La fracture du tableau
Le tableau dans les sous sols gardait sous la lampe l’éclat des contrastes de couleurs mais à la façon neutre des formes contournées des vieux murs, pourtant il avait été fait dans un mouvement rapide et sûr, et son achèvement pouvait porter trace de la brillance scopique impliquée d’autant que des formes fantasmatiques s’était déployées alors, porteuses de projections diverses mais visibles dans leur glissement incessant d’une scène l’autre, un effet de capture banal mais qui durait et offrait au regard errant des points de capture , de localisation, presque de surprise. Mais tout ceci s’était progressivement effacé au profit d’une vision froide des formes et d’une interrogation sur le moteur énergétique de cette production. L’oeuvre était quasi unique à la différence d’autres séries qui déployaient et des séquences textuelles et des sortes d’équivalences peintes ou dessinées, mais là aussi le pouvoir de cet agir demeurait distant, lointain. Une fracture , une fissure lézardait la surface, zone de palpitation aveugle d’où murmuraient des phonèmes ironiques. Pas de point d’où il serait possible de voir la totalité ou plutôt il ne peut y avoir de point qu’au prix d’une dépersonnalisation, d’une perte de mémoire ou de connaissance. Pourtant la perspective semblait ordonner tout cela et rendre possible une lecture du monde, un savoir opératoire sur ce monde, l’incarnation d’une place paternelle Autre, mais le détail menaçait toujours la peinture, et le vieux Titien achevait à la main ce que le pinceau trahissait, il fallut quelque temps pour que chaque point de la toile devienne un centre aléatoire qui fit disparaître le recouvrement scopique pour un scintillement narratif dans lequel l’abstraction essaya de réintroduire le théocentrisme et donc le rêve de pouvoir se voir au centre du tableau achevé. Rothko donc qui finit comme Cantor et pour les mêmes raisons.
De son côté le pervers sait au moins une chose, c’est qu’il demeure dans la position platonicienne, l’oeil de l’Autre n’ex-iste que de manière indirecte, un reflet, c’est ce qu’il va chercher dans le regard de sa victime complice, ce point d’éclipse du sujet au gît cet oeil absolu, échec à chaque fois bien sûr, ceci demeure dans le logique du fantasme qui institue une père-version, une père-vision originaire. Dans la scène de viol ce qui compte est le regard du témoin, le cinema pris là dedans puisque la peinture est devenue décorative. Le point de jouissance qui est de l’Autre est une éclipse contre quoi se développe la science moïque, volontiers universitaire ou interprétative. Une interprétation ne saurait être calculable mais bien aléatoire comme ces paroles presque anonymes qui surgissent comme oraculaires dans leurs effets. Le déploiement de la scène tragique ne demeure plus qu’un effet de citation culturelle, après tout depuis Freud, depuis qu’il a décrypté l’universel de l’Oedipe, l’effaçant comme mythe et le pulvérisant cependant dans des variantes ordinaires, citation de citation où passe le tuyau de poêle tout autant, reste cependant le terme cette fois, cette mort commune à quoi toutes les pantomimes de la sexualité ne peuvent répondre. Le sexuel demeure dans la coupure irréductible de la différence des sexes et du scopique vocal. Bien sûr ceci n’est pas une promesse de bonheur final comme assomption dans la verticalité, mais là aussi l’épuisement de Botticelli à pouvoir dessiner le paradis si ennuyeux de Dante y répondait déjà tout à fait. Don Juan ne peut que tendre la main à l’Autre pour jouir donc de l’infini de l’impossible. Le psychanalyste n’est pourtant ni un Oedipe aveugle ni un Tirésias hermaphrodite, certainement pas un social, la grande réconciliation utopique. Il faudrait reprendre ça depuis la scène d’écriture, celle où Platon dicte à Socrate, la question est dans la carte postale de Derrida...