La négligence poétique
Lorsqu’Akhmatova vint à Paris, c’est pour constater en quoi la poésie avait pu disparaître derrière la peinture; cette question venait frapper de face au moment d’une telle révolution plastique. C’était au temps d’une Russie ouverte à l’Europe, parlant français, innovante dans les formes jusqu’à Lénine qui régla la question de l’art très vite; comment ne pas entendre déjà le triomphe des images comme iconostase universelle, ce par quoi la lettre porte trace de cette forclusion moderne où s’efface le différent au profit d’un objectif totalitaire, comment as-tu connu Anna Akhmatova ? La question roulait en écho des interrogatoires sans fin auxquels elle échappa on ne sait pourquoi; le poème menace sans doute bien d’avantage que le bête terroriste qui a la nature du pouvoir; après tout l’image est vouée à cet effacement nécessaire qu’aucun montage, aucun dessin ne peut relever et en écho aucune parole, puisque seul le silence peut faire écho à l’image perdue, nullement originaire cependant, archétypale (pauvre GDH) comme pourrait le faire croire un goût redondant du symbolisme dont le sous bassement jungien et heideggerien ne cesse de faire retour, comme le religieux qui porte le poids stupide de la réaction à cet ordre homogène du monde, faute de pouvoir répondre au glissement sémantique sur le monde; un univers de signes vides; le recours imaginaire; l’imaginaire linguistique vient ici exercer ses ravages; vous avez aussi fait la connaissance de Mandelsteam ? La question se redoublait maintenant sur les complicités; Gorenko? La liste des suspects s’allongeait, j’avais effectivement commis le crime de lire des poètes et donc de participer à autre chose que ce que Staline avait pu écrire sur la langue, cet écho à la langue une, pourtant proscrite au fronton des sociétés de linguistique; oui comme Anna j’étais entré dans l’effroi des monde totalisés par les guerres, l’effroi sans repos de la conscience des choses; Goumilev ? Lui aussi? Vous avez écrit ne pas vouloir fuir la Russie d’Octobre, est ce pour mieux en saboter l énergie révolutionnaire? Il semble pourtant difficile de ne pas reconnaître votre courage poétique à Leningrad , malgré ce que Jdanov a pu noter d’occidentalisé, décadent et sentimental
Nous vivons sourds à la terre sous nos pieds,
À dix pas personne ne discerne nos paroles.
On entend seulement le montagnard du Kremlin,
Le bourreau et l'assassin de moujiks.
Ses doigts sont gras comme des vers,
Des mots de plomb tombent de ses lèvres.
Sa moustache de cafard nargue,
Et la peau de ses bottes luit.
Autour, une cohue de chefs aux cous de poulet,
Les sous-hommes zélés dont il joue.
Ils hennissent, miaulent, gémissent,
Lui seul tempête et désigne.
Comme des fers à cheval, il forge ses décrets,
Qu'il jette à la tête, à l'œil, à l'aine.
Chaque mise à mort est une fête,
Et vaste est l'appétit de l'Ossète.
Ossip n’a que ce qu’il mérite, mourir de faim et de froid, en route vers la Sibérie
Le corps des poètes disparus
Anna est radiée de l'Union des écrivains en 1946 pour « érotisme, mysticisme et indifférence politique » Jdanov écrit qu'elle est « une nonne ou une putain, ou plutôt à la fois une nonne et une putain qui marie l'indécence à la prière ».
Et vous vous intéressez à une telle femme ! Qu’avez vous dans vos poches? Faites plutôt ce qui est prescrit et tout ira bien