désespérance poétique
Toujours le même point sous la grisaille, la chute du concept, l’indifférence à donner forme, chercher quelque nouveau paradigme, réduit à la phrase qui surgit sauvage, le mot inouï que l’on paie de sa peau
qui pardonnera ce mot, personne évidemment, faire silence,
il est question du dernier mot, avoir le dernier mot qui aurait tout du premier, celui qui inaugure la parole, construire son dire pour ce dernier mot, en sachant le silence antérieur des pères qu’il faudrait pouvoir relever de cette parole signifiante, fusse au prix de sa vie
une parole qui compte, d’autant que le brouillage sémantique est plus manifeste, on ne peut séparer la parole de Celan de son saut final, nullement en terme de signification bien entendu, dernière parole qui ne se referme et qui donc porte pour qui devra en supporter la lecture
niemand
zeugt für den
zeugen
le signifiant porte au réel qui fait sujet tout au plus, tout au mieux, zeugen au lieu de sa parole mortelle insue, niemand , niemand, nulle adresse imaginaire et le lieu Autre est vide
nulle interprétation, traduction, lecture, sinon l’ouvert qui brise le silence refermé des formes convenues, provocation à l’infinie tentative d’en rendre compte, Kiefer
lointain définitif à cette image formidable qui se risque à formuler, lointain absolument à tout autre désormais, la preuve que l’événement a eu lieu, le voeu de mort absolu sur l’espèce découpée, reprise réaliste du fondement crépusculaire d’un quelconque sujet, donc le risque de tenir à bout de lèvres l’imprononçable, l’incertain qui demeure opaque mais visible à chaque fois, chaque fois effacé, brûlé, détruit, présent cependant dans cet effacement même, par cet effacement
Il s’agit du dernier refus, du seul refus possible, le refusé de vivre même, ce qui consiste au dernier signifiant
aschenglorie hinter
deinen erschüttert-verknoteten
händen am dreiweg
il ne restera rien, rien ne sera autre que cette cendre du signifiant en cette ligature qui saisit la main qui trace en vain l’ouvert du mot
il est destiné à l’attente, inutile sur cette route , seul donc d’avoir ouvert un oeil trop vif sur la chose, à ne pouvoir refermer sa vision, à devoir sans cesse porter la phrase selon l’incise, cette main tendue que nul ne retient jamais, réduite donc à tenter parfois, risque inutile, de trouver masse au secret du corps, ce sexuel effrité des campagnes neuves
brisé au tiers d’une présentation maladroite, déjà oubliée, soutenu cependant de ce que dit Derrida, toujours quelqu’un testicule de cette présentation, tiers offert au sacrifice qui commente donc pour faire cesser la coupure qui ne repose sur rien, le pur différend cherché dans les détails du conflit, de l’oubli des fautes, les pertes du récit
le doux secret de la trahison, non pas factuelle mais dans cette lecture même qui se souvient, mémoire du signifiant qui le colmate, le ruine, porte plus loin encore la dispersion de sa cendre
car le témoin du poème est aussi celui qui se veut le fidèle de la lettre, sa sacralisation comme issue de l’Autre dont le poème porte pourtant le poids incontournable d’inconsistance, il s’agit toujours d’effacer le poète au nom même de son poème , le glorifier comme mort à son signifiant insu
boucherie littéraire désormais au seuil des âmes grises, c’est même d’ailleurs cette horreur du témoin du poème qui peut attester de cette coupure du signifiant, le destructeur échoue moins à brûler la lettre que le témoin qui la relique comme négation même du texte possible
il faut pouvoir ainsi renoncer non seulement à cet autre témoin du poème mais à soi même témoin de sa propre parole