns des autres, se regroupent en horde, avec à la tête le Maligawa Tusker aux longues défenses et qui porte le simulacre de la dent, retrouvant leur nature sauvage et augmentant d’autant les destructions. Les militaires pris entre le caractère sacré des animaux et le besoin de rétablir l’ordre, hésitent à ouvrir le feu. Les eaux du lac se colorent en rouge et en cadavres de noyés tandis que les premiers pachydermes s’effondrent sous les balles d’une première batterie qui échappe à la sidération.
Hélène, Jacques et Hans avaient longtemps circulé dans la ville, les jours précédents, au milieu de cette excitation collective qui ne cédait ni le jour, ni la nuit. Ils avaient suivi la longue file qui, sous le coup des musiques stridentes, essaie de parvenir au seuil de la fenêtre qui permet d’entrevoir le stupa doré de la dent, selon un horaire fantaisiste. Parfois il faut revenir pendant presque huit jours parce que l’ouverture est tellement brève qu’il n’y a aucun moyen d’approcher malgré une attente dès l’aube à l’extérieur du temple. Hélène qui plaît beaucoup aux femmes poursuit ses jeux érotiques dans la file. Comme elle est venue trois jours de suite, il lui semble reconnaître certaines personnes qui se mettent aussitôt à échanger sur les modes de jouissance selon le pays d’origine. Des liens se tisseraient presque, ce qui rend la mission non pas impossible, mais l’indexe d’une composante sensible qui enlève à l’anonymat des attentats de masse. Au moins il est possible de se représenter ces visages entrevus qui explosent réellement à l’encontre de l’inconsistance des corps sans nom.
Bandarawela, Orient Hôtel, 27 août 2005, 6 heures du matin
Ces yeux ouverts, en face, presque blancs, fixes, cette impression de déjà vu, de connaître ce regard, avant, avant que ces choses n’adviennent, cette lourdeur en même temps derrière ses propres yeux, cette paralysie du corps, et puis l’impossibilité de se mouvoir, comme pris dans une masse indistincte, soi, dormir, rêver, Jacques Lévinas glisse maintenant dans la torpeur retrouvée, il ne s’extrait qu’avec peine de cette pente molle, familière, infantile, il sait et ne veut savoir, il oublie les réflexes les plus élémentaires, il sombre à nouveau, retenu seulement par cette odeur lourde de sang, comme s’il baignait à l’intérieur d’un bac de boucherie, cette envie de vomir, impossible de s’arracher cependant, sombrer encore et toujours
Il rêve, un petit personnage bouddhique qui ricane, crâne rasé, robe safran, le bouddha des temps futurs qui vient dans le rêve moite, le chemin oscille autour d’un point, il se souvient, il se souvient de la ville immense d’avant, c’est toujours comme cela dans les rêves, ils sont en situation, ils portent les traces d’une ancienne civilisation, il prend presque plaisir à explorer tel ou tel détail, une place nouvelle, une cathédrale effondrée, cette fois l’embouchure d’une rivière, des arbres sombres, et puis des actions désordonnées. Il lui semble que c’est la première fois qu’il rencontre un personnage de ce type, il faut faire surface, ouvrir les yeux une bonne fois, regarder, en face, une tête coupée. C’est celle de Paule, la langue est sectionnée dans la bouche ouverte, il y a du sang partout, il voit ce sang dans tout ce que sa tête fixe peut percevoir. Paule? morte sans le moindre doute, décapitée. Se ressaisir, le protocole toujours. Drogué, immobilisé face à ce meurtre, victime, témoin, coupable. Hier soir, cette beuverie avec ces types que Paule avait rencontrés dans le petit débit de boissons, les grands verres d’alcool, ces propos avinés dans une langue quelconque angloïde, juste pouvoir porter sa chevalière à la bouche, l’antidote universel. C’est quand même étrange ce qu’il voit, l’image est presque trop réelle, trop belle, là une tête bien découpée, là du sang, ce cadavre aurait l’air presque trop beau, mais c’est absurde, il n’y a pas à faire de la critique de mise en scène, il faut agir et vite, le réflexe professionnel avant tout.
Un effort encore, c’est cela, il compte le temps au rythme du ventilateur, unique témoin de la véritable scène du meurtre, cette fois la saveur âcre des quelques gouttes de liquide, tirés de la bague, envahit tout l’organisme, d’un mouvement retenu, absurde, les doigts se déplient.
Il peut bouger à nouveau, prendre du recul, Paule est détachée, coupée au niveau du cou, un instrument tranchant, un sabre sans doute, mise en scène macabre, crime odieux, mœurs abominables des occidentaux, etc , etc… sans doute que la police ne va pas tarder, il faut faire vite. Il voit cela nettement, les sens en éveil.
Il se traîne encore un peu, en titubant, le mobile, bien sûr s’agit-il de l’exposer? de le neutraliser ? c’est un peu facile, un peu élémentaire, après tout, la dent, il l’a toujours, vérifions! le double fond de la valise est intact, le petit sachet doré livre dans son épaisseur la forme de la précieuse relique, à côté Jacques trouve la tenue adéquate pour masquer le sang, couleur d’ombre, la corde d’acier pour glisser par la fenêtre de la salle de bain, la ruelle, il file maintenant, revenu à ses esprits, rejoindre Hans à la sortie de la ville, pourvu que lui aussi, mais non, Hans passe toujours, toujours, par n’importe quel moyen, les micro-taxis encombrent la chaussée, se glisser dans un d’entre eux, le chauffeur veut faire la conversation, il y a quelque chose de surréel dans cette banalité même, le gage de la survie après tout, « you like music ? » tu parles mon vieux, et comment! le son grésillant, stéréophonique tente de prendre le pas sur le bruit incessant de la petite ville…
Hans est assis sur les marches extérieures du petit hôtel, il sourit en voyant Jacques descendre du tas de ferraille hurlant, dans cette tenue composite qui dissimule difficilement les larges tâches de sang de sa chemise
« Des problèmes mon cher ? vous êtes seul ? Paule nous a fait une fugue ? »
« Pour le coup, une fugue définitive, irréversible ! »
« Morte ? »
« Décapitée !»
« La pauvre, elle qui avait un si joli port de tête »
« Voilà des funérailles vite expédiées ! » Jacques songe à Paule, Elle demeure, dans une pose figée, porteuse d’une vague souvenance où Jacques est en train de fondre, déjà confondu, oublié, lointain. Cette femme, toute femme, est identique à cette absence à soi où Jacques demeure. Le moins de mouvement possible. Douce, si douce, cette forme repliée en soi, une offrande charnelle qui impose comme un bruit qui glisse dans l’épais des choses brutales. La jouissance la plus brève possible, la plus rapide, perdre le moins possible le contrôle, c’est au point de relâchement que Paule portera le coup mortel, souhaité et redouté, cette idée qui demeure, larmes du matin, sans raison, un repas inconsistant, de vagues propos culturels tournant autour d’ «in the mood for love ». Il faudrait pouvoir proposer une sorte de pause dans la durée où la rudesse des pas se mettrait à glisser sans blessure, cette pure illusion qui serait celle d’une femme en harmonie avec un homme, la réalisation prochaine des noces prises dans l’épinal de sensations parfois attrapées par quelques cinéastes rêveurs dans les rares instants où l’industrie les laisse faire à leur guise, c’est à dire produire tout autre chose que la séquence formatée de commande. Jacques est sujet à ces dérives poétiques du souvenir, masquant d’une pensée confuse l’incise de ce qui pourrait faire surgir l’exactitude d’une situation, d’un sentiment. Rouge le fond d’évocation sanglante, figure gentille en attente, professionnelle, brune, Jacques ne sait que lui dire, il aurait dû, elle glisse d’une lèvre l’autre, aux rives du fleuve, elle se souvient, bouches closes, l’opéra grésille sur le gramophone, elle ne retire aucun vêtement supplémentaire, Jacques est dans une solitude aggravée, il a retrouvé l’enfance, les espaces ténus du sujet, le semblant légèrement attristé, mais il n’a plus le courage de rêver, il flotte dans sa peau, pour rien, encore quelques temps. Il n’écoute pas la réaction d’Hans qui vient cependant. Il aurait voulu que, pour une fois, il y ait un peu de place pour quelque chose de l’ordre du sentiment, mais il ne faut attendre qu’une formulation plutôt technique, avec des nuances excessives qui laissent entendre d’autres plans rapidement recouverts.
« Je n’ai jamais beaucoup aimé les artificiers, même et surtout s’ils se retrouvent sur la liste noire des Américains, ces tueurs à distance me semblent relever de la plus parfaite stupidité. L’assassinat de masse m’a toujours semblé un sport ridicule. Rien ne vaut un bon vieux couteau » dit Hans qui, tout en parlant, avait sorti son arme blanche favorite, toujours à portée de main dans sa botte gauche.
« Mais il vaut mieux ne pas moisir ici d’autant que ton pilote de touc touc a dû déjà avertir toute la ville »
Jacques garde un côté vaguement sentimental. Il fonctionne alors de manière automatique, selon son entraînement, pour mieux pouvoir laisser son espace onirique en action, ne jamais céder sur ce point. Un jour Paule partit pour une fête familiale, les cheveux au vent de ce souffle acide, passionnée comme toujours du creusé de l’être, sans doute auprès des terreurs d’enfant, le jeu des chambres et des lumières, l’appareil orthopédique, des constructeurs de maison, elle dansait sur un fil, fragile et invincible, elle parla au retour de cette femme aux yeux noisette, Clara ou Anna, qui ponctuait ainsi le jeu avec Jacques, du sérieux du jeu à la vie. C’est étrange de ne plus se souvenir du prénom de cette femme. Paule, alors, le regarde travailler son sexe avec beaucoup d’attention, cette méticulosité presque médicale, sans émotion. La mécanisation sexuelle avait chez Paule un côté cruel, distancié. Elle semblait jouir de la maîtrise qu’elle avait sur le fantasme de l’autre. Jacques, quant à lui, gardait une dose de romantisme insoluble dans toutes ses activités. Il ne pouvait envisager sexualité et meurtre comme une activité clinique, technique, alors que Paule le renvoyait toujours au pur factuel. Il tuait dans la plus grande confusion tandis qu’elle essuyait son sabre sans aucun tremblement. C’est aussi cette attitude glacée qui excitait Jacques
« Les portes de l’enfer sont ouvertes, il faut nettoyer, nager, il faut instruire et protéger les petits, brasser tout ça, au jour le jour,… » commenta Hans, sur le chemin « L’espèce rêve un âge d’or tout en dévorant des cadavres, les os à moelle de ses frères ramassés sur les bords des autoroutes parmi les carcasses de voiture, le sang aspiré encore chaud juste au niveau des carotides éclatées, encore l’oeil vif qui contemple sa propre dévoration, mais les prêtres de l’étendue éternelle sont là aussi avec les chansonnettes pour donner un fond théâtral et donc distancié à l’affaire. »
A la sortie de la ville, leur apparence n’avait plus rien de celle de membres d’un commando. Tout l’art du maquillage les avaient banalisé selon le plan établi lors de leur arrivée à Ceylan. Deux paisibles vieillards reprirent leur place parmi un petit groupe de touristes, l’un, Jacques Levinas, était passé du rôle de boucher involontaire à celui de spécialiste de Joyce en vacances culturelles au Sri Lanka avec son collègue Hans Lammerding qui, en-dehors d’être le fils du fameux Heinz Lammerding de la Das Reich, était lui aussi en vacances et lui aussi érudit, spécialisé dans les textes bouddhiques. C’est d’ailleurs à ce titre qu’il accompagnait son vieil ami, pour lui rendre le plaisir qu’il avait éprouvé l’an passé en visitant l’Irlande. Un barrage de police les attendait à la sortie de la ville. Papiers, fouille du véhicule, des bagages, excuses du guide qui expliquait que de dangereux terroristes opéraient de manière très isolée dans ce merveilleux pays et qu’il fallait être patient, aider la police mais qu’ils ne risquaient rien. Le groupe en était resté à l’assassinat du ministre tamoul et n’avait aucune notion ni du vol de la dent, ni du vol du train, ni bien sûr de l’horrible assassinat -règlement de comptes qui venait de se produire dans cette bonne petite ville de Bandarawela.
Jacques orienta sa rumination, dont la texture obsessionnelle n’était finalement guère influencée par l’action, vers les composantes actuelles de leur situation.
« Aussi stupide que soit la police, elle va bien finir par recouper certaines données, je pense cela et en même temps, il faut récupérer, envisager la suite et certainement ne pas moisir sous la peau d’un touriste car il n’y a rien de plus visible qu’un visage pâle parmi cette foule sombre au dialecte perdu dans les origines de l’espèce, même Hans est sans doute peu fiable, et la durée de notre double fréquentation ne constitue aucune garantie en ce domaine ».
Comme il le faisait à chaque fois qu’il sentait que son monologue intérieur pouvait être perçu par l’autre, Jacques prit la parole :
« Je cherche une explication à la mise en scène macabre et je ne trouve pas quelque chose qui tienne la route, ou plutôt il y a trop d’éléments qui pourraient expliquer cela »
« À moins que ne soit tout simplement toi qui as liquidé Paule…» Le rire de Hans rajoutait une composante abjecte à ces propos
« Être stupide ! je parle sérieusement, du moins j’essaie, malgré ce mal de tête qui persiste, et cette légère diplopie… Tout le monde a intérêt à nous liquider, que ce soit les Tamouls qui ont et le fric et l’effet de la perte de la dent, que ce soit le gouvernement sri lankais pour se refaire une santé après les preuves évidentes de son incapacité, que ce soient les services hindous ou américains qui manipulent les uns et les autres, qui se manipulent entre eux et qui demeurent dans l’objectif de contrôler Ceylan mais surtout le port de Trincomale…Pourquoi les Tamouls ne s’offriraient pas le luxe de nous liquider maintenant que nous avons braqué le train et mis une belle pagaille à Kandy, en plus du vol de la dent ? tous ces gens se foutent complètement de la canine du Bouddha…tous ces gens sont capables de faire n’importe quoi, ce qui ne prouve pas qu’ils vont le faire sans raisons, et ces raisons il y en trop de bonnes pour que ce soit possible…NON, c’est autre chose, je ne sais quoi ou qui... »
« Tu oublies le pouvoir même de la dent.. »
« C’est ça, voilà l’astrologue de ton père qui ne va pas tarder à reprendre du service »
« Et alors ? où est le mal ? avec ton esprit rationnel, tu ne fais que distinguer une faible lueur de la complexité du monde… Pourtant tes études joyciennes devraient t’avoir montré comment une intelligence peut arriver à se perdre dans sa propre substance, dérivant malgré elle dans le flot de ses perceptions pour finalement ne produire, dans le détail, que le grouillement des phénomènes, les phrases suspendues de la conversation la plus ordinaire.. »
« Ça va.. Le point certain actuel, c’est que nous sommes censés ne pas parler le cingalais, ni lire le tamoul, voire parler un anglais approximatif… Cela laisse un large champ au plan de rechange, même si je me demande maintenant s’il faut achever la phase dernière du contrat »
« Un contrat est un contrat ! il me semble que nous avons toujours rempli nos contrats de manière scrupuleuse, c’est pour cela d’ailleurs que nous avons toujours du travail et que nous sommes toujours en vie»
« Parle pour toi, car après tout, rien ne nous dit pour l’instant que Paule est la seule victime »
« Attendons les éléphants d’Uda Walawe, nous ne pouvons rien faire d’autre d’ici là »
C’était une imprudence de ma part d’accepter de rencontrer par hasard Paule dans la ville, tout ça pour une partie de jambes en l’air, string et lanières… C’est étrange, il ne me semble pas que nous ayons eu, hier soir, en matière de rapport, autre chose qu’une belle beuverie… Ensuite, trou noir et ce spectacle lamentable au réveil dans sa chambre à elle… L’étrangler, elle adorait ça !!! mais de là à lui trancher le cou et lui couper la langue ! Paule superbe à Angkor, jouant parmi les ruines et les mines, provocant Jacques dans les espaces non sécurisés de la jungle, érotisme sauvage, danse du dieu sur la pile de crânes… Tout autant la fleur précieuse posée au cœur de la pierre, délicatement, ce murmure de source.
Paule offrit un jour à Jacques un ouvrage ancien de Charles-François Jeandel, peintre raté et photographe secret, archéologue amateur et bourgeois respectable installé en Charente, autant d’éléments qui donnait une tonalité très personnelle, relative justement à l’enfance de Jacques. Il s’agissait d’une série de photographies d’un bleu profond, des clichés de bondage, une femme, parfois deux. On imaginait facilement les longues séances de pose, imposées par l’usage des cyanotypes, c’est ce qui devait permettre à l’auteur de rajouter des dessins à la mine de plomb. La facture assez moderne des poses laissait perplexe, bien plus modernes que les photographies d’Hans Bellmer. Paule parla du Shibari, notant l’origine dans le monde des tortures, ses dérives sado-masochistes qu’elle ne récusait point, y préférer l’aspect plutôt esthétique masochiste. Elle fit l’éloge du nawashi, le spécialiste du bondage, invitant Jacques à s’initier à cet usage physique des cordes. Certes il fallait garder à l’esprit le code Tokugawa, qui, au XVe siècle posait les degrés, fouetter, flageller, compresser, suspendre, du moins dans l’esprit de la période d’Edo qui infléchit le final mortel à des fins érotiques. Jacques se soumit à ce jeu complexe de contrainte réciproque, apprenant à user de cordes et de bâillons, mais aussi de bande adhésive, de lanières, de chaînes, ou de tout autre ustensile apte à exercer une emprise sur la partie du corps concernée. Il apprit aussi à jouer de l'immobilisation relative, y préférant le bondage partiel des seins, du buste, de la taille, des parties sexuelles. Il apprit à distinguer le bondage propre à sa relation avec Paule, Hans ou Hélène du bondage extrême d’où les partenaires transitoires ne sortaient pas indemnes
Yala Village, à Hambantota, le minibus s’arrête devant le pavillon d’accueil, l’autre véhicule est déjà là, échanges de propos de tables, la disparition d’une touriste du groupe, ils ont été interrogés, mais très vite comme s’il était évident qu’ils ne pouvaient rien savoir, même sa compagne de chambre qui pourtant en savait beaucoup, crime crapuleux, un rôdeur, déjà arrêté, le voyage continue avec des excuses… Hélène Berg ne disait presque rien, elle se tient au rôle convenu, l’émotion, le hasard qui fait partager sa chambre avec quelqu’un que l’on connaît très peu, discrète. Hélène ne parle pas des nuits auprès de Paule, cette ferveur des corps, aucune peine cependant.
Parmi les touristes, il y a une ancienne actrice qui cherche sans cesse à occuper l’espace, prise qu’elle est dans la fuite du temps, une dernière bouffée. Elle fait partie de l’univers mondain de Jacques, elle l’accompagne parfois en voyage. Grande, le port haut et dédaigneux, assez virile dans son allure, les cheveux courts, le corps encore ferme à demi exhibé Manon Fleur Swayze, son éternel et comme classique verre d’alcool à la main, surgit dans la scène. Elle a dû échanger son bourbon pour le produit local, distillat de cocotier. Déjà le récit était en cours et telle une narratrice des cent vingt journées, elle couvrait l’hypnose des insectes par des histoires infinies où elle occupait finalement toujours un rôle central, intelligent, excessif, subtile. Avide aussi bien des événements réels que de l’imaginaire des autres, elle s’en nourrissait à l’excès, toujours à même d’y puiser le fragment qui manquait à l’invention du monde. Elle alternait des périodes d’excitation quasi lubrique et des moments de noir absolu où les idées de suicide se succédaient sans cesse dans sa tête, ne venant buter, pour se faire, que sur la contorsion d’une compulsion imaginaire qui ne pouvait qu’y intégrer ses proches en des scénarios déchirants et de ce fait irréalisables, car sa mort la privait de pouvoir jouir de cette même morbidité. Elle était au courant de tous les potins, avait nécessairement assisté à tout ce qui pouvait faire mémoire dans l’événementiel. N’est-elle pas en train de raconter la rencontre de Pina Bausch à Aix à propos du Château de Barbe Bleue de Bartók, plutôt le scandale des couples éperdus, désespérés en contre point du jeu convenu de l’amour, et cet hélicoptère imprévu, malgré la direction nécessairement inspirée de Boulez?
Pourquoi éprouva-t-elle alors le besoin de raconter son rêve de la nuit? Un cauchemar plutôt. Elle était dans une pièce, dehors un bébé hurlait, elle essayait de lui porter secours et découvrait le chien de berger de son frère qui avait engagé déjà la petite tête dans sa gueule. Il était trop tard. On ne pouvait rien faire. Mieux il semblait que tout le monde laissait cet enfant pleurer. En particulier sa mère qui se retournait sans rien dire. Manon parlait d’horreur, mais en fait ne semblait rien exprimer, trop avide de repérer l’effet du récit sur l’auditeur. Jacques restait de marbre, croisant même son regard comme d’un vide non affecté. Il participait d’un univers qui organisait le pathos du monde et qui, à ce titre, n’en éprouvait aucun retour.
Il faisait corps avec des êtres fragmentaires, hyper bourgeois et pourtant préservés d’une certaine banalisation des gestes robotisés par l’exposition universelle des expériences, traduisaient l’inconsistance de l’existence comme une sorte de vertu. L’oiseau énigmatique qui surveillait la scène pourrait revenir plus tard sans pouvoir constater autre chose qu’une nouvelle mise en abîme des attitudes. La scène se déplace, fantomatique. La scène meuble des mouvements très lents de défunts, loin du grouillement toujours possible des gestes. Le temps est traversé. Le dispositif fonctionne à merveille. Rien ne s’oppose à ce que les véhicules automobiles se raréfient. Légère variation dans les costumes, les démarches, comme un regard qui louche, qui passe d’une scène à l’autre, sorte de juxtaposition temporelle, doublure des corps, à quelque variante. Jacques jouait beaucoup à ce jeu, immobile. Il avait l’air de rêver. Il cherchait la permanence de l’occupation des lieux, le non effacement des menus gestes suspendus dans la chaleur, depuis plusieurs générations, depuis toujours. Inévitablement sa pensée le ramenait dans cette grande demeure du Midi de la France où il venait se réfugier après quelque expédition particulièrement sauvage, extrême, absurde. Il puisait dans la monotonie régulière des jours l’illusion d’un plan de réalité homogène, porté sans doute par l’assonance trompeuse d’un mode de vie chaleureux, plein de saveurs, de rires, comme oublieux de l’horreur du monde, comme s’il était éternellement possible d’aller acheter son huile d’olive au même paysan, et comme si ce paysan n’était pas un décor posé là pour occuper le regard du touriste de passage
Jacques ne demeurait guère dans un onirisme au premier degré, fait des souvenirs ordinaires d’une vie. Il y croisait des existences toutes autres, des fragments potentiels de vies antérieures. Il déplace la grande demeure, il y retourne en suivant le bord du Gange. Des corps peints en rouge et à moitié dévorés par les tortues d’eau suivaient le courant. Périodiquement cet imaginaire brahmanique semblait s’imposer à lui, presque comme une double nature. Sans doute avait-il une sorte de personnalité multiple, ce qui avait l’avantage de mettre en suspens toute explication relative à la personne ou à ses divers déterminants. Un instant distrait du lieu, il y retourne dans un sourire, rejoint ses compagnons.
Hélène parle plus tard, sur la plage, la nuit venue, un sanglier fouille dans les fourrés, elle parle dans un roulement de vagues, loin du village qui sommeille
« Paule faisait jouir la lumière, le goût de vivre, cette violence extrême où elle nous poussait, ombre devenue, on pourrait dire morte selon son vœu »
« Il faut sortir de cette sidération » dit Hans, « et se fondre parmi tous ces gens, même si le régime va pouvoir difficilement banaliser la disparition de trois nouveaux touristes, devenir bonzes enfin, voilà une composante qui n’est pas sans faire frémir notre ami Jacques »
« Ton cynisme morbide me fatigue, Hans. Je n’arrive pas à examiner comme toi froidement les situations. Il y a toujours un écho nostalgique, et d’autant plus que le coup est plus cruel… J’aurais tellement voulu amener Paule en Birmanie, le pseudo paradis de l’exploitation forcée, réserve arrière pour les sexotraffics d’Asie, qui prend une allure décidément désuet, sans que pour autant les soit disant puissances du monde tiennent à y changer quelque chose. Pourtant la présence duplique sur place de Aung San Suu Kyi laissait l’espoir d’une libéralisation opératoire du régime, mais comme elle le disait récemment, engager une conversation avec un général de la junte revient à pousser la porte d’un Jurassic Park de la pensée.
C’est par l’intermédiaire de Aung San que j’avais fait la connaissance d’Hélène. Je me souviens de cette rencontre dans le calme de la désormais trop célèbre pagode Shwe Dagon. Le bazar des petites constructions périphériques brillait dans le soleil. Un vieil homme priait, une lourde pierre en attente de lévitation à côté. Hélène qui tenait Aung San par la main avançait dans une robe blanche des plus romantiques, sans doute en matière de tout vêtement. »
Hélène se met à sourire, le récit traverse le temps, il y a un goût d’épices qui se met à flotter
Jacques se laisse aller à une évocation où la présence d’Hélène semble comme lointaine, presque inutile, l’obligeant à assister à une parole qui l’implique sans aucune nécessité
« Pourquoi cette souffrance quand j’évoque ceci ? Mon lien à Hélène est complexe, non de par les fantaisies dont elle meuble son temps souvent d’une femme à l’autre, mais au niveau de la nature propre de sa pensée toujours rétive à se dire complètement, et donc raison de plus à accepter de se fondre dans l’espace-temps qui lui est conféré. Il y a aussi, de manière plus simple, le moment disparu de cette rencontre lumineuse qui contient et referme le possible. Hors de toute retenue, nos corps se saisissent, indifférents aux passants qui respectent ce rituel sauvage et tendre. Le corps d’Hélène est gracile, fugitif, presque transparent et en même temps massif, lourd, porté par le rêve insatiable. Nous voilà quittant les groupes et nous ruant dans les pièces ouvertes sur les côtés des salles, salle de bain et autre vestiaire, elle est à chaque fois nouvelle et éternelle, je me surprends à la découvrir à chaque fois inconnue, enfantine, professionnelle, vestale et innocente. Les jeux sont infinis. Chacun nous regarde avec émotion, comme si nous étaient porteurs du secret du monde. A nouveau nous revenons et discutons dans ces réunions qui refont et défont le monde vieux et mort. Nous arrivons et bouleversons les certitudes, puis repartons, excités l’un vers l’autre par la raison qui nous illumine. »
L’esprit d’Hélène s’échauffe à l’évocation nocturne. Le récit exige un corps à corps. Hélène veut qu’on la fouette maintenant, attachée au volet de bois. Elle rit sous les coups. Jacques pénètre Hans comme jadis. L’ombre de Paule s’impose alors dans les fumées. Les deux femmes se rejoignent dans le petit pavillon qui est face au large. Les hommes les regardent faire l’amour, profonds fauteuils, verre d’alcool, cigares, surgis du désir même, puis elles prennent la place des spectateurs, le regardant sur le lit, qui s’essayent à être à la hauteur de ce qu’ils avaient vu ou cru voir, tout en sachant que l’extase de la Thérèse du Bernin est unique, fermée à l’homme par essence.
Trois bonzes voyagent vers Bentota, Hélène, Jacques, Hans, crânes rasés, robes éclatantes, le bus collectif cahote sur les routes irrégulières. Les gens sont très attentifs à ces trois personnages qui voyagent depuis la lointaine Taiwan et qui parlent leur langue, lisent leurs journaux. La plage maintenant. Justement les jours de début de campagne présidentielle de l’ex-premier ministre. Une estrade au bord de la route, voix nasillarde de la sono, un fond de musique de foire, malgré la chaleur, quelques personnes dans l’ombre protectrice, trois moines sont déjà assis derrière les micros, peu à peu une série de véhicules vient déverser des groupes de supporters, quelques parapluies s’ouvrent, des officiels se présentent, à côté de l’icône officielle où l’homme en blanc, écharpe rouge, incarne l’avenir et la continuité de l’île, petite prière pour le ministre défunt, tamoul donc, et l’on y va de longs discours d’un, puis de l’autre, des militaires partout, même sur les toits, les bonzes se sont écartés de la foule, bordés d’attention dévote, la limousine noire surgit de l’horizon, tous les regards se tournent vers le cortège qui s’avance, d’abord le silence puis des cris de joie, un franc succès, dans l’euphorie, la tension monte, impossible de contenir tout à fait le flot des véhicules, le futur président commence à parler, la voix monte, vibre, porteuse d’un renouveau dont, à l’évidence, l’exercice peu efficace du pouvoir l’a éminemment préparé, un bus jaune à hauteur se glisse dans la foule, des gens ordinaires qui se rendent au marché, soudain une fumée et le claquement d’une roquette depuis le toit du véhicule encombré de paquets, de la fumée partout, après l’explosion, les policiers s’ajoutent à la confusion, essaient de se frayer un chemin, parmi les cris, dans le bus, personne à attraper, juste le bazooka, un trou dans le plancher du véhicule, pas de témoin, hommage explosif à Paule disparue, fin de mission, revoilà nos trois moines en prière, l’attention internationale est suspendue, la médiation norvégienne n’y comprend rien, le prix du pétrole grimpe un peu plus, ce qui ne peut que réjouir le bushisme texan qui voit ses bénéfices s’envoler après chaque catastrophe. Lee Raymond, PDG d’Exxon qui n’est pas un des dix sages ricane bien sur l’écologie : « les énergies renouvelables sont un gâchis total d’investissement » et « le réchauffement clinique est une notion non scientifique propagée par des chercheurs en mal de budgets»
Le passage rapide d’un moment d’action réglée au millimètre, précision froide, mécanique et l’arrêt immobile au bord de rien. Toute la fureur du monde et puis le silence. Pas de transition, peut être aucune communication entre les états.
Jacques sans doute exprime une réflexion commune :
« Je regarde au loin l’Océan Indien, par delà la ligne de palmiers, clarté de lune bouddhique, Hélène dévore mon sexe, tandis que Hans la pénètre par derrière, douche, serrés dans l’espace bordé de miroirs, puis je suis allongé sur le dos, j’aime sentir le poids de son corps sur moi. Hans la sodomise. Les positions s’inversent, une sorte de mécanique, de déclinaison des possibilités, appliquée systématiquement, comme des somnambules, après la bataille, sans futur que l’action commanditée. Il faut faire le deuil de Paule. Ce n’est plus ce temps de l’invention inouïe. Nous sommes pris au souvenir. Parfois j’en viens à me demander si ce n’est finalement pas moi qui l’ai tuée. Ce serait assez logique, la pente meurtrière de notre érotisme, ces filles prises au hasard dans les villes de passage, ligatures, incisions, et inévitablement Paule qui décapite, sabre rapide, en plein orgasme. Une section d’Interpol avait fini par se spécialiser dans ces meurtres inexpliqués, ces têtes coupées déposées sur le rebord de fenêtres, face à la lumière, extatiques. Le contexte de l’époque avait introduit une certaine confusion dans les enquêtes car le nombre d’assassinats se multipliait depuis qu’Al Quaida avait décidé d’opérer en Occident comme il avait pu le faire en Algérie. On arrêtait les auteurs des massacres sans difficulté, mais d’autres illuminés les remplaçaient. Paule aimait cette époque où le meurtre à l’arme blanche était devenu l’ordinaire des informations du jour. Non seulement les meurtres s’opéraient la nuit, en général au moins une dizaine de personnes à chaque fois d’un bout à l’autre de la vieille Europe mais des voitures piégées explosaient un peu n’importe où, au cœur d’une ville, à la sortie d’un match de foot, au milieu d’une cérémonie religieuse, d’un meeting politique. Les fouilles n’y faisaient rien et les légistes n’arrivaient plus à reconstituer les corps entiers à partir des débris humains que l’on ramassait dans des sacs au fur et à mesure. Alors quelques têtes par ci ou par là, ça ne comptait plus. C’est en fait un ordinateur qui stockait les visages qui établit le rapprochement, sans que d’ailleurs quelqu’un s’en saisisse aussitôt. On créa une unité et celle ci finit par renoncer à trouver quoi que ce soit.
Hans disait que les meurtres sordides, les actions abominables, les enchaînements d’actes pervers, faisaient partie de l’entraînement de quelque chose qui ressemblait à l’indifférence active du samouraï. Nous étions en accord avec ces principes, d’autant plus qu’à quatre les actions devenaient plus certaines, plus impitoyables.
Paule. Notre première rencontre en Toscane.
Hans et moi, motos à travers la campagne, pillage d’œuvres d’art, le pillage des Offices ! une merveille ! Ou plutôt son simulacre, comme est simulacre tout excès dans l’acte qui ne convienne pas au réel et dont pourtant l’imaginaire prend la charge, de tout le poids de sa bêtise. Le passage par le couloir de Vasari depuis le Palazzio Vecchio fut d’une grande simplicité, presque trop mais c’est ainsi! Enlever ces toiles trop connues ne présente guère d’intérêt sauf pour quelques maniaques qui voudraient les enfermer dans leur cave. Nous avons préféré une sorte de mise en scène, dans trois salles, chez Botticelli, la protection de verre de la Naissance de Vénus est brisée et la toile décrochée déposée face au Printemps. Chez Lippi, toutes les toiles ont été détachées de leur cadre, délicatement posées dans une pièce latérale et remplacées par des monochromes Klein, c’est dire si le transfert de matériel dans un sens ou dans l’autre était facile. Très belles photos de Hans mimant les diverses figures féminines du lieu, la Vénus certes, ou la Léda désormais anonyme. Troisième intervention, la Tribune repeinte en noir!
L’auberge était dans un petit village, tout en haut dans une sorte de castel à la terrasse suspendue dans le vide. Cuisine sublime. Vaste chambre voûtée. Hélène n’était pas là, partie en reconnaissance à Fès sur les lieux d’un futur congrès de psychanalystes parisiens. Ces derniers pris dans une sorte de fantasme de raison à propos des trois religions du Livre voulaient ouvrir les questions géographiquement tout en oeuvrant de manière tellement abstraite qu’ils ne risquaient guère d’avoir le moindre impact réel sur les mentalités. En fait il s’agissait plutôt de missionnaires économiques plus ou moins involontaires et Hélène devait profiter des circonstances pour favoriser des nouages bancaires nécessaires à des opérations ultérieures.
Après le repas, l’hôtesse nous conduit dans une sale assez vaste qui ouvre largement sur le paysage d’un vert sombre, déjà épuisé par la chaleur. Elle nous présente des filles, tenues légères, rires complices. Elles sont une demi douzaine, peut être plus. Elles semblent s’amuser de se livrer ainsi aux clients de passage. L’indifférence à l’identité par la possession du corps laisse libre d’à peut être n’importe quoi sans aucun effet de mémoire autre que les secousses du plaisir qui jamais ne se lasse. Notre choix porte aussitôt sur ce corps élancé, fesses nues qui nous regarde à peine. Une seule, oui, c’est bien ainsi. Hans a gardé sa tenue de cuir, je suis nu face à la fille qui boit avec moi une liqueur locale dans une sorte de récipient en verre à deux orifices, yeux dans les yeux, lentement. Magnifique sur le rouge légèrement passé du fauteuil, en attente, de rien, ce vide d’être femme.
Même Hans ne les a pas vus venir. Pistolet sur la tempe, tandis que l’autre éclate de son gant l’objet de verre.
« Suivez nous sans résister ! » dans un Anglais italianisé effroyable.
Ils n’eurent guère le temps de faire plus, en un bel ensemble le porteur de pistolet avala son bulletin de naissance d’un coup sec du poignard d’Hans tandis que Paule privait notre hôte de ses yeux, larmes de verre dans chaque orbite.
« Vous avez la mafia aux trousses, dit-elle… À moins que ce ne soit moi, pas moyen de prendre la moindre semaine de repos dans une tranquille auberge de passe ! »
Paule savait joindre l’art de l’Hagakuré à celui des explosifs, de manière massive ou quasi microscopique. Ouverture de coffre, de porte, de valise, destruction d’un immeuble, d’un véhicule, impulsion tellurique, son rêve : la faille de San Francisco ! Une bombe nucléaire placée au bon endroit et boum, Tsunami ! de là à supposer dans la stratégie américaine de contrôle de l’Asie du Sud-Ouest une telle pratique !
Comme après chaque opération, Jacques Lévinas passe de longues heures quasi immobile, le regard fixe, ne pensant à rien, au bord de se souvenir d’anciennes folies, cette façon qu’il eut de quitter son ancien travail de médecin, à travers un état quasi crépusculaire où la réalité et le rêve se mêlaient en constructions délirantes. Il s’efforçait alors de contenir la brèche qui risquait, à nouveau, de s’ouvrir. Il s’efforçait alors de relire quelques lignes d’un ancien journal qu’il avait alors tenu, journal protéiforme, diffluent, les restes de son naufrage subjectif où le locuteur se perd dans des identités diverses.
« Tanaka ne s’était jamais couché de bonne heure. Aucune tempête ne s’annonçait sur l’Atlantique Nord. Les jours précédents des vents avaient apporté une fine couche de sable du Sahara. Une pigmentation uniforme, un temps, avait égalisé les choses. »
Ce nom japonisant avait quelque chose de stupide !
« La statue de la déesse à la mousse régulièrement entretenue était visible de loin, en particulier au soleil couchant. Sur les surfaces intérieures de la construction, des peintures murales à la dégradation programmée représentaient diverses actions, en particulier la fameuse dévoration d’Actéon par ses chiens au moment où il entrevoit le corps dénudé de la déesse, mais plus loin ce même Actéon dévorait à pleines dents le cadavre en décomposition de cette même divinité. Un vaste autel portait des traces de sacrifice. Une fois par an, le rituel de l’açvamedha y était pratiqué en présence de Tanaka et de quelques compagnons. Un cheval était immolé par étouffement. Des morceaux de viande étaient alors jetés au feu, le reste étant consommé par les officiants. Tous étaient alors sous l’influence du soma pressuré. La cérémonie était soumise à un protocole fixe accompli avec minutie. Aucune faute morale , c’est-à-dire purement technique, n’était alors acceptée. »
Cette fantasmagorie renvoyait à d’étranges secrets oubliés. Un fort mal de tête s’en suivit. Jacques reprit un verre d’alcool et descendit rejoindre ses compagnons. Longtemps il n’avait su mettre un nom sur son état, ne réalisant pas la portée de cet autisme onirique parce que ceci faisait monde en soi. Les rares moments où les espaces pouvaient se conjoindre ne changeaient de fait pas grand chose à l’affaire puisque ses manifestations hystériques alors couvraient de leur bruit la faille hurlante qui alors s’y penchait
Les trois bonzes quittent l’hôtel, vers Colombo. Les traces du tsunami, les discours sur le tsunami, ceux qui l’ont vu, miraculeusement protégés par les irrégularités de la côte. Un enfant les approche, pas plus de dix ans, la voix est celle d’un adulte, une voix qui vient de l’intérieur, sensation de malaise, inquiétude face à cette sonorité métallique qui confère à cette voix un pouvoir, poussant aux extrémités les plus radicales
« Mes maîtres m’envoient pour négocier le prix de la dent, ils supposent que vous serez disposés à la transaction, car votre situation est pour le moins délicate »
La barque glisse sans bruit vers un rocher situé dans la baie où se trouve un petit temple. Il y a visiblement autre chose que des moines sur ce caillou. Un petit homme affable, chemise blanche, costume noir vient à leur rencontre
« La confrérie du Bouddha Futur est heureuse de vous accueillir... je ne ferai point l’insulte de vous raconter les péripéties qui entourent la circulation de la dent. Monsieur Levinas n’a pu s’empêcher de parcourir nos livres sacrés maintenant qu’il a troqué son costume de psychanalyste contre celui de spécialiste en études joyciennes, aggravant d’autant sa tendance spéculative, nimbée de théologie universelle. Monsieur Lammerding en sait sans doute plus que moi à ce sujet. Il a écrit, en commentant le Mahavamsa, des choses fort intéressantes à propos de la véracité des reliques du Bouddha; c’est d’ailleurs à partir de ses réflexions que nous avons pu établir un choix significatif parmi les divers fragments supposés demeurés de son corps. La dent en fait partie, ainsi que d’autres choses situées ici ou là et sur lesquelles il nous semble nécessaire de mettre la main pour des raisons stratégiques. Chacun connaît toutes les histoires relatives aux reliques, depuis la dispute d’origine, le partage en huit parts puis les 84000 parts du roi Açoka. Heureusement c’est une légende et les lieux réels où sont déposées les reliques bien moins nombreuses.
Nous étions sur place à Kandy, bien avant votre remarquable intervention, puisque nous étions chargé cette année d’abattre un jeune jaktree n’ayant pas encore donné de fruits, et dont la sève qui s’écoule est signe de prospérité, puis de le débiter en quatre morceaux, chacun porté à l’intérieur des enceintes des quatre temples hindous, consacrés à Natha, Vishnu, Kataragama et Pattini. Nous étions d’autant plus attentifs à ces cérémonies que nous sommes commanditaires indirects de votre contrat, négocié par les Tamouls sous couvert de la CIA, qui cherche par tout moyen à accroître la zone d’influence ouverte par le Tsunami dans la zone indienne.»
« Stratégique ? » l’idée qui recoupait des considérations géopolitiques ne plaisait décidément pas à Jacques Lévinas.
« Oui, notre confrérie se doit de remplir sa mission qui est le contrôle de la sphère bouddhique loin des dérives oecuméniques du Daï Lama ou de la de-substanciation radicale qui anime l’essentiel de la mystique de cette île. Nous avons déjà essayé de récupérer à Pagan un objet douteux dont certaines chroniques attestent de l’authenticité, malgré le texte classique « Anawratha développera ses liens avec le Sri Lanka dont il ramènera une copie de la dent sacrée du Bouddha pour l'enchâsser dans la pagode Shwezigon » . Mais il semble que quelqu’un nous ait devancé sur place …Nous avons opéré de même au dagoba de Mahaseya, le plus grand de Mihintale, construit au Ier siècle sous le règne du roi Mahadatika Mahagana, où la croyance veut qu'un cheveu du Bouddha y ait été enchâssé... à juste titre d’ailleurs... en ce domaine biologique rare, la dent dont vous êtes possesseur nous est essentielle »
Hans cherchait la raison dernière de cette paranoïa politique bien commune en ce bas monde. Une idée assez farfelue commençait à lui venir à l’esprit quand le bruit d’hélicoptères d’assaut se fit entendre, un porte voix intimait l’ordre d’une reddition sans condition, bref la vaillante armée sri lankaise contre toute attente surgissait comme la cavalerie. En un éclair, les trois bonzes coordonnèrent leur action, éliminant les ninjas sur leur passage. Se débarrassant de leurs voiles de couleur, ils plongent dans l’océan. La jonque qui les prend à son bord au large, antique navire aux allures touristiques les met cette fois face aux services secrets hindous
« Vous êtes bien nombreux sur cette affaire » commente Jacques ironique « vous voulez la dent vous aussi ? »
« Vous pouvez vendre cet objet stupide au plus offrant, d’autant que le plus offrant risque d’être vos derniers interlocuteurs, cette confrérie bio-bouddhique qui rêve de cloner un peu n’importe quoi ou n’importe qui à partir de restes, êtres vivants sans doute mais encore êtres disparus depuis plus ou moins longtemps… Mais méfiez vous, ils ont plutôt tendance à découper leurs créanciers qu’à régler leurs dettes. Peu nous importe, ce qui par contre nous intéresse, ce sont toutes les informations relatives à cette secte. En un mot ménagez vos intérêts au mieux, mais livrez nous un rapport précis sur cette organisation dont le terrorisme médiatique vaut bien celui d’Al Quaida. »
La femme qui s’exprime avec un accent britannique impeccable parle d’une voix étrange comme mimée, il est difficile de repérer ses traits dans la pénombre.
Hans cherche à deviner qui est cette personne dont il pourrait dire qu’il la connaît trop bien, mais autre chose l’intrigue
« Vous avez accès à interpole ? »
« Bien sûr ! que cherchez vous ? »
« Des informations sur Raël, vous savez le sexo-prophète de Clermont-Ferrand »
Rapidement l’écran fait apparaître le visage rond plutôt sympathique de Claude Vorilhon, barbe légère, petit chignon en haut du crâne, tenue blanche pseudo scientifique
« Et maintenant, effacez toute pilosité de ce visage, rajoutez de petites lunettes d’écaille et vous obtenez… »
Le morphing effectua la transformation en un éclair et devant nos trois amis apparut la face bronzée de leur hôte du rocher.
« Olric pour vous servir » commenta Hans aussitôt « en prime, je vous offre l’identité de celui qui était à ses côtés. Vous voulez bien effectuer la même opération sur une photo du scribouillard Houellebecq ? »
Le passage au bonze nécessita là d’effacer le rouquin rosé pour une sérénité au teint presque cuivré
« Rien d’étonnant à cela » reprit Hans « vous savez que ces deux lascars ont accumulé en Europe pas mal de procès pour pédophilie, proxénétisme, escroquerie, etc… Et qu’il leur a fallu fuir après l’affaire du néo-mandarum, ce lieu mythique qui devait servir de base d’accueil des extra-terrestres, lieu où il avait trouvé bon de convier des membres d’un groupuscule d’Al Quaida après que Raël ait eu la conviction que les Elohims demandaient la conversion des islamistes à sa cause. Résultat… au moins une centaine de disciples égorgés et la fuite grâce à ses amitiés avec Moon et la Scientologie. L’orgie sacrée finissait comme de juste dans un joli bain de sang. Donc le revoilà le cloneur de Mammouth avec son chroniqueur favori qui reprend du service à propos d’un trafic d’organes divins. Nous avons échappé au clonage du Christ pour l’instant ! Encore que j’ai bon espoir avec le successeur de César-Christ II. »
Hans parle en connaissance de cause, ayant été livreur de chair fraîche pour le Vatican, ce qui lui a permis de voir ce que l’on ne doit pas voir. Malgré son manque de scrupules, il avait quelque mal à évoquer ce genre de scène. Pourtant, il ne pouvait arrêter l’évocation qui s’imposait alors. Brisant son inhibition, Hans poursuivit d’une voix blanche sans adresse à un quelconque interlocuteur :
« L’homme en blanc se livrait depuis quelque temps à une cuisine lugubre qui ne retranchait rien aux excès les plus délirants des films gore d’horreur. Il était non moins évident que le cher homme vibrait selon la dérive du monde, sensible aux multiples symptômes qui se manifestaient du côté des assassinats sauvages chez les pré-adolescents. L’imaginaire déchaîné par la shoah et nullement apaisé par quelques vagues gestes mondiaux passait d’une forme étatisée à une forme ordinaire, familiale. L’horreur jusque-là distinguée dans la présence du quotidien prenait des allures objectives. Ce n’était plus l’inquiétante étrangeté au coin du feu mais bien la manifestation réalisée des intuitions cinématographiques. Fredy posé sur l’épaule de l’homme en blanc. Ce dernier hurle dans les vastes couloirs. Il se précipite au milieu de la nuit vers ses fourneaux où cuisent des morceaux de cadavres. Il goutte, sale, poivre. Les religieuses des cuisines se précipitent pour le soutenir, lui proposent de choisir entre un beignet à la cervelle fraîche et un beignet à la cervelle fondue de cardinal mort de deux mois. Il s’apaise un bref instant. Puis hurle à nouveau. Parfois il a des sortes de visions, il voit la frontière mystique entre l’Occident libre, vrai, cultivé et l’Orient esclave, menteur, barbare. Il se calme à nouveau. Il accorde une brève audience. Il semble retrouver sa nature complexe, entre le joueur de poker et la phraséologie à double sens. Il demande qu’on lui relise certains textes. Un cardinal lecteur se précipite pour alimenter la mémoire défaillante
... Des millions de nos contemporains aspirent légitimement à jouir à nouveau des libertés fondamentales dont ils ont été privés par les régimes totalitaires et athées venus au pouvoir de manière violente et révolutionnaire, précisément au nom de la libération de leurs peuples...
Le spectre marxiste qui gronde derrière ces mots le secoue toujours autant. Un bref instant, on dirait qu’il a retrouvé ses esprits
. .. Ce scandale de notre temps ne peut être ignoré: alors qu’ils assurent leur apporter la liberté, ces régimes maintiennent des nations entières dans la servitude, une situation indigne de l’humanité. Ceux qui, peut être par inadvertance, se font les complices de pareils asservissements, trahissent ces mêmes pauvres qu’ils entendent aider...
Un tremblement lui secoue la mâchoire inférieure. Il va marmonner quelque chose. C’est une question sur les apparitions de Marie. Mais bien sûr, lui dit-on, la Sainte Russie a été sauvée par Notre Dame de Kiev. On va vite lui chercher une reproduction de la Maria orans de la cathédrale. Il baise l’image
... Les principes idéologiques viennent avant l’étude de la réalité sociale qui les présuppose. Il n’est donc pas possible de séparer les pièces de cet ensemble épistémologique unique. Selon cette analyse, qui s’approprie une des pièces finit par accepter l’idéologie dans son ensemble...
Cette fois, la crise a passé. Encore faible, il demande la liste des martyrs en cours de béatification et décide d’en reconnaître quatre vingt d’un coup. .. »
« Tout le monde sait ce qui se passe à Rome, conclut Jacques. Le Saint Père a déclenché le processus, aidé par l’Opus Dei qui a pris le pouvoir à l’occasion de cette sorte de folie post-traumatique, aidée en cela par l’Organisation qui oeuvre pour ses propres fins, non à la manière de systèmes emboîtés mais selon les clivages ordonnés par une logique aléatoire. Le tournant se situe autour d’un triple événement, le renoncement à la prêtrise du théologien Leonardo Boff, la condamnation du très confus Eugen Drewermann et la béatification du sulfureux José-Maria Escriva de Balaguer. D’ailleurs l’obscur Boniface XVI, théologien conséquent, nous a statufié depuis peu ce charmant personnage, saint oh combien nécessaire, à côté de Saint Gregoire, pas moins, cet ange indiquant le verset « lorsque je serai élevé de terre, j’attirerai tout vers moi ». Il y a eu aussi ce Kurt Waldheim décoré de l’ordre de Pie IX après ses aveux relatifs à la Croatie, la réception par le cardinal Angelo Sodano de Gianfranco Fini secrétaire du parti néofasciste italien et membre du gouvernement Berlusconi. C’est à ce moment que le pape s’est mass médiatisé, suivi sans cesse par son cameraman comme Warhol. Il est incontestable que la résistance de l’Eglise vis-à-vis de la modernité est un facteur à deux faces dès lors qu’on veut bien remarquer que la réaction est l’envers de la modernité, chacun pousse à la roue du pire. Dans le système clos de l’Eglise, les signes de modernité ne sont que la pente du monde qui se ruine, tandis que la condamnation de cette modernité à la fois précipite les êtres sensibles vers la modernité et en broie les acteurs. L’universalisme postmoderne est une formule creuse qui tend à recouvrir les recherches authentiquement théologiques. L’occlusion mentale du Vatican est anus mundi. En tout cas l’appareil religieux est devenu d’une plus grande efficacité que le KGB ou la CIA réunis. Tout le système est miné par une pieuse obéissance prompte à broyer tout le monde….
Et puis nous savons que le cannibalisme nuit de toute façon à la santé comme nous venons de le lire dans New Scientist puisque la larve de salamandres Ambystoma tigrinum cannibale est moins résistante qu’une autre espèce qui ne l’est pas. Maintenant, il est sans doute difficile de comparer la croissance d’un pape à un autre.
Je n’ai, à vrai dire, guère d’opinion sur les dérives papales. Je constate simplement. Je me souviens d’une scène étrange. Je visite le Saint Père dans le cadre d’un commerce d’époque. Il est là tragique, solitaire. « Il ne chante plus » dit l’homme en blanc. Comme à chaque fois qu’il essayait de porter sa petite cuillère d’argent vers la glande pituitaire à travers la masse blanchâtre, la voix s’arrêtait. Il était difficile de savoir si sa Sainteté poursuivait ce goût culinaire complexe pour la jouissance gastronomique associée à l’ingestion d’une matière secrète et juvénile, encore palpitante, ce dont témoignait le chant obtenu, en dépit de la situation, grâce à d’incroyables manipulations à la fois comportementales et chimiques, ou si, au contraire, il cherchait à pousser jusqu’à ses extrêmes la recherche d’une sorte de matérialité de l’âme. Bref le prélat n’était guère raisonnable en ses passions. Il se disait que ce glissement dans un comportement, assez modéré et jusque-là réservé à une jeunesse ecclésiastique plus que consentante, avait débuté vraiment après le tir d’Ali Agca qui, malheureusement, était survenu sur un fond d’échec retentissant quand sa Sainteté avait voulu faire échouer la loi sur l’avortement. Le Saint Père avait gardé une combativité intacte mais ne pouvait contenir toujours une quasi diabolisation de ses pensées et de ses actes.
C’était dans le fond une époque agitée car le Vatican n’arrivait pas à calmer le vieil homme, ce qui n’était pas sans conséquences. Je recevais n’importe quand des papofax aimais-je à dire, sous couvert de la discrète entête de l’Opus Dei. Le successeur de Saint Pierre exigeait, c’était clair, de pouvoir poursuivre au plus vite ses petites expériences culinaires, ayant épuisé, à l’instant, le dernier arrivage de jeunes gens et jeunes filles. César de Ribère d’Antremont, élu sous le nom de César-Christ II, risquait dans les effets du manque monomaniaque et un peu monstrueux, de refaire, fusse un instant, surface et donc, pourquoi pas, malgré son âge, de s’intéresser à certains aspects de la gestion du Vatican abandonnée depuis de nombreuses années à l’ordre espagnol. Cette fascisation de l’Eglise avait certes trouvé plus qu’une sympathie auprès des membres de la Curie romaine et même au delà parmi les membres de plus d’un Ordre, heureux de retrouver, au coeur de Rome, des principes dignes d’autres périodes fastes en distinctions humaines. L’installation de Cardoso, qui succédait heureusement à Dom Helder Camara, dans le palais épiscopal, avait été saluée comme un signe positif de retour à l’ordre. Tout ceci s’inscrivait dans une phraséologie du pardon où l’éloge de la colonisation se mettait en assomption avec l’identification au salut par le Christ. Comment ne pas remercier Dieu pour les abondants fruits de la semence plantée tout au long de ces cinq siècles par de si nombreux et, intrépides missionnaires... César-Christ. II a récemment demandé pardon à Dieu pour cet holocauste méconnu auquel participèrent des baptisés qui ne vivaient pas dans la foi. D’ailleurs le vrai souci demeurait la lutte sectaire, bref la reconquête, y compris vis à vis du peuple déicide. Le refus de tout aspect théologique dans le rapprochement avec Israël demeurait articulé à la vieille formule “ les juifs n’ont pas reconnu Notre Seigneur, c’est pourquoi nous ne pouvons pas reconnaître le peuple juif.”
Il était remarquable, en tout cas, de constater que le contrôle d’un sujet pouvait s’effectuer avec tranquillité et totalité sans pour autant porter atteinte gravement à sa personne même, comme la curie devait le faire régulièrement il y a encore peu sans parler du corps de l’élu de 1294 mort dès 1295, Clément V, grâce aux soins de son successeur, Boniface VIII. Quant on pense que l’on cherchait encore à Rome à dissimuler le trou rectangulaire du crâne du pape signe du clou qui avait activé son abdication. »
Ce bel effet oratoire fit sortir de l’ombre la femme de la jonque dans un éclat de rire reconnaissable entre tous… Paule, sans aucun doute possible! Sidération de Jacques ! et des autres….
« Paule ? mais c’est impossible ! »
« Impossible est effectivement le mot puisque tu m’as vu, morte, décapitée. Il fallait une mise en scène de carnaval pour que tu puisses y croire. Plus le trait est gros, plus on y croit surtout si tes réflexes de survie étaient en action dans le brouillard. Vous vous souvenez de notre rencontre en Toscane, un pur hasard…orienté. L’Organisation dont je fais partie , a jugé bon que je demeure en seconde ligne pour aider indirectement à vos dernières missions Je suis là pour préserver vos arrières. Il est temps pour moi de revenir en première ligne. La jonque va exploser. Vous allez me libérer des services secrets hindous, et nos raëliens bronzés n’auront plus qu’à nous récupérer dans la flotte … mais permettez- moi de vous féliciter, même sans moi, vous êtes toujours très efficaces… J’écoutais entre surprise et lassitude le discours révélation de Hans à propos du pape. A l’entendre, vous êtes pris dans des séquences discontinues. Je peux vous assurer du contraire et le cannibalisme papal est alors nullement contingent. Mais c’est étrange. J’ai rêvé, le pape était incliné sur moi; j’étais allongée sur le côté droit; il se passait quelque chose de grave, d’important; il me disait de me détendre, tout en me faisant une piqûre dans la tempe; cette injection durait longtemps; mon corps se détendait; je m’engourdissais au point de glisser plus vers la droite; il accompagnait mon mouvement pour poursuivre ce travail; à la fin, je me retrouvais recouverte d’un drap, comme morte et pourtant pas morte; c’est étrange, depuis ce rêve, je me sens comme envahie d’une mélancolie infinie. Mon père en mourant a achevé son oeuvre sur moi. Je le sens bien, je reproduis tout ce qu’il était, c’est douloureux, ce n’est pas mon être profond. Comment il ressentait tout ça en dedans, je ne sais pas. Où est-il? Je ne sais pas très bien. Je le reproduis dans la douleur, prise dans des choses que je ne connais pas très bien, des ressemblances. Peut-être cet abandon réel qu’il a subi tout petit, la mort de sa propre mère. C’est sans doute ça qui a réglé son rapport avec les femmes, cette attitude très spéciale. Et puis tout s’est mélangé après dans le bain catholique, cette confusion, ce fond de déprime qui glisse depuis des choses strictement matérielles jusqu’à des effondrements spirituels. Une distance immense entre moi et Dieu, un écrasement, quelque chose de très loin, de trop lourd, l’incapacité d’aimer … mais je suis bien bavarde , comme si nous n’étions pas dans l’urgence, encore qu’après tout c’est moi qui décide du moment où la jonque explose. Pendant que je parle, le suspens monte chez les raëliens»
« Ah, l’amour du père, susurra Hélène, en la caressant doucement du bout des doigts sur la racine de son sexe. Un pendu ne lâche pas sa corde, j’en sais quelque chose, c’est tout le bruit de mon enfance, l’Italie, les crocs de boucher, le Duce, Salo, un jour, je vous raconterai ça. Moi aussi j’ai rêvé de mon père. Dans une sorte de camp de vacances, deux hommes, mon père et mon frère, voulaient voir mes seins. J’étais habillée. Je fuyais, ils me rattrapaient. Plein de gens voulaient alors la même chose. Ce n’était presque pas un rêve, c’était l’enfance, quand mon père me trouvait, la nuit, dans le lit de mon frère, et me demandait ce que je faisais là, je ne faisais que faire ce que l’on voulait bien de moi, pour en venir à n’exister qu’à travers la souffrance que je provoque chez les autres. Mon frère, un jour, m’a demandé de le prendre dans la bouche, je ne voulais pas, il m’a proposé de l’argent, je n’avais pas le choix ou ça m’a convaincu, j’ai détesté ça; il m’a dit après que je n’avais même pas fait ce qu’il m’avait demandé ; mes parents sont arrivés ; je me suis sauvée par la fenêtre; c’était moi qui étais coupable; mais avant de partir j’ai exigé l’argent qu’il m’avait promis avec cette sensation que je ne le méritais pas parce que je n’avais pas bien fait ce qu’il m’avait demandé; je faisais tout ce qui semblait leur faire plaisir. Je suis contente que mon frère soit mort, sinon ça aurait continué ; je pensais que j’étais une prostituée depuis qu’un jour, mon frère s’est assis sur mon lit et m’a fait l’amour; j’ai mis longtemps après pour comprendre que l’on pouvait aussi avoir envie de faire l’amour et y trouver du plaisir. C’était il y a pas mal de temps déjà, je ne sais pas pourquoi je vous dis tout ça; l’influence papiste, la confession quoi!»
« Voilà de bien doux souvenirs d’enfance » commenta Jacques « j’ignorais l’existence de cette charmante famille! du moins pas à ce point, et qu’est devenu ce frère ? »
« Il est mort ! égorgé par un de mes amants qui le surprit alors qu’il nous surveillait depuis une ouverture ménagée dans l’œil d’un tableau; j’ai dû attirer son attention sur cet objet; il a deviné le reste et comme il n’était pas excité par ce genre de trucs, ça s’est mal terminé pour le frère. Mais il faut que je vous conte la suite, les couilles sectionnées et préparées comme des criadillas, les ouvrir, puis eau vinaigrée pour retirer la pellicule ouverte, coupées en fines tranches, passées à l’œuf battu, fris à la poêle dans l’huile chaude ; mon frère était à croquer. Vous ne me croyez pas ? Et pourtant…»
« Vos souvenirs plus morbides les uns que les autres ont toujours alimenté mes fantasmes sur la base, il est vrai, d’une solide éducation paternelle, mais il me semble que Paule ne peut disparaître et revenir d’entre les morts, sans quelque explication relative à cette Organisation qui viendrait ainsi nous guider vers des buts en abîme »
Hans, toujours pragmatique, invitait à une réponse qui ne pouvait se différer dans le contexte.
« C’est à la fois simple et ancien. Je suis quasi la seule femme membre de la Skull and Bones de Yale, connue aussi comme Chapter 322 ou Brotherhood of Death. Ceci par l’intermédiaire de mon père qui n’a rien à envier au père de Hans. Cette société secrète est un peu connue depuis que l’on sait que George W Bush en est membre. Ce que l’on sait moins est que ce groupe fut inventé par William Huntington Russell après un voyage en Allemagne où il découvrit des groupes identiques à l’Université, eux même dérivants des Illuminés de Bavière et autres Chevaliers Noirs qui luttaient contre Napoléon, avec le soutien financier de Rothschild. Les sympathies prussiennes ont perdurées. Vous savez, le goût de l’Etat, le juridisme à la Carl Schmitt, l’eugénisme… Mieux, Prescoh Bush, directeur d’Union Banking Corporation finance l’accès au pouvoir d’Adolf Hitler, sans beaucoup de problèmes par la suite, grâce à Allen Dulles, le patron de la CIA, puisqu’il peut offrir à son fils George Hubet Walker Bush les moyens d’investir dans le pétrole… La suite est linéaire. L’Afghanistan, l’Irak… Le projet demeure, mais les cartes sont bouleversées. Une sorte de Tricontinentale religieuse joue désormais dans la cour des grands.
Mais Jacques est-il si surpris de cet aspect obscur, lui qui fut en partie élevé par le maître de l’Organisation ? »
Jacques eut un sourire et ne dit rien. Il sentait l’ironie ordinaire des maîtres du Monde.
Mais le temps n’était pas aux rêveries. Aussitôt dit, aussitôt fait, magnifique feu d’artifice sur la mer argentée par la lune, et le sous marin prévisible qui surgit de l’onde avec sur la tourelle les deux transformés tout sourire.
« Avouez qu’il est bien difficile d’avoir une conversation suivie avec vous » déclara Raël en matière de bienvenue, capitaine Nemo d’un autre âge, celui du final de l’espèce.
Le submersible d’une facture baroque, bien digne de Jules Verne, s’enfonça lentement dans les eaux calmes de cette fin de mousson, tandis que le petit groupe gagnait une sorte de salle très claire, ouvrant sur les profondeurs bariolées. Il faut sans doute être sensible aux nuances de vert, aux reflets d’émeraude, à cet éclat si particulier dans l’oeil d’une femme en chasse de désir, même et surtout si elle se refuse à tout acte charnel. Il faut un peu de tout ça pour accepter de glisser lentement dans le jeu immense et quasi silencieux de l’océan.
Un repas était servi.
«Uniquement des produits issus de notre environnement» commenta Raël, d’un air satisfait, reproduisant sans doute naïvement l’invite de Nemo, auquel vint se rajouter la couleur blanche du chat du Spectre. C’est du moins ce que nota Jacques, qui se souvenait de films et de bandes dessinées de son enfance.
« Nous sommes dans une zone frontière, l’inconnu, un glissement de fluides, le carrefour de cycles biologiques, l’origine de toute chose vivante, une masse immense et pourtant fragile, marquée de blessures irréversibles et qui semblent invisibles. Ce que nous apprenons là est sans commune mesure avec ce qu’il est possible de repérer dans l’espace envahi par les hommes. Nous y circulons, invisibles, d’un bout à l’autre la planète
« Je suis plutôt heureux de la reconstitution de votre groupe. Sans doute qu’il y a quelque hasard « forcé » dans la rencontre de cette jonque qui croisait au large depuis quelque temps et dont on se doutait qu’elle cachait les services hindous. Je pense même que l’intervention spectaculaire de la police sri lankaise relève de leur suggestion. Mais vous êtes décidément très actifs. Nous ne cherchons d’ailleurs qu’à obtenir de vous une aide technique. Je vous suppose assez malins pour ne pas avoir sur vous la fameuse dent et être de toute façon capable de jouer sur la véracité de la relique entre celle de Kandy et celle de Pagan. Aussi pensons-nous qu’il serait préférable de reporter la négociation après une mission nouvelle que nous vous proposons dans le nord de l’île. Dans la ville « interdite » de Jaffna, sur une petite île, il y a un temple hindouiste, une des représentations de Ganesh qui est très curieuse puisqu’elle montre le dieu tenant sa tête coupée dans ses mains. La statue renferme une cache où se trouve quelque chose du corps du Bouddha. Vos relations avec les tamouls devraient vous favoriser l’affaire »
« Charmant » nota Hans « mais dites-moi, nos récents interlocuteurs ont eu le temps de nous parler de votre identité et de votre trajectoire, mon cher Raël. Que peut-on penser de l’affaire du néo-mandarum ? »
« Direct.. cela me plaît ! Le massacre qui ponctue cette triste affaire, est le fait de la CIA. En effet, la théorie du terrorisme universel univoque les amène à essayer d’intervenir tout azimut surtout lorsque des proches de Ben Laden sont en jeu. Il serait un peu long de parler de tout ça, mais sachez que le Gendhara où se trouvent actuellement les Talibans est un lieu de recherche religieuse important, le seul sans doute dans le monde actuel, et que la vision des théologiens négatifs proches de Ben Laden est très proche de notre vision biologique des choses. Rien n’arrêtera nos travaux. Quant aux Américains, la démonstration de leur impuissance est évidente. Enlisés comme ils sont dans le monde, ils n’ont plus les troupes nécessaires pour régler leurs problèmes internes. C’est ce qu’a démontré leur tsunami cyclonique. D’ailleurs la guerre météorologique a commencé… »
Raël s’arrêta sur cette évocation étrange et invita à passer au salon pour déguster un vin de corail au parfum d’algues et de poisson pilote.
Hans ne se le tient pas pour dit, il interroge sur cet idéalisme talibanais à propos justement des Bouddhas de Bâmiyân
« Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Celui qui pose la bombe est celui qui en tire bénéfice. Je maintiens ce que j’ai dit. La pente mystique n’implique aucun iconoclasme. Ce n’est pas parce que l’image a un côté naïf à vouloir piéger le divin que nous n’avons pas été attentifs à la théologie orthodoxe. C’est un commando anglais qui a fait sauter les statues. Un peu avant cette monstrueuse manipulation médiatique, j’avais même obtenu du conseil taliban une restauration du modelé avec ce mélange ancien de boue, de paille, enduit de stuc peint, nous envisagions même de reconstituer les masques de bois et de métal qui recouvraient les parties supérieures des visages. Il s’agissait bien de reconstituer le centre culturel d’échanges greco-bouddhiques en y associant les formes les plus hardies de l’islam. Depuis le IXè siècle tout ceci s’était un peu assoupi.”
Toujours le mouvement même des phrases qui découpe les choses comme un requin, cette torpeur ou au contraire et en même temps cette terrible vivacité qui traverse tout ce qui s’entend plus ou moins. Un être parle dans la certitude de son énoncé, l’autre semble l’écouter, semble tout au plus, des milliers de paroles se perdent comme un chant sans limite qui traverse le paysage mental comme une nappe plus ou moins frileuse et d’autres fragments viennent s’imposer avec justesse, sans pour autant arriver à faire plus qu’un bruit de silence goudronné. La femme accompagne cet homme un peu courbé, un peu rêveur, elle est prise dans un jeu stupide de certitudes, il s’agit de ce qu’elle appelle les preuves d’infidélité, en une vision linéaire de la psyché qui suppose une conscience réelle et un factuel à la mesure. La femme doit faire une sorte de crise froide. L’homme explose. Il lui reproche cette froideur mécanique. Elle pleure. Cela se passe dans une sorte de maison déposée sur une petite colline, maison orgueilleuse de son inutilité, face aux autres monts peut être violets, qu’importe d’ailleurs, il y a la mère de l’homme qui jouit de cette dispute offerte à sa haine du fils, fils de son époux, cette rivalité meurtrière des femmes entre elles, la tête de l’homme arrachée au corps démembré. La femme part avec sa petite valise, elle part on ne sait où, elle prend le bus, il la regarde partir dans ce mélange de surprise et de soulagement, peut être de douleur, il sait la douleur, elle se dit d’un factuel tout autre, en fait elle se donne sans savoir à qui veut quand elle veut, elle croit tenir une meilleurs place morale et ne vise qu’à assurer un moi qui ne vaut guère d’être ainsi refusé de ses bases. Elle rêve maintenant, elle entre dans une pièce, il y a des morts couchés sur des matelas qui flottent, beaucoup de morts, elle veut y entraîner sa fille pour rejoindre sa propre mère qui l’empéche de vivre, au dernier moment elle s’y refuse, renvoyant l’enfant auprès du père. Le brouillard de la pensée glisse à nouveau dans le semblant des choses, ce soudain crépuscule porte une lueur, un sourire béat sur des choses lues.
“N’oubliez pas que le pèlerin bouddhiste chinois Xuanzang qui traverse la vallée en 632, l'année même de la mort de Mahomet, décrit Bâmiyân comme un centre bouddhiste en plein épanouissement « comptant plus de dix monastères et plus de mille moines » et indique que les deux Bouddhas géants « sont décorés d'or et de bijoux fins ». La suite est bien sûr plus trouble, mais Genghis Khan, en 1222, ne les touche pas. C’est bien sûr l’iconoclastie musulmane classique qui a servi de base au montage théorique de l’affaire. Mohammed Omar et les Talibans n’avaient aucun intérêt à annuler cette renaissance qui ne pouvait que sortir cette région du monde de son pseudo archaïsme. N’oubliez pas non plus qu’Omar avait déclaré la protection des statues, et que par contre le pillage archéologique de la région ne pouvait que se cacher derrière le bluff médiatique. La situation tragique afghane actuelle se double d’un effet stupide puisque l'artiste japonais Hiro Yamagata compte rendre hommage aux deux bouddhas géants de Bamiyan en les recréant sous forme d'images-laser multicolores à l'endroit même où ils se sont dressés pendant 1.600 ans, Mickey à la place d’un centre théologique. Quel progrès! Vous voilà au fait d’une information qui n’est secrète que pour qui ne cherche pas bien loin »
Après cette explication sans réplique possible, Hans se contenta de grommeler, mais Hélène, à son tour, rebondit sur les dernières phrases
« Pourquoi parlez-vous de guerre météorologique? Autant le tsunami nucléaire est concevable, autant un cyclone artificiel demeure digne de Black et Mortimer »
« Détrompez-vous, mon amie, en utilisant le gradient de température, il est possible de réaliser un mini-cyclone au niveau d’une tour en forme Venturi, au niveau de l’étranglement, vous savez cette forme un peu hyperbolique comme on peut l’observer pour certains château d’eau. Bien sûr il s’agit d’un phénomène local sans commune mesure avec les conditions réelles où il faut une grande masse d’eau à température élevée pour que les nuages verticaux provoqués par l’évaporation puissent originer la cheminée de l’œil autour de laquelle vont s’enrouler les vents, ces cumulonimbus sont soumis à la force de Coriolis, elle même engendrée par la rotation de la terre et qui n’est efficace, dans ce cas, qu’au-dessous de cinq degré de latitude… mais imaginons que notre micro dispositif, qui peut être de taille notable, soit installé sur un catamaran dérivant et orienté vers ces zones à haute température par satellite, et vous avez un inducteur local qui vient converger avec l’attracteur étrange de l’organisation chaotique de la haute atmosphère…Enfin je vous suppose informés un minimum de cette organisation paradoxale que l’on peut observer au sein de structures hasardeuses, et qui donc ne le sont qu’à notre échelle, pas au niveau réel des masses. Avouez que c’est un système catastrophique peu coûteux et très écologique, l’énergie dégagée est considérable, comme si on lançait à l’attaque d’un continent une machine égale à des centaines de centrales nucléaires. Nous envisageons une série de cyclones en chaîne, laissant aux spécialistes le soin de les nommer Katrina, Rita…”
Le ciel légèrement noir sur la plus grande partie ouvrait sur l’étendue du vert une impression de cauchemar d’enfance, les séquences se précipitaient à sa mémoire, ponctuées par la voix de sa mère qui parlait sans cesse pour ne rien dire ou pour parler plutôt de cuisine pour ne pas parler, il y avait une obscénité dans cette voix qui reprenait en écho la facture étrange d’attentats supposés dans la ville de destination proche, une mascarade médiatique qui faisait comprendre la destruction propre même à ceux qui demeuraient sourds, l’impossibilité de se concentrer sur quoi que ce soit rendait les questions d’il y a peu à une parfaite inconsistance. Ceci venait en continuité avec cette sorte de réunion de psychanalystes où il se trouvait, réunion comme dans une rue, très sérieuse mais impossible à comprendre, à cela faisait suite sans raison une sorte de repas, genre buffet, mais il y avait un problème du côté des sardines grillées qui accrochaient en masse. Il s’installa à une table. Volontairement le maître s’assoie en face de lui, il fait une allusion relative à son brouillage conjugal mais c’était une méprise, en tout cas dans cette séquence, il n’y avait aucune présence d’une femme. Pourtant au réveil il se mit à récapituler une série causale dont il était le centre fragile.
“Nous avons beaucoup appris de l’échec du projet Stormfury qui voulait contrôler le phénomène, nous avons en particulier appris qu’il n’y aucun moyen d’empêcher la mise en jeu de cette soupape atmosphérique qui transfère l’énergie solaire accumulée dans les zones intertropicales vers des zones tempérées ou polaires. D’un point de vue pratique, une séquence cyclonique rend toute restauration locale impossible, désorganise un système humain déjà très peu fiable, ainsi divers polluants sont déversés au hasard, que ce soit directement le pétrole dans le Mississipi, ou les sites industriels abandonnés et ainsi dispersés. Quant aux zones humides non entretenues voire construites, elles n’ont pu rien arrêter, sont devenus de vastes poubelles ce qui devrait inciter les politiques à abandonner les mesures de protection écologique pour assurer l’évacuation des débris. Le plus comique est ici car les politiques vont se précipiter sur la zone à reconstruire avec la même ardeur qu’en Irak, avec sans doute plus de succès puisqu’il est quand même plus facile de se débarrasser de ses nègres que de ses chiites. Et sans doute que Disney World sera plus facile à construire à la Nouvelle Orléans qu’à Bagdad. Pourtant Sadam avait déjà commencé à Ninive !»
Le rire d’Hélène fit écho à ces propos d’allure scientifique, non qu’elle n’y crût mais parce qu’elle vibrait devant cette toute puissance destructrice en soi et non pas vis-à-vis de quelque but plus ou moins rationnel. Encore aurait-elle frémi, d’une tout autre manière, si elle avait pu mesurer le détail local de l’affaire. Mais sans doute que Raël lisait à ciel ouvert dans l’exaltation de son esprit. Il reprit comme en écho, sur un ton un peu d’apocalypse
« Le surgissement du tiers monde le plus démuni au cœur du dispositif central. Ainsi Charity Hospital, seul établissement du centre-ville de la Nouvelle-Orléans où les indigents et les personnes sans assurance-maladie pouvaient se faire soigner gratuitement, bien sûr non évacué, bien sûr inondé, coupé du monde, le vent a brisé les fenêtres, la pluie a tout dévasté, plus d'eau courante ni de sanitaires, plus d'électricité, les groupes électrogènes étant dans les sous-sols inondés, plus de lumière, de climatisation, de radiographie, les urgences envahies... des véhicules amphibies de la police passent près de l'hôpital, des hélicoptères patrouillent au-dessus du quartier, des pillards embusqués dans un immeuble voisin tirent sur les bateaux, sous un échangeur d'autoroute, sur lequel des milliers de réfugiés sont bloqués, sans eau ni nourriture, fous de rage, ils jettent des projectiles sur les sauveteurs. En plus nous avons alors l’effet médiatique en direct, alors que le Tsunami du Sud Est Asiatique est demeuré un silence sur des ruines. La perception en temps réel de l’horreur du monde fait partie de sa gestion. La télévision avant et même à la place des secours, ça c’est génial ! Au final, heureusement, ce fichu hôpital doit être détruit. Comme quoi le 11 septembre était une répétition à petite échelle de la suite »
Depuis que l’affaire durait, la résistance tamoule avait pris bien des détours, connut bien des scissions. Hon V Pirapaharan aimait à décorer les murs de son bureau des diverses figures qui avaient pu faire obstacle à l’organisation des Tigres et qui avaient été éliminés par une autre fraction, voire par leur fraction manipulée plus ou moins par le gouvernement, l’Inde, les USA…À côté du ministre abattu depuis peu, on pouvait voir Premadasa Van Gumpola des Black cats, Aliathomby Ratnasabathy d’Eros, Varatharaja Terulal du Front marxiste. La présidente qui avait fait un coup d’état après l’assassinat de son Premier ministre trônait en bonne place. L’inévitable Kalachnikov en travers du bureau donnait au bureau de Jaffna une allure de guérilla très Europe Centrale. Il salua la présence d’Hans d’une accolade chaleureuse, amusé au récit de leurs aventures., semblant ignorer les trois autres, malgré quelques regards sombres et sauvages à l’adresse des deux femmes.
«Il existe effectivement un petit temple quasi abandonné d’ailleurs, il me semble me souvenir qu’il a au moins deux caractéristiques, un Bouddha en dharmacakramudra, oh pardon, en prédication et cette statue de Ganesh comme dans son ombre, sauf à certaines heures où le jeu d’ombre semble s’inverser. Ganesh Dvija Ganapati, couleur de lune ! Ce n’est pas une représentation si unique que cela, d’ailleurs Paule doit se souvenir de notre visite au musée Guimet, il y a quelques années, quand j’étudiais la sociologie politique. Nous avions longtemps médité sur la statuette du personnage moustachu qui détache sa propre tête. C’est un personnage assez rare du moins hors de l’iconographie chrétienne qui aime beaucoup le martyr décapité qui soulève sa tête. Il y a là dans la posture un côté princier, souverain, un peu comme dans le Seppuku»
La large barque, bleu délavé, habitacle profondément enfoncé dans la coque, s’éloigna du bord. Le rivage découvrait avec plus d’évidence les désolations naturelles et surtout la quasi-absence de réparations, lieux frappés par la guerre et le tsunami et voués à demeurer tels quels. Le Nanatheevu Nagapoosany Temple apparut bientôt. Personne sur le site, désolation du divin et pourtant venant de l’intérieur de la bâtisse polychrome un son étrange, habituel en ce lieu de culte qui surprend tellement les occidentaux pour lesquels la musique religieuse est fatalement sublime. Non ! autre chose et cette autre chose, Jacques Levinas la connaissait parfaitement, A love suprême, juillet 1965, Antibes, Coltrane. Un noir déployait le mystère de cette correspondance sur son ban suri de bambou, juste à côté de la statue de Ganesh. Son corps, dans la pénombre, jouait des miroitements de surface, selon des variantes quasi sensuelles qui soulignaient les flots de musique. À leur approche, il cessa de jouer et disparut dans une faille de la cloison. Hélène caresse la trompe, parcourt la surface lissée et usée en plus d’un point de dévotion, s’arrête sur la défense brisée, la tête alors pivote sur elle même libérant au niveau du maxillaire inférieur une petite cavité contenant un morceau de tissu. À l’intérieur, un petit coffre argenté. L’ouverture demande finalement plus de ruse que la découverte de la cavité elle même, c’est une sorte de rubik’cube qui, bien disposé, libère une petite ampoule de verre.
« On dirait un prépuce » s’écrit Jacques qui avait quelques restes de connaissances médicales « le prépuce du Bouddha… mais c’est absurde ! nous savons bien que cette pratique est étrangère à ce monde-ci, à quelques exceptions près comme les fantasmes sexuels des Coréens mais c’est une mode récente en regard de la vie de notre illuminé »
« Il me semble qu’il convient » dit Hans « de séparer les fantasmes liés à la circoncision, cette idée par exemple de performance, entretenue d’ailleurs par les groupes qui ont ce genre de pratique, de l’aspect rituel. Et là aux notions hébraïques d’alliance, j’oppose la ritualisation de la restauration du prépuce, ce fait de rétablir un prépuce en deux trois ans pour à nouveau le couper en offrande. J’ai trouvé à Lhassa un texte très ancien qui est tout à fait explicite sur ce point »
L’hôtel s’étendait sur un vaste domaine au milieu de la forêt, ce qui offrait le spectacle d’animaux sauvages venant parcourir les pelouses, de jour pour les singes voleurs, les oiseaux, les écureuils, voire d’énormes varans, de nuit pour les sangliers, et même les éléphants qui poussaient jusqu’à la piscine, malgré son éclairage nocturne.
Dans le bruissement de l’aube – il raffolait de cette expression qui devait évoquer pour lui quelque raffinement poétique originaire --, Jacques s’était installé à l’angle du bâtiment central qui offrait une vision, à travers les frondaisons, à la fois sur le petit lac et sur la forêt proche. Il perçut quelques rires que portait le vent depuis le fond du parc. Il fit signe à une domestique de transporter théière et autres ustensiles sur les bords de la piscine. Sans surprise, il découvrit Paule et son amie Hélène qui nageaient en riant.
« Jacques, mon ami, c’est gentil de venir nous rejoindre, au bord de la surface bleutée. »
Les deux femmes sortirent de l’onde. Paule insensible à l’effet du temps. C’était une grande femme brune, le regard direct où la séduction s’associe à une larme fugitive qui fait souvenir d’une adolescence chaotique où le choc d’une mère toute en représentation l’avait précipitée dans la pure image d’un corps évanescent. Par la suite sa guérison clinique se fit au prix d’une sorte de musculation nerveuse qui faisait une impression étrange dans ce qui était devenu une hyperféminité. Son hystérisation oscillait sans cesse entre une face où la jambe s’exhibait tendue sur de hauts talons et une autre où un désir sans fond aspirait la conscience.
Des perles d’eau brillaient sur les corps dénudés. Une goutte hésite sur la lèvre inférieure d’Hélène. Le gazon fraîchement coupé accueille les formes qui s’y roulent, enfantines.
Des images glissaient contre le soleil, l’eau ruisselante à travers la buée de douche. La mémoire était plus précise. Hôtel Beau Rivage, à Lausanne. La fille demeure inconnue. Pourtant ce n’est pas une rencontre d’un soir. Fellation fugitive. Jacques songe à cette directrice de galerie dans le centre de la ville qu’il a bien connu mais pourtant il y a un écart irréductible entre l’inconnue et cette femme-là, comme si son souvenir ne pouvait porter que sur l’aspect sensuel des choses. Sans doute un spectre, le spectre du désir alors songea Jacques en souriant.
Jacques regardait ces deux corps de femme intemporels comme les personnages captifs des pellicules de film tandis que le sien glissait de jour en jour, lentement.
Le visage d’Hélène était vif et direct, ce qui apaisait le désordre visible de ses traits. Sa chevelure prenait l’allure d’une tignasse très artistement entretenue comme telle. Ses cheveux lui faisaient souci. Elle se surprenait à en arracher des touffes, comme témoignage d’une vieille séduction, d’un enfermement dans des spirales relationnelles de tromperie, de séduction, de débauche, de trompe l’œil. Elle introduisait ainsi des nouages infinis qui fournissaient des heures de dissection à sa compagne du moment. Son corps parfois s’alourdissait d’une façon massive qui, loin de l’annuler, le rendait terriblement désirable. Son regard, de même, promenait sur les choses et les gens l’impératif de l’extase mystique. Elle avait de petites mains encombrées de bagues diverses et une tendance cérébrale qui annulait souvent ses effets de séduction. Elle aurait voulu pouvoir définir la formule de l’amour comme opérateur universel de sa jouissance. Si elle se prenait à supposer un homme ou une femme à vie, c’est pour indiquer aussitôt qu’elle ne saurait concevoir cet unique comme produit du multiple. Elle sombrait alors dans la spéculation numérique, hésitant entre la série convergente successive ou concomitante. L’orgie ne pouvait répondre à la question, ni les combinaisons les plus variées, ni l’absence radicale comme effondrement de l’Un anonyme cerclé d’une totalité supposée alors achevée. Prise alors au jeu spéculatif, elle en venait presque à préférer le dénombrement d’un carrelage à la rigueur en abîme d’une peinture. Par bien des points, elle offrait l’alternance exacte avec la position de Paule.
Hélène sans doute, à cet instant, pensait à quelque cérémonie plus ou moins compliquée qui confère toujours à son libertinage une allure compulsive un peu pesante. On peut dire facilement qu’elle était un peu folle mais qu’heureusement une certaine sagesse et un hasard heureux a toujours évité que ses rêves ne virent au drame, ce qui eut toujours été possible à travers les rencontres liées à ses diverses missions où elle puisait ses compagnons épisodiques. Qui peut garantir, après tout, la survie de tel ou tel de ces routiers de passage? Jacques était discret. Après tout il s’en moquait, qu’elle fasse ce que bon lui semble pourvu que ceci n’entraîne pas des complications avec Paule ou qu’Hélène vienne enterrer d’hypothétiques cadavres dans un bosquet. Cette idée nécrophilique – lors de rituels macabres, il devait extraire du sol ces restes amoureux pour d’hypothétiques jeux érotiques—cette idée faisait sourire Jacques. Il se souvenait de ces illustrations des Mémoires de Monsieur Claude, préfet de police sous le Second Empire, une ombre, un mur, une forme, un cercueil ouvert, la légende fait le reste plutôt que le texte que Jacques ne lisait pas. Il cherchait l’image instructive, émotive, pour se distraire déjà d’une totalité presque achevée.
Finalement, la simple présence d’Hélène avait des effets stimulants. D’ailleurs elle était tout à fait charmante à regarder. La fine porcelaine aux lèvres, Jacques repensa à un visage d’ocre de pope qui s’était un jour formé sur sa feuille de dessin, il y a si longtemps, visage vaguement persécuteur, dont l’apparition fût suivie de diverses manifestations que l’on a pu, à l’époque, juger délirantes. Jacques pouvait être un peu superstitieux. Il était traversé comme par des souvenirs anciens, qui remontaient au moins avant-guerre, des grouillements d’images qui s’imposaient à lui par moments, à la manière de ces vieux films, flous, tremblants, accélérés qui montrent, par exemple, des défilés de popes à la fin des Romanov. Un visage fantomatique s’était formé en bout de table, d’abord suspendu, transparent, puis plus concret, doté de bras. Le bec semblait dévorer quelque chose, sans doute un bras. C’est cela, un bras qui avait été arraché. La masse souterraine et nocturne remontait du sol. Les vapeurs nécessairement vertes envahissaient la pièce. Une sorte de parodie de feuilleton danois posait l’ironie du temps. Presque au-dessus de la grande table, Jacques perçut l’ocre du pope qui grimaçait tandis que contre le mur, la peinture rendant compte du miracle de septembre 1613 au cours duquel Mlle de Demande de La Palud cracha, rendit par narines et bouches, poils de pourceau, cheveux humains, pelotons de fil de diverses couleurs, sur ordre du doctrinaire d’Aix en Provence, le Père François Billet, en l’église Notre Dame d’Aubune, cette peinture donc perdait de son caractère naïf pour se mettre à vibrer comme pulsant d’un souffle en accord avec les manifestations plus ou moins psychodysleptiques des convives qui venaient en flux variable encombrer la demeure…
Le va et vient d’un singe au bord de la piscine détache Jacques du souvenir dont l’existence est, il est vrai, le plus souvent sa réalité
La chaleur était montée brusquement. La légère brise avait cessé dans le froissement continu des ailes.
Paule et Hélène jouent, poissons qui glissent sous la surface de la piscine. La jungle d’Ampara proche est pleine de secrets. Le cobra royal a glissé dans l’eau. Il fait au moins cinq mètres. Jacques l’a vu aussitôt. Il ne dit rien. Il regarde la scène. L’animal est sourd, myope, mais il est très attentif au moindre mouvement. Des silhouettes qui bougent. Même s’il ne se nourrit que d’autres serpents, il attaque au moindre mouvement imprévu. Il est déjà au niveau d’Hélène. Paule, soudain, surgit, arme à la main, éclair qui sectionne la tête prêt à frapper. Jacques applaudit.
« Excellent ! » commente Hans qui sort d’un bosquet proche.
Le sourire carnassier des femmes le remplit de joie, leur colère se mélange à une jubilation évidente. Sûres de leurs réflexes, elles avancent vers l’Allemand, presque en sifflant, cobras devenus à leur tour, vibrant d’être des machines à tuer, insensibles à toute émotion qui viendrait croiser leur but, essayer d’y faire interférence.
« Il faut que je vous montre quelque chose » rajoute Hans aussitôt. «Venez avec moi »
Entre les pavillons, de petites étendues d’eau sont aménagées afin de limiter l’invasion de l’eau en période de mousson. Ce sont des zones impossibles à civiliser, aux rives boueuses, encombrées de racines exubérantes. Au centre de l’une d’elles, une petite Île, une petite construction à l’allure d’abandon. Il faut s’y rendre en barque.
Le récit se perd dans les ombres mentales, il y a comme un flottement dans la présence qui tient sans doute à la prétention de vouloir tenir en un geste des plans de réalité divergeant. Dans le mouvement d’attention extrême où elles se trouvent, il y a cependant la place pour une sorte de zone intemporelle. Lumière de printemps. Le jardin. Deux petites filles semblent jouer sur un pré aux couleurs très vives. Un petit garçon est là dans un coin, le regard triste, il tient à la main une sucette d’un bleu très clair. L’une des petites filles se lève et se dirige vers lui d’un pas rapide. Elle se saisit de la sucrerie en riant. Il est un instant surpris et se met à rire. L’instant dure longtemps. Plus tard la scène doit se répéter presque identique. C’est comme si ces deux là qui ne se connaissent pas étaient côte à côte depuis toujours. Mais il faut revenir vers le point de réalité.
Les deux femmes, quasi nues, sabre au côté, sur une attitude défensive, débarquent. La porte ouvragée sous le portique en pagode, sans serrure, se pousse du pied. Un couloir au plafond haut éclairé par quelques torchères donne de l’étendue à la construction. Il y a en fait plusieurs pièces, un espace vide et partout des éléments d’électronique, d’informatique
« Voilà, l’exercice réel auquel vous venez de vous livrer est la matrice de ce que je vous propose maintenant ! vous allez vous retrouver entourées de serpents, la plupart sont virtuels, mais certains sont des snakerobots, des automates construits sur le modèle du cobra, avec quelques petites améliorations dans l’infrarouge »
Des murs, semblent glisser des animaux de taille variable, colorés ou non, visiblement attirés par les mouvements des deux femmes. Attaque. Le serpent traverse Paule de son illusion. Elle ne bouge pas. Elle distingue le léger grésillement métallique. Maintenant ! Un premier robot explose. Attaque. Cette fois, Hélène pare de justesse, du plat du sabre, la morsure d’un superbe mamba vert. Ce type de scène avec des variantes se poursuit pendant quelques minutes, puis un calme, puis ça reprend. Paule et Hélène se situent déjà au-delà du plan purement sensoriel, elles essaient de deviner l’algorithme du système robotique. Cette fois elles ferment les yeux. Leurs mouvements sont devenus précis, comme dans une sorte de danse abstraite. Les robots explosent les uns après les autres. Noir.
« Impressionnant ! » commente Raël qui était, depuis le début, assis derrière une des nombreuses vitres à une-voie , et avait suivi tout ceci avec l’intérêt supposé scientifique attaché à ce genre d’observation.
« À vous voir évoluer, je crois de moins en moins à ce que me raconte Jacques sur votre super entraînement, il me semble qu’il y a là quelque chose d’une autre nature… D’ailleurs, votre nombre de quatre me rend perplexe. J’ai un peu tendance à y voir les quatre Chevaliers de l’Apocalypse. Ce n’est pas une image. Il y a à l’intérieur du fort d’Allahabad en Inde, un texte du roi Asoka, vous savez celui qui fait du bouddhisme une sorte de religion d’état, qui plus est un texte en araméen qui anticipe le texte de Jean et précise, en écho au passage de Sodome dans la Genèse, que la destruction viendra si les quatre chevaliers ne rencontrent pas au moins dix justes. Si je suis mon idée, il me semble qu’au sein de notre confrérie, vous avez déjà trouvé au moins mille de ces justes… mais j’ai une bonne nouvelle à vous apprendre. Notre laboratoire de biologie est très satisfait des fragments biologiques fournis, qui plus est, le matériel génétique est homogène…»
L’espace où se retrouvent nos quatre héros est surprenant dans un hôtel où la recherche porte plutôt sur une harmonie locale. C’est une vaste pièce, haute de plafond, sans fenêtre, le toit laisse passer la lumière à travers un jeu de grilles multicolores qui supporte une vaste verrière courbe. Aucun mur vertical. Une série de colonnes torsadées en métal noir. Peu de mobilier en dehors de tables aux formes vaguement hélicoïdales autour desquelles sont posées des Little Heavy en fibre de carbone. Ces semi-fauteuils créés par Ron Arad sont des sortes de réductions du Well Tempered Chair. Tout un panneau est recouvert de diverses séquences de la bibliothèque du même auteur, la célèbre Bookworm. La lumière est froide, soulignant cliniquement les corps des personnages, leur donnant une allure vaguement métallique.
« Il était difficile » dit Paule, tout en reprenant de ce ragoût fortement épicé dont elle raffole « difficile de mesurer chez Raël la part de délire et la part de stupidité, c’était vrai tout autant de son biographe Houellebecq, mais ce dernier a au moins l’avantage de se positionner de manière discrète en écho scribouillard des propos de son maître. Que veut bien faire notre prophète avec les bouts supposés du corps du Bouddha ? »
Hélène, d’une voix lascive et endormie, semble vouloir soutenir une discussion à laquelle d’ordinaire elle oppose un rire moqueur
« L’idée d’un clonage semblait assez loufoque, encore que des rumeurs portent sur la renaissance de Mammouths. J’avoue que j’aimerais bien voir gambader ces bestioles »
« vous savez » Hans a cette voix docte et séductrice qu’il affectionne auprès des femmes « Le projet de Raël semble dépasser ce simple point de vue local. Il porte intérêt certes à ce qui se passe au Sri Lanka, mais aussi à tout ce qui concerne l’aire d’expansion du bouddhisme. On peut supposer qu’il cherche au coeur des stoupas des traces biologiques, voire quelque diamant déposé en offrande, mais j’ai vu quelque part que les stoupas eux-mêmes, leur répartition géographique, la hauteur de chacun, Tout ceci obéit à une sorte de cartographie, ces ensembles forment des cartes, des réseaux de lignes enchevêtrées dont l’intelligibilité semblait échapper à toute raison…» « C’est tout à fait juste » l’interrompt Paule «Notre Organisation a mis en œuvre un programme informatique adéquat qui utilise les différentiels relatifs de position et de hauteur ; on voit se former des nébuleuses plus cohérentes, des sortes de nuages de points plus ou moins denses. L’étape suivante a été d’introduire un facteur de temps au fur et à mesure de la construction- destruction de ces bâtiments. À ce moment, les choses changent notablement livrant les mouvements d’un attracteur étrange. Bien sûr l’ensemble fluctue autour d’un centre lui-même mobile, mais on ne peut ne pas songer à quelque ordonnancement secret, quelque plan invraisemblable qui aurait présidé à la mise en place des édifices, et semble t il sans aucun rapport avec d’éventuelles variations dans l’impact de telle ou telle religiosité. Les stoupas deviennent des sortes d’antennes capables de concentrer des informations cosmiques. »
Hélène s’est rapprochée de Paule. Elle adore la voir virer à l’intellectuelle
« Crois-tu que Raël se soit livré à de telles sophistications? Ne crois-tu pas plutôt que les variations de sa pensée de Raël hésitent à un point de vue matérialiste extra-terrestre qui va bien avec son escroquerie de départ, mais comme il sait justement que c’était une escroquerie, il a quelque mal à y adhérer complètement, et même s’il se dit que son inspiration a paradoxalement un fond réel. Il comprend que tout ceci a un lien peut être avec les phases de la lune, mais il faut encore trouver l’algorithme adéquat. Enfin, j’imagine une sorte d’astro-science fumeuse »
« Je ne pense pas. Raël, en évoquant des convergences génétiques, n’a pas tout dit, car il dispose de multiples fragments provenant en fait de divers disciples plus ou moins devenus bouddha eux mêmes, donc tout un ensemble de cartes génétiques rassemblant une dizaine d’individus d’époque différente. Les ordinateurs ronronnent certainement à la recherche d’un point d’espace temps à partir duquel le clonage du Bouddha futur pourrait s’effectuer. »
Raël vient d’entrer dans la pièce. Jacques en profite pour essayer d’élucider tout cela.
« Mon cher » commença Jacques qui écoutait depuis quelque temps ces élucubrations «mon cher, vos constructions sont magnifiques, mais avouez qu’en dehors du pillage des stupas, vos suppositions laissent quand même septique. Enfin pour quelqu’un qui n’aurait pas déjà rencontré certaines choses, des choses sans doute bien surprenantes qui me laissent dire qu’il n’y a pas de hasard…
Oui, oui, je m’explique… il y a quelque temps, nous avions fait la connaissance d’un architecte Bernard de Clervaux, avouez que ce nom avait de l’allure. Je revois encore notre conversation
« J’ai poursuivi les réflexions sur la question des entrelacs comme unique décoration tolérée officiellement dans les structures cisterciennes du début. Il se trouve que j’ai découvert un phénomène étrange, non seulement cette sorte d’écriture apparaît comme un motif plus ou moins répétitif, non seulement la structure même des édifices s’y ramène, mais la cartographie des emplacements se livre à une forme du même type. En fait il faut passer par un ordinateur pour parfaitement percevoir le phénomène. En reportant les points d’implantation en fonction des dates, on constate certes une expansion mais une sorte de mouvement chaotique qui laisse apparaître un foyer qu’on pourrait dire semblable à l’oeil du cyclone, et ce point est situé entre Alcobaça et Tomar au Portugal. »
Notre ami était donc plus précis que vous même sur la localisation de son affaire, ami qui, je dois dire vous ressemble Raël, au moins aussi fou que vous, mais la ressemblance est physique, jumeau presque, un clone… mais je plaisante »
La voix de Raël se fit blanche
« Vous connaissez mon frère ? »
« Si frère il y a, peut être »
« C’était donc avec vous qu’il s’est livré à cette malheureuse expédition ! le monde est bien petit… mais poursuivez »
« Votre frère, donc, fut alors interrompu par un prélat de nos amis, Pierre Maurin,qui suivait les âmes d’Hélène et de Paule à ce moment-là, confesseur pornographe pour le moins, un peu à la manière des conteuses du divin marquis
« Au niveau de Fatima » s’écria l’homme de Dieu qui poussait son intérêt pour les âmes des femmes jusqu’à sa matrice catholique
« Si vous voulez, mais je ne crois pas que la vierge soit d’une quelconque importance directe en tout cas pour ce qui nous occupe… Je me suis bien sûr intéressé de plus près à l’histoire de cette région. Elle est édifiante. Alfonso Henriques a offert une mission à l’ordre de Saint Bernard pour célébrer la reconquête de Santarem. Dès 1153, les moines sont au travail, et en un siècle se dresse à Alcobaça une puissante abbaye. La structure primitive, celle qui nous intéresse, a disparu. Il y a eu une reprise de l’invasion Maure dès 1190. La nef actuelle date du XIIIème, puis vint l’époque manuéline. Tout ceci nous concerne moins. Seulement l’histoire de Pedro et d’Inès, l’amante assassinée par le père de Pedro, le roi Ferrante.. A la mort du monarque, le nouveau roi fait arracher le coeur des spadassins de son père, puis fait exhumer le cadavre et oblige les nobles à lui baiser la main comme à une reine. C’est sans doute plus qu’un sujet pour le théâtre, cette annonce d’un retour “até a fim du mundo”, jusqu’à la fin du monde. Mais passons… Tomar est établi par le grand maître de l’Ordre du Temple également comme suite à la prise de Santarem. La suite est défavorable à l’aspect exotérique du Temple qui est éliminé en 1314 par Clément V puis ses biens deviennent ceux de la milice du Christ en 1379 sur ordre de Jean XXII. Ces chevaliers de l’empire portugais bénéficient d’un important soutien royal et Tomar se couvre de décorations où domine un grouillement d’écriture armillaire. »
L’histoire me plut, aussi ai-je proposé de nous rendre sur place pour plus ample examen des phénomènes mystérieux découverts »
« Vous riez toujours » s’écria Raël, perdant brusquement de sa bouddhéité, mais ce que vous dites est très curieux, d’une part il y a une convergence évidente, d’autre part vous m’apprenez ce qui préoccupait mon frère avant sa disparition »
« Je poursuis. Sur place, l’écriture de pierre demeurait fermée, ironique. Plus nous y prêtions attention, plus elle faisait visiblement agencement intentionnel. Nous avions beau essayer des comparaisons avec d’autres écritures non déchiffrées, celle-ci avait une allure particulière. Elle semblait contenir un texte plutôt que l’exprimer. Loin dans la nuit, à la table du dos Templarios, nous multipliions les hypothèses, essayant en fait de définir l’Intention qui présidait à tout ce mouvement de dévoilement et de recouvrement. C’est le père Gilliam – nous étions très entourés de religieux-- qui proposa de renoncer à chercher une intelligence particulière à ces formes et de partir de l’idée que le souci de la recherche pouvait faire en lui même solution. Chacun convint que de toute façon, la clef d’Alcobaça avait, en ce point, autant de chances de se manifester que de ne jamais voir le jour.
Dans la nuit, Hèlène eut une crise de convulsions après une relation sexuelle, exaltée qu’elle était déjà par tous ces mystères. La crise l’avait arrachée d’un rêve où l’Esprit Saint la soumettait à un excès de jouissance tel qu’aucune de ses expériences mystico érotiques n’avait pu produire. Ses yeux se portaient sur son sexe dont le dedans était tout blanc, source lumineuse de sa transverbération. Elle hurlait des propos incompréhensibles ou du moins dans une langue étrange. Elle finit par se calmer à force d’attention de tous. À l’aube, elle avait retrouvé tous ses esprits et indiqua froidement que ce que l’on cherchait se trouvait derrière une pierre au niveau de la seconde arcade du petit escalier qui se rendait au réfectoire. Elle ne pouvait rien dire de plus précis.
Lorsque nous nous sommes retrouvés sur place… »
« j’ai parfois du mal à vous suivre » déclara alors Raël « vous vous étiez déjà rendu au Portugal ? »
« Bien sûr » reprit Jacques avec un brin d’irritation «vous semblez anticiper presque mes propos et vous avez l’air en même temps de tout découvrir…soyez un peu attentif, que diable, sinon nous n’arriverons pas à établir d’éventuelles connexions entre nous…je poursuis donc mon récit… nul ne croyait à cette indication,je veux dire celle d’Hélène, vous me suivez ? Bon !… sauf que la description d’Hélène supposait qu’elle connaissait très bien le lieu, or ce n’était pas le cas. Derrière la pierre qui tenait très peu à la maçonnerie, il y avait un recueil de papyrus relié à plat et protégé par un étui de cuir. L’ensemble était en assez bon état. Les textes semblaient écrits en dialecte copte, en sahidique. Le père Gilliam put rapidement déchiffrer quelques phrases. Il s’agissait et de l’apocalypse de Jacques et de la lettre de Pierre, par contre le troisième texte s’il portait effectivement le titre de dialogue de Jésus demeurait illisible. Il était lui-même constitué par la succession d’une série de petites figures à la manière d’une sorte de tableau de noeuds marins. Certains fragments étaient de couleur différente. Il semblait que le transcripteur ait voulu souligner certaines particularités des recouvrements.
Hans qui nous avait rejoint dans un second temps alluma alors son portable qu’il brancha sur internet. Il eut ainsi accès à un site mathématique où se déployait la science balbutiante des noeuds surtout dans ses variétés plastiques, il est vrai. Et nous fumes bien obligés de constater qu’il y avait plus d’une ressemblance entre ce qui apparaissait sur l’écran et ce que nous pouvions voir dans le codex.
« Tout cela a des allures d’une mauvaise plaisanterie, marmonna le père Gilliam, car le mode de découverte rocambolesque et cette figuration d’une modernité comme redécouverte, a un parfum de mauvais xfile, ou d’xfile tout court d’ailleurs, dans le style « ils étaient déjà là et pilotent le pauvre genre humain », pourtant il me semble très difficile de faire un faux ayant toutes ces caractéristiques, du moins tel qu’il est possible d’en juger; le doute sur l’authenticité des manuscrits coptes est une règle, mais la chimie n’a pas produit de récusation du style du Saint Suaire ».
Hélène qui était restée jusque-là un peu éloignée du groupe vint rajouter son point de vue:
« À moins que je ne sois complice moi-même de cette machination dont le but se perd, ou que nous ne soyons tous pris dans une paranoïa délirante sectaire, il demeure que ma crise hystérique a été source de localisation. Cela n’a sans doute rien à voir, mais je songeais au travail de Sophie Calle. Vous savez cette femme qui fait des sortes de reportages, elle me semble produire un enchaînement narratif entre divers agents en produisant un effet de séduction, de fascination centrale, et pourtant le récit de départ est des plus minces. Son travail s’inscrit dans la reprise dans le temps d’un processus. La séquence “à suivre” par exemple: au départ elle est sensée suivre à Venise un quasi inconnu qui lors d’une rencontre ponctuelle informe de ce voyage futur. J’ai une version de l’affaire sur moi, il est bon que je vous livre certains morceaux puisque je vous inscris dans le récit dès que je l’évoque « j’ai suivi un homme dont j’ai perdu la trace quelques minutes plus tard dans la foule. Le soir même, tout à fait par hasard, lors d’une réception, il me fut présenté. Au cours de la conversation, il me fit part de son projet, imminent, de voyage à Venise. Je décidai alors de m’attacher à ses pas, de le suivre» La filature qui s’en suit est d’une grande banalité. À force de demeurer anonyme, elle apparaît et là l’ébauche d’une inversion «j’aime la maladresse avec laquelle il cache sa surprise, son désir d’être maître de la situation. Et si, en fait, j’avais été la victime inconsciente de son jeu, de ses trajets, de ses horaires ». En ce point du dispositif, le lecteur -spectateur demeure en arrière-plan, parfois il est indirectement désigné, c’est Baudrillard qui cafouille sur des histoires de séduction, c’est l’anonyme du confessionnal. Et puis, à force de tendre large la toile, c’est Paul Auster qui demande à Calle de bien vouloir accepter d’être une héroïne de Léviathan. L’emboîtement alors se renforce entre Sophie et l’héroïne Maria, chacune s’efforçant de reproduire le comportement de l’autre. Le pas de plus est de demander à Auster d’être l’auteur de la vie de Sophie, ce à quoi il croit se récuser par ses “instructions personnelles pour Sophie Calle afin d’améliorer la vie à New York (parce qu’elle me l’a....)”.L’enferment des fictions successives vécues se bouclent sur une première scène vide d’un regard anonyme sur un corps anonyme qui marche. »
« Je crois que je vais devoir vous interrompre » s’écria Raël, sans doute à bout de récit « Je vais sans doute passer pour un ignare auprès de vos amis plus habitués que moi à votre discours alambiqué, mais j’avoue ne pas comprendre du tout ce à quoi vous voulez en venir, car si vous m’invitez à suivre votre recherche portugaise, l’explication que vous citez d’Hélène, me paraît plus un défit à ma capacité de distinguer les plans et les emboîtements qu’un véritable élément utile à votre exposé »
« Patience !patience ! vous passez votre temps à embrouiller vos semblables à partir d’un mélange de mythomanie et d’érudition, et vous ne supportez pas quelques digressions pourtant nécessaires … si vous ne cessez de m’interrompre, c’est pour le coup moi qui vais avoir quelques difficultés à tenir les séquences du récit de manière logique. Peut être préférez vous à cela quelque actualisation un peu sordide dans le monde phénoménal. Mais je poursuis… Paule avait alors réagi directement à ces propos, un peu de votre façon, mais avec un peu plus de souplesse»
« Te voilà bien intellectuelle depuis ta crise, »Paule riait « peut être que tu nous proposes une sorte de pure fiction sur le semblant du monde, articulée sur les bases d’une religiosité archaïque. Je ne récuse pas ce mode, mais il demeure, à mon sens, bien symbolique, et en tout cas pas d’une symbolique opératoire comme le suggèrent ces étranges figures. »
Je ne disais rien, je ne comprenais guère pourquoi Hélène évoquait cette mise en scène d’un modernisme un peu redondant. À moins qu’elle n’ait voulu sous couvert d’une sorte d’érudition théorique faire allusion, voire invitation à des pratiques du même ordre qui réglaient sa propre vie d’une façon souvent impérative. Elle retenait l’épisode de départ comme fondateur de son émotion, un regard inconnu sur son corps, l’excitation qu’elle ressentait à s’exhiber ainsi, soit selon le mode ordonné d’un strip-tease public, soit selon un ordre privé où elle s’imposait à un voyeur occasionnel, non sans risque il est vrai. Pris dans ma pensée, je n’entendis pas tout d’abord qu’Hélène poursuivait son discours en évoquant justement un autre dispositif de Sophie Calle au cours duquel elle se faisait photographier dans une boîte de Pigalle. Elle se mit alors à dériver nettement, entraînant chez moi un trouble d’identification qui m’est assez commun depuis mes crises et qui est facilement induit par des discours féminins un peu errants. C’est Hélène qui parle mais en même temps, il me semble que c’est moi, il n’y a pas d’écart, une sorte d’état transgenre dans la confusion des personnes.
« Devant le vide de ce fantasme que je ne vivais de manière compliquée, je me sentais repris au vertige d’une idée presque paisible de suicide, un jour, je me suiciderai, il n’y avait pas de place pour moi, ce n’était pas triste, au contraire, je me sectionnais les veines, j’étais heureuse, tout serait fini, une délivrance, je me sentais à l’affût de tout ce qui pourrait précipiter mon geste, cette amie qui est avec une autre, ces amants ne fonctionnaient pas dans ce texte que j’avais développé depuis mon enfance, je subissais tous les soirs, dans l’indifférence de mes parents, le viol de mon frère, là aussi la tonalité était neutre. Je sentais la bête qui court sous le sable, ce qui vivait en moi qui pouvait me détruire de l’intérieur comme après la mort, écœurement, j’étais dévoré par la chose interne. La terreur passe. ... »
Jacques est comme pris de tremblements tandis qu’il raconte
« Excusez- moi, c’est étrange. Ce n’est pas la première fois, dès que je raconte ces choses, je me prends à dériver ainsi »
« Je sais » dit Raël « j’ai déjà connu ce phénomène mélancolique au cœur de mes recherches, mais poursuivez »
« Je n’ai pas grand-chose à rajouter en fait car, à ma connaissance, le texte en question est demeuré indéchiffrable, de sorte que le sens ésotérique possible de l’association des trois textes est demeuré clos »
« Et ces textes sont-ils accessibles ? »
« Oh, tout à fait, il suffit que je demande à Victor, mon intendant, qu’il nous envoie tout ça par le net »
« Je vous en remercie. Vous savez comme moi que les origines intellectuelles du christianisme ont été noyées dans les textes patristiques et que les sectes porteuses d’un message plus clair sur l’origine ont été impitoyablement détruites, de sorte que tout ce vaste courant d’échanges qui a fonctionné entre le Moyen-Orient et l’Inde est pris dans un phénomène paradoxal d’oubli, sauf de quelques spécialistes. Il se trouve que nous avons ici à Ceylan même des manuscrits qui usent d’une écriture qui ressemble à celle que vous indiquez. La comparaison mérite attention … Mais vous évoquez cet architecte, Bernard de Clervaux. Dois-je vous dire qu’il a présidé à l’édification de nos laboratoires. J’ai cru longtemps qu’il n’avait jusque-là construit que quelques cités dortoirs en rêvant à de plus somptueux édifices. C’est du moins ce qu’il avait dit, si tant est que l’on puisse comprendre quelque chose de clair dans son expression personnelle qui, dès qu’il s’agit de quelque chose qui le conserne vraiment, se perd dans une certaine confusion»
« Vous avez raison sur ce point, Bernard de Clervaux est un architecte urbaniste qui, autant que je me souvienne lorsqu’il nous rendit visite, une première fois, avec son épouse Maud, n’avait d’yeux que pour le manège ouvertement érotique de Paule et d’Hélène. Bernard doté de ce nom prestigieux de moines constructeurs, dont il avait la tonsure et l’obséquiosité bredouillante, se consacrait à des ouvrages moins grandioses mais financièrement plus profitables, ceux que lui proposaient divers organismes publics. Il avait rejeté un jour l’alcool de sa vie pour mieux se consacrer à sa passion, les gauloises sans filtre. Son agence d’architecte était d’ailleurs une spécialiste de ce genre de construction puisque déjà son père qui l’avait fondé était l’auteur d’un très curieux ensemble de bâtiments nordiques élaborés au moment de la phase populiste du nazisme, très exactement sur une très belle plage de l’île de Rügen où se trouvent encore les restes inachevés du tourisme façon force par la joie. Son père travaillait alors avec Clemens Klotz afin de promouvoir un système de vacances de masse associant le nombre, le roulement, le culturel, le prix et le développement du sens communautaire et de la surveillance. Ce dispositif qui anticipait les murs estivaux actuels ne fut jamais achevé par suite des efforts de guerre vers d’autres élaborations directement belliqueuses. Tout cela se perdait dans l’ombre d’un passé proche dont personne ne voulait plus rien savoir. Bernard ignorait sans doute tout ce qui relevait de la carrière finalement brillante de son père; il n’en voulait rien savoir, tenu semble-t-il à des effets d’immédiateté. Comment aurait-il pu savoir que la maison où nous recevions était comme posée au-dessus d’un système cistercien de couloirs et de salles qui réunissaient l’église de Baumes de Venise et plusieurs autres demeures. Plus exactement les constructions souterraines partaient de l’Eglise Notre Dame d’Aubune, dont l’origine demeure, dans les chroniques, des plus énigmatiques, laissant percevoir de toute façon l’idée qu’il s’agit d’un édifice commémoratif d’un “épouvantable carnage” de sarrasins, témoin privilégié d’une alternance de conquêtes et reconquêtes où les albigeois de Raymond VI vont faire à leur tour figure de barbares, avant les sans culottes s’entend. Il est sans doute plus intéressant d’être attentif à la résurgence, l’insistance d’un ancien culte celtique, païen, à travers une présence cathare attestée en sous-sol…. Mais, mon cher Raël, j’ai peur de nous égarer en multipliants les parenthèses »
« Au contraire, je commence à comprendre le fil bizarre de votre affaire. Le sens immédiat inaudible cherche une sortie. Cette méthode de tissage herméneutique est très excitante. Cette fois, c’est moi qui vous prie de continuer tout à fait comme cela vous vient »
« Bien…donc Bernard ignorait en général tout ce qui pourrait lui rendre le monde un peu plus intelligible, ce qui faisait le désespoir de son père qui renonça à lui faire rencontrer les personnes qui étaient les véritables commanditaires de ses chantiers. Bernard continuait à croire que c’était son sérieux et ses mérites qui lui valaient des commandes multiples alors qu’il aurait fallu n’y voir que le dispositif mis en place par son père, ou encore les intrigues d’alcove frénétiques de son épouse, dont la lubricité n’avait d’égal que la quasi sanctification en laquelle la maintenait le regard de son époux. Il est vrai que Bernard de Clervaux tenait Pierre Maurin de Joseph… vous vous souvenez de ce prélat confesseur …»
« ne vous inquiétez pas pour moi, je suis toutes ces choses beaucoup mieux que vous ne pouvez le croire »
Il y a toujours un architecte qui rêve quelque part de quelque improbable construction qui pourrait transformer le monde en le rendant habitable et qui, lorsque presque par hasard, il a la possibilité de le faire, alors s’installe une forme stupide qui détruit toute harmonie mais à laquelle on finit par d’habituer au point de croire qu’il faut y lire quelque réalité homogène à l’esprit du temps. Que pouvait bien se raconter vraiment Hitler et son architecte dans un Berlin livré à la stupidité des règlements de comptes politico-militaires? sans doute quelque vaste ensemble pompier, sans doute... à moins que pris à la folie intemporelle d’Eva, ils ne se soient livrés, enfin seuls, à construire quelque Trianon. La scène est improbable, interdite même.
« ainsi notre architecte tenait ce cher homme pour un saint homme voué à redresser la nature intime diabolique de la femme, ceci à titre de principe car il n’aurait pu imaginer que cette nature ait pu d’une quelconque manière venir troubler la conscience mac world de Maud. Pourtant le choix vestimentaire de cette dernière offrait quelque indication, un long pull col roulé à la maille perlée duquel se dégageait peut-être une jupe courte plissée, en tout cas des chaussettes losange. Parfois, parmi ses propos réguliers sur un sens bien tranquille du monde, il lui venait une réflexion un peu réaliste mais tout ceci semblait n’être qu’un éclat inconscient. .. En apprenant que vous êtes son commanditaire, j’en viens à me demander s’il était aussi stupide qu’il pouvait en avoir l’air »
« Cher Raël » commença Hans « je suis de plus en plus surpris du mélange de folklore de mauvais goût qui vous entoure et de ce travail herméneute que vous poursuivez avec autant de sérieux. Les journaux vous attribuent plus volontiers des positions bien moins élevées. »
Raël ne réagit pas à cette attaque, au contraire il semble considérer Hans d’une toute autre façon
« Je vous aurais rencontré, il y a bien des années, j’aurais tout fait pour vous tuer, mais tout a changé et vous faites partie du Plan. Ne prenez pas cet air étonné. Écoutez plutôt. Vous savez que je suis d’Auvergne, région de résistance importante au nazisme. Il se trouve que ma mère, pour son malheur, a rencontré votre père. C’était vers la fin de la guerre. La division Das Reich remontait vers l’Allemagne, cherchant en fait à se porter au plus vite sur la zone du débarquement qui lui était inconnu. En chemin, les intérêts croisés entre les maquisards chargés de désorganiser la circulation des troupes et les Allemands chargés d’éliminer toute poche de résistance intérieure ont abouti aux pendus de Tulle, à Oradour… et à une multitude de massacres plus ponctuels. Lors d’un accrochage, l’aide de camp de votre père a été tué. La fureur d’Heinz Lammerding fut terrible. Non seulement le nombre de fusillés fût sans rémission possible, mais tous les responsables locaux venus supplier grâce y passèrent à leur tour. Mais ceci ne lui suffit pas. Il s’enferma de longues heures dans les caves d’un château pour interroger lui même un certain nombre de supposés complices, en fait des gens qui ne pouvaient rien dire d’intéressant et qu’il pouvait ainsi torturer à loisir. Ma mère fit partie du lot. Baignoire, les mains attachées dans le dos, coups de poing, coups de pied, le bout des seins coupés à la cisaille, un œil arraché, des vers de terre introduits dans l’orbite recousue, un seul œil pour qu’elle puisse continuer à voir, des coups encore. Il l’a laissée comme morte. Les hommes sont venus la jeter encore vivante dans une fosse avec d’autres cadavres. Comment a t elle réussi à sortir, à se traîner à l’abri sans être vu? un soldat l’a t il détourné de la fosse et laissé dans un buisson? En tout cas elle a survécu. J’ai connu les détails de l’histoire à l’adolescence. Je n’avais qu’idée de vengeance. Je m’informais sur la résidence de votre père. Je préparais un plan. Et le hasard mit sur ma route Claude de Marteau, le collectionneur belge, chasseur de nazis à ses heures. Il me montra une sculpture avec plusieurs personnages, à la droite d’un Bouddha, il y avait un Bodhisattva qui porte un turban décoré d’un Dhyani Buddha, un Bouddha de méditation en position de lotus. Il m’expliqua qu’il s’agissait d’Avalokiesvara, le Bodhisattva de la compassion, celui qui renonce à devenir Bouddha tant que toutes les créatures ne sont pas sauvées. Ce point eut sur moi un effet étrange qui me détourna de mes obsessions meurtrières. Peu à peu je me détournais des réalités qui m’envahissaient pour me tourner vers une méditation qui dura plusieurs années. Ai-je atteint le stade du Tathâgata ? ai-je rejoint les Bouddha du passé ? suis-je arrivé à dire c’est ainsi ? »
Raël s’arrêta de parler. Chacun fit de même, sans doute en proie au doute quant au bien fondé de cet échange désordonné qui voulait sans doute trouver malgré tout un sens.
« Mes amis » reprit-il « vous avez contribué à rassembler des morceaux biologiques humains, il vous faut poursuivre cette fois du côté d’éléments végétaux qui ne sont pas associés seulement symboliquement à notre Bouddha.
Mahâbodhi, l’arbre de la Bodhi, du moins la repousse puisque l’arbre de l’Eveil est mort depuis au moins le XIIème siècle. Vers le soir, un bruit sourd de frémissements, presque de gémissements, court à travers le temple, couvrant peu à peu la foule. Puis des lumières semblent s’échapper de l’enceinte de l’arbre, à travers les têtes d’éléphant sculptées. Des formes serpentaires irréalistes se matérialisent d’abord sur les surfaces de pierre, puis se concentrent en hologrammes. Les gens sont d’abord surpris, amusés. De manière enfantine, ils jouent avec ces manifestations. Les femmes crient lorsque des cobras trop réalistes s’approchent un peu trop d’elles. Soudain une mère hurle, un énorme reptile vient de mordre son enfant. Panique. Le Temple se vide en un instant. Le soir tombe. Les lampes à huile éclairent les visages inquiets, massés aux portes. La police est là, en protection, aussi incapable de comprendre. Un grouillement de serpents, dont il est difficile de distinguer le côté virtuel, semble faire un barrage entre les humains et l’arbre sacré. Un véhicule militaire a allumé un gros projecteur sur la scène. À l’arrière le feuillage brille dans son enchevêtrement de branches. Le vert tremble dans sa texture, vert qui devient soudain marron, les feuilles tombent en masse. Les branches sont dénudées... Mort. Consternation. Deux ombres furtives se jouent de l’espace menaçant, indifférentes à la menace. Hélène et Paule glissent malgré les sacs qu’elles transportent bourrés de feuilles fraîchement cueillies, les dernières avant la mort de l’arbre attaqué en plein cœur. Un instant, elles sont immobiles, face à la foule, tandis qu’un serpent énorme se love autour de leurs corps et semble les abriter de son capuchon dilaté, à la manière de celui qui protégea l’Eveil contre les agressions de la Matière… et là chacun sait lire la présence de Mucilinda, le Nâga du lac, protecteur de l’Eveil. La posture se défait. D’un saut, elles passent par-dessus le mur Nord. Au même instant, le cœur du Temple explose, poussant vers la foule les cobras complètement affolés par les mouvements du peuple de fidèles.
Le sourire de satisfaction de Raël lui donnerait presque un air sympathique. Devant lui la récolte de Paule et Hélène. Toujours la même question sur une finalité étrange. Quel rapport entre un arbre pris dans le fétichisme religieux et les débris organiques du Bouddha? Ce mélange de magie et de science laisse perplexe.
« Passons au laboratoire » déclara le maître
Porte secrète derrière l’aquarium qui pivote. Ascenseur. Base secrète standard sous la villa qui s’étend au bord de la rivière de Bentota, non loin du marché aux poissons où viennent traîner plus tard d’énormes varans aux mouvements mécaniques, parmi les débris organiques et végétaux, bananes, ananas, canne à sucre, noix de coco, oranges, citrons, raisins, papayes, mangues, tarots, ramboutans, haricots plats, pommes, ignames, fruits de l'arbre à pain. La proximité pré-humaine qui attend la fin du cycle avec les insectes, leurs frères d’éternité.
Le réseau souterrain s’ouvrait, comme dans les meilleurs policiers du début du siècle, grâce à un mécanisme articulable au niveau de la cariatide droite à côté de l’aquarium. Il suffisait de tourner dans le sens des aiguilles d’une montre le sein gauche pour libérer un clavier électronique à code numérique et digital. Une vaste dalle, au pied de l’escalier alors basculait pour rendre accessible une volée de marches en pierre et un couloir voûté qui s’enfonçait sous la maison et la colline proche. A une hauteur d’étage apparaissait une grande statue de pierre représentant la Déesse, énergie concentrée des dieux, terrassant le démon-buffle Mahishasura. Le corps du démon est traversé par le trident sacré, la tête est maintenue tordue en arrière. L’épée de Mahisha est inerte à ses côtés, le démon meurt. Le visage de la Déesse est serein, même légèrement souriant, seins fermes, comme ligaturés, cuisses charnues. Cette pièce du XIème siècle disparue du musée de Calcutta, malgré sa taille, est cependant manifestement brisée, comme portant en négatif une quelconque victoire sur le pouvoir immense et non maîtrisé qui subsiste au-delà des limites de la loi cosmique . Au delà de ce symbole sans doute un peu lourd qui datait du siècle s’ouvrait une structure bien plus moderne, un laboratoire parfaitement rationnel qui n’avait rien du romantisme noir d’un expérimentateur nazi. Si Raël laissait cette imposante statue en place, ce n’était pas seulement pour provoquer quelque effroi chez un éventuel visiteur imprévu, mais bien parce que sa présence attestait d’une sorte de plan cosmique entre Orient et Occident où la très ancienne invasion aryenne faisait retour à travers la conquête d’Alexandre comme assise secrète du christianisme, dont on retrouverait diverses traces en particulier dans les plans des édifices. L’histoire demeurait brouillée de par les multiples relectures intéressées qui avaient réécrit pratiquement tous les documents, quand ils n’avaient pas été tout simplement détruits.
Le petit groupe se retrouve dans un vaste espace très éclairé. Des laborantins sont affairés autour d’un mélange de tubes et d’appareils électroniques. La biologiste raëlienne Brigitte Boisselier tout sourire les accueille.
« Enfin, vous m’apportez ces précieux végétaux cueillis dans l’agonie de l’arbre. Aussi bizarre que cela soit, ils contiennent la séquence génétique qui nous manquait jusque là»
L’expression amusée de Hans laisse entendre le scepticisme qui l’envahit face à cette révélation mais il ne dit rien, attendant la suite.
« Il faut que je vous présente mon collaborateur le docteur Gaudemaris-Barjol »
A l’annonce de ce nom, Hélène ne peut réprimer un cri. Jacques lui prend le bras pour l’aider à rompre avec le flot du souvenir qui venait se confondre avec son fantasme. Son père, familier du Duce, avait vivement troublé sa pensée en évoquant son expérience à la république de Salo.
« Vous semblez étonnée! Effectivement le docteur a survécu, après bien des misères chirurgicales ! Ce n’est plus le même homme que vous avez connu. C’est un peu comme si tout ce côté diabolique de sa personnalité avait trouvé un apaisement auprès de Raël. »
Le surgissement en ce lieu du docteur donnait le vertige. Jacques se souvenait de la liquidation ratée qu’il avait décidée lors d’une conversation avec Victor. A l’époque le trafic de jeunes gens vers le Vatican et ailleurs battait son plein, mais le docteur semblait perdre les pédales. Jacques Lévinas se revoyait dans la bibliothèque en train de discuter de ce cas :
« Il ne faut voir dans la rapidité actuelle de notre programmation, rien moins que la remarquable méthode mise au point par le docteur Gaudemaris-Barjol , qui nous permet de raccourcir de manière tout à fait évidente le protocole d’établissement de la cartographie profonde et superficielle de nos jeunes pensionnaires. Certes c’est souvent assez violent, et il y a un peu de perte. Sans doute que la survie pratique s’en trouve entachée, mais après tout, l’exactitude de notre proposition par rapport à la demande justifie une compensation par le prix. Le docteur Gaudemaris est devenu, de ce fait, très gourmand , il est vrai aussi, mais ce qu’il ignore c’est que son protocole est parfaitement répertorié à son insu et qu’en conséquence son utilité pratique devient des plus relatives. D’ailleurs, comme vous me l’avez fait remarquer, il a un peu tendance à abîmer la marchandise ces temps derniers, ce qui est, reconnaissez-le, tout à fait inacceptable. Nous avons bien assez d’une clientèle paponesque aux goûts dérangés sans nous livrer nous mêmes à des dérives excessives. Il a commencé à faire des excisions comparatives sur une fillette sur deux, sous prétexte qu’il lui fallait bien se détendre un peu, et il lui fallait, pour cela, revêtir une tenue traditionnelle africaine, opérer avec lames de rasoir, boîte de conserve, morceau de verre cassé, paire de ciseaux émoussés, et ce sur des fillettes hurlantes, maintenues par des ceintures grossières. Puis il les cicatrisait, comme il disait, avec ses propres excréments. Bref la dite fillette devenait impossible à rééduquer... perte de temps, d’argent, de matériel, et aggravation inutile de la turpitude morale de toute notre organisation. L’usage qu’il pouvait faire du gamma-OH, sous prétexte de tester les phénomènes de perdurance paradoxale du sentiment d’horreur vécu ne rajoutait guère d’intérêt à l’affaire. Peut être qu’à l’occasion de la livraison de ce soir, un accident pourrait mettre un terme à l’aventure de notre ex-psychanalyste. »
Jacques ne parlait qu’une fois. Ses suggestions étaient des ordres impératifs. Après lui avoir tranché la gorge, Victor eut le temps d’arracher un oeil au docteur Gaudemaris avant que l’hémorragie lui fit perdre conscience et vie, oeil qu’il hésita à gober, songeant en faire quelque usage ultérieur, la couleur d’un bleu délavé aux reflets dorés étant des plus caractéristiques. Entre saisissement, douleur et angoisse, her K, selon son goût pour une germanisation de ses origines pourtant provençales, eut le temps de réaliser ce qui se passait, et voir filer la masse uniforme et de ses ex-patients et de ses nouvelles patientes. Sa carrière du docteur avait suivi une voie triomphale, digne représentant qu’il fut d’une mise en dogme de l’enseignement d’un psychanalyste célèbre. La rapidité de son acte était une merveille à mettre en rapport avec le silence radical dans lequel rien ne pouvait l’arracher hors le décompte minutieux des quelques seconds accordés à des sujets dont il ne prenait même plus la peine de noter autre chose que le nom sur un carnet spécial qu’il s’était fait fabriquer afin de pouvoir transcrire facilement une liste impressionnante. Il ne distinguait plus ni les visages, ni les discours, ni même les sexes. Le simple fait de lui adresser la parole était une demande qui ne pouvait qu’aboutir à une longue série de rendez vous tous aussi cursifs et finalement monotones. Des vies entières se vouaient ainsi à une sorte de rituel dont il était loisible de songer qu’il ne pourrait avoir de fin. Sauf que toute machine finit un jour par se gripper, non qu’il y eut des problèmes du côté d’une insatisfaction de la clientèle, puisque de toute façon tous les modes de réaction étaient minutieusement prévus, à chaque éventuel cri sa réponse, son argument théorique, sa résistance démasquée. Non, ce furent une série d’incidents, d’abord des patients âgés qui finirent par décéder durant et malgré la brièveté des séances, et puis cette idée qu’il eut un jour de carrément s’absenter, ne laisser de lui même qu’une porte à ouverture automatique sur présentation de la carte bleue et une photo, pardon un portrait, de lui même, posé au dessus d’une boîte. Certains allèrent jusqu’à parler d’escroquerie surtout à cause de ce double paiement, l’un en liquide parfaitement anonyme, l’autre en carte bleue ouvrant une sorte de crédit permanent où le bon docteur puisait abondamment et d’ailleurs de façon parfaitement égalitaire. Bref le docteur Gaudemaris dut s’enfuir, un jour, assez rapidement, surtout lorsqu’une ridicule affaire de moeurs le fit repérer en compagnie de bébés dans l’arrière salle d’un hôtel respectable de la capitale. Cette pratique impériale ne fut certes pas du goût de tout le monde.
Jacques songeait à Gaudemaris-Barjol dont il avait ordonné la fin de carrière dès lors que ce dernier, victime de sa manie de tout mécaniser, avait livré un protocole d’investigation qui le rendait inutile, voire dangereux. En quelque sorte, Gaudemaris venait de mourir pour avoir réalisé concrètement ce qu’il avait toujours voulu faire semblant de faire. Jacques se souvenait de la première rencontre avec le docteur, qui exerçait encore la psychanalyse. L’homme était déjà en difficultés et avait profité d’une opportunité d’annonce pour se mettre à son service. Gaudemaris exerçait alors dans un hôtel particulier qui masquait en partie ses difficultés financières et psychologiques. Il était déjà d’une obésité maladive, le front luisant, une barbe taillée en fine bande noire qui faisait ressortir le côté blanchâtre de sa peau. Sa coupe de cheveux en brosse façon tour ajoutait au ridicule de sa personne. Au milieu de sa joue droite s’était formé un véritable cratère qu’il avait creusé compulsivement de son ongle depuis des années. Ses vêtements, malgré leur origine, donnaient toujours l’impression d’être étriqués. Mais au delà de son physique, il distillait une angoisse qu’il n’arrivait pas à dissimuler par le jeu sophistiqué de ses cigarettes à l’eucalyptus. Dès lors son regard enfoncé et fixe traduisait tout autre chose que de l’intelligence. Cependant cette sorte de docteur Moreau offrait des éléments tout à fait satisfaisants quant aux possibilités qu’il ouvrait bien au delà de la demande initiale
Ainsi donc au delà de tout, Gaudemaris avait survécu, mieux, se retrouvait à nouveau au milieu d’une affaire biologique dont le fondement scientifique masquait l’arrière fond sadique.
Le docteur Gaudemaris-Barjol s’inclina devant les visiteurs, ne manifestant aucun signe de reconnaissance ou de surprise.
« Comme vous le savez, Raël a pu dès 2001 défendre le clonage humain devant le Congrès américain. Nous avons depuis beaucoup travaillé, grâce à ces nombreuses femmes qui ont bien voulu s’offrir comme mères porteuses à partir de cellules de notre maître. Leur attachement à notre groupe garantit leur fidélité, leur docilité et leur élévation spirituelle. Je me suis beaucoup amusé à jouer les perturbateurs, déguisé tour à tour en professeur Panayiotis Zavos, spécialiste de physiologie reproductive à l'Université du Kentucky ou en Severino Antinori. La grossesse des vieilles femmes est un spectacle! Quant aux anomalies du processus, elles sont nombreuses mais instructives. Tous ne survivent pas, ce qui est dommage d’un point de vue scientifique. Je vous montrerai tout à l’heure notre colonie et nos bocaux d’anomalies létales, tous ces clones du maître comme soumis à toutes les torsions imaginables et entourés de la plus grande dévotion de la part de leurs mères, du moins celles qui ne meurent pas rapidement d’une tumeur maligne. Imaginez le traité d’Isidore Geoffroy Saint-Hilaire animé. S’il n’est guère difficile d’introduire un noyau de cellule adulte dans un ovocyte dénucléé, il est beaucoup plus difficile d’effectuer la re-programmation embryonnaire . C’est là que les monstres se forment. Nous n’en sommes plus là. Nous maîtrisons le processus. La dernière séquence est parfaite, ce qui constitue une banque d’organes pour Raël . Nous pouvons aller plus loin et faire renaître le Bouddha dont nous avons séquencé l’ADN animal et végétal. Longtemps on a prétendu que le génome n’était pas entièrement déterminant. Il n’en est rien. Ce mécanisme réduit le spirituel à pas grand chose »
Tandis que Hans demeurait assez dubitatif face à cette avalanche de certitudes, que Jacques continuait à se demander comment Gaudemaris avait pu survivre, Hélène s’était approché d’un des nombreux ordinateurs qui s’alignaient le long des tables. Raël fut aussitôt d’elle.
« Tous ces écrans vous fascinent n’est-ce pas? Et vous vous demandez bien où se trouve le laboratoire biologique? Et bien il faut se faire une raison, la biologie a laissé la place à l’informatique. Vous savez que sans ce passage abstrait, le génome humain n’aurait pu être séquencé. Nous avons fait de même avec les fragments du Bouddha, mais et là je vous demande à la fois d’être attentive et de rassembler vos connaissances scolaires… »
Sur l’écran, apparaissaient de longues séquences de lettres en lignes et en mouvements incessants les uns par rapport aux autres.
« A, C, G, T… oui, je me souviens , on dirait les quatre bases nucléiques, adénosine, cytosine, guanine, thymine »
« c’est tout à fait cela »
« mais on dirait qu’il y a de temps en temps une autre lettre un @, qu’est-ce? »
« @ est à la place d’une autre base nucléique jusque-là inconnue et toujours présente dans le génome du Bouddha. Nous n’avions aucune explication sur cette anomalie jusqu’à ce que Gaudemaris se souvienne avoir rencontré quelque chose de similaire, qu’il avait alors interprété comme un artefact. À l’époque, pour tester le matériel, il avait utilisé un fragment biologique connexe culturellement, une feuille donc de l’arbre de l’éveil. Il est apparu très vite que ce végétal présentait un génome très riche en@, ce qui laissait supporter chez le Bouddha une sorte d’anomalie du génome sans doute unique… Bref nous avons repris le travail sur cette base, et c’est ce que ce logiciel Phred, Phrap et Consed est en train de séquencer, en rétablissant la continuité des fragments d’ADN. Le résultat est immédiatement repris par une autre série d’ordinateurs qui grâce au logiciel Artémis cette fois va repérer les séquences ouvertes, c’est-à-dire susceptibles de coder une protéine. Les sites potentiels codant sont localisés par l’analyse des pourcentages convergents de présence des nucléiques…Nous arrivons à une connaissance assez précise des séquences qui, par comparaison aux résultats standard du génome nous permet de mettre progressivement en évidence des protéines qui bien sûr ne font pas partie des banques de données et dont les propriétés de cessent de nous étonner »
« Oui » rajouta Gaudemaris qui avait entraîné le groupe vers les ordinateurs et leur moniteur « il s’agit bien sûr de réaliser le clonage suprême mais aussi d’arriver à localiser au maximum les propriétés biologiques du Bouddha qui lui permettait entre autres des performances étonnantes comme la délocalisation instantanée ou la migration temporelle… »
Paule prit alors la parole :
« Je ne connais la biologie et ses développements récents que de manière disons assez générale. Je ne peux donc contester le fondement de vos recherches, ni la pertinence de leur propos. Par contre, il me vient une question naïve. Quel pourrait être l’intérêt de faire surgir ledit Bouddha dans un monde réduit à sa perte ? Je crois avoir compris que vous étiez partie prenante dans le choc des civilisations et que vous répondiez au coup par coup, comme dans une sorte de lutte classique…»
Raël sourit et d’un signe de tête passa la parole à Houellebecq.
« Il faut vous placer dans une perspective plus large. D’une part, nous savons que vous faites partie tous les quatre des rares humains porteurs des signes des elohims, d’autre part, comme vous le comprenez sans difficulté, le Bouddha est le prototype de ces mêmes elohims. Sa manifestation n’a guère permis d’infléchir la roue de la Loi. »
Paule ne peut s’empêcher de rire à l’annonce de sa bouddhité
«Ne riez pas, je ne vais pas vous raconter ces bondieuseries qui sont les trente deux signes du mahâpurisa, encore que enijangha, les jambes d’antilope !… Non, je veux parler de votre attitude, votre marche, votre position assise ou debout, même et surtout les gestes que vous adoptez comme naturellement. Tenez Paule, faites attention à vos mains à cet instant, doigts légèrement ployés, pouce et index joints, vitarka mudrâ, le sceau de l’exposition. Vous de même Jacques, vos deux mains devant la poitrine, un peu comme le fait Paule, mais cette fois votre main gauche vient s’appuyer contre la paume de votre droite, dharmacakra mudrâ, la roue de la loi. Quant à vous Hans qui adoptait facilement la position assise indienne, votre main touche le sol, bhûmisparça mudrâ. Troublant, n’est-ce pas ? Il n’y a que vous Hélène qui n’adoptez pas ces nobles attitudes, mais il est vrai que votre corps répond à tous ces critères physiques qui fascinent tant les tibétains… Mais je poursuis mon raisonnement.
Depuis l’ère industrielle, les choses ont accéléré à grande vitesse, accumulation des conflits, dispersion mondialisée des risques et des interférences économiques, etc… Nous n’en sommes plus à la notion vaguement marxiste ou religieuse d’un conflit nord-sud, il s’agit de tout autre chose. Lorsque Ben Laden porte atteinte au cœur du système, il ne fait qu’obliger la force américaine à une guerre coloniale où elle s’épuise, épuisant le monde dans un même mouvement. La guerre énergétique s’accompagne d’un vague discours écologique battu pratiquement en brèche par la nécessité supposée de poursuivre le développement économique. Ce n’est pas pour rien que nous intervenons directement à la fois dans la banqueroute financière américaine, entretien des conflits armés loin de leurs bases de départ, opération cyclones, et bientôt mise à feu de la chaîne pacifique qui n’attend presque rien pour produire quelque chose de beaucoup plus destructeur que le récent Tsunami de l’Océan Indien. Nous avons également investi massivement dans l’économie chinoise, d’une part pour son effet d’accélération, d’autre part pour son effet de serre puisqu’il n’existe aucune réglementation dans ce pays »
« Votre projet serait donc d’aggraver la situation de manière irréversible, mais pourquoi ? »
« Pour une raison très simple, atteindre le seuil à partir duquel le taux de méthane deviendra irréversible et incontrôlable. Nous avons eu une expérimentation réelle au niveau du fameux lac africain. Ceci a déjà été. Cela sera encore. Presque toutes les espèces ont déjà disparu à la surface de la terre et ceci bien avant la fin des dinosaures. Un temps il y eut un volcanisme tel que l’atmosphère devint irrespirable. C’est ceci qui se produit en ce moment. Avec cet aspect étrangement répétitif et presque mécanique du mouvement brownien, l’agitation des particules augmente avec la température. Je sais bien qu’il y a des divergences chez les physiciens et la découverte d’un cratère sous l’antarctique a de quoi bouleverser de manière sensible la cause de certains phénomènes. Ceci ne change rien dans le fond. Vous savez bien qu’un mouvement banal engendre dans un contexte adéquat une tension érotique qu’il n’a point au coin de la rue. Il y aura peu de survivants, et c’est à ce moment que nous ferons renaître le Bouddha pour guider les élus qui auront trouvé refuge dans des bases comme celles ci»
« Si je comprends bien, vous espérez pouvoir passer à la vitesse supérieure grâce à la vulcanologie, mais c’est une science constatative, peu capable de prévisions et encore moins d’action »
« Erreur, grave erreur. Vous savez que la ceinture de feu du Pacifique comporte un certain nombre de points chauds, Hawaï, l’île de Pâques, les galapagoses, mais aussi plus des Etats-unis, Juan de Fuca et surtout Yellowstone. Selon les zones terrestres, la composition des magmas varie. Ceux qui nous importent sont très riches en gaz, donc fortement explosifs, à condition bien sûr que la pression des bulles gazeuses leur permette de traverser les derniers kilomètres de surface. Nous pouvons agir sur les points chauds justement en favorisant les fissures de la croûte terrestre. L’énergie à produire est alors dérisoire comme peut l’être par exemple le fait d’allumer une mèche. Le gouvernement américain toujours avide de diminuer les dépenses publiques a accepté un financement intégral de l’office de recherche et de surveillance du parc de Yellowstone, ce qui nous donne les mains libres pour toute opération de forage. Sur un plan technique et théorique, nous avons dû modéliser le système volcanique, par exemple nous demander pourquoi les masses rocheuses liquéfiées remontent vers la surface pour y faire éruption. Ce sont des notions de mécanique des fluides qui nous expliquent qu’un liquide n’est jamais en équilibre, même lorsqu’il semble parfaitement immobile. Des déséquilibres l’affectent toujours et le font se mouvoir. À l’intérieur du globe, ce sont des déséquilibres mécaniques, chimiques et thermiques qui agissent et poussent les magmas à migrer vers la surface lorsque la composante principale de ces mouvements est dirigée vers le haut. Le magma liquide, plus léger donc que le solide, tend à s’élever vers la surface. Cette migration verticale sous l’effet de la poussée d’Archimède s’effectue très lentement. Dissoute à l’origine dans les liquides magmatiques, la phase gazeuse s’exprime sous forme de bulles dès que la pression totale qui s’exerce sur le magma devient inférieure à sa pression de saturation. C’est donc une sorte de pâte gonflée de bulles qui remonte naturellement vers la surface. Celle ci se brise de temps en temps, par un jeu somme toute limité de décompression très partielle, un peu à la manière d’un ballon qui se dégonfle à la suite d’une légère perforation. C’est très différent si le trou est d’emblée plus large. Là le ballon explose. La phase gazeuse fuse alors avec une violence que conditionne sa propre pression. Lorsque la teneur en gaz est élevée, ce qui est le cas dans les magmas de cette zone, les phénomènes de dégazage peuvent atteindre une ampleur colossale: projection à mille mètres et plus de hauteur pour des lambeaux basaltiques liquides de plusieurs centaines de tonnes, et projections à des altitudes de plus de quarante kilomètres pour les fines cendres de magmas visqueux. Les cendres et les gaz volcaniques injectés ainsi en masse dans la stratosphère modifient le bilan radiatif de l’atmosphère et abaissent, pendant quelques années, la température moyenne au sol de plusieurs dixièmes de degrés. C’est là que l’affaire nous intéresse puisque, à l’action destructrice finalement locale, mais importante s’il s’agit d’une zone fortement habitée ou industrialisée, il convient d’ajouter l’aspect climatique autrement plus destructeur sur une durée plus longue … Mais je vous ennuie avec mes considérations scientifiques et politiques et je vois qu’Hélène demeure pensive depuis que j’ai douté de sa nature»
(à suivre?)
Frederic Melczer