Le connecteur Rilke
GDH dans sa méditation sur les papillons nous raconte des choses warburgiennes à propos de Rilke, ce qui incite à interroger la mélancolie du poète et son errance à travers la langue et le siècle, qui lui fait croiser un grand nombre de gens dont Freud, et de femmes dont Lou Andreas, Tsvétaïeva ,Baladine Klossowska, ce qui constitue une reprise des questions poétiques. Ce sera donc un collage pour commencer qui montre aussi bien le fameux trio avec Nietzsche, Rilke n’est pas encore arrivé. Il commence des études de philosophie à l'Université de Munich et rencontre l'écrivain Lou Andreas-Salomé. Celle ci vient d’arencontrer Nietzsche.
Il l’initie à sa philosophie et brûle d’amour pour cette femme-enfant qui se refuse à lui. Dépressif et suicidaire, le philosophe rêve de transmettre à ce jeune esprit en friche l’essence même de sa pensée. L’exaltation ne dure que quelques mois et se brise sur le refus inébranlable et répété de Lou de l’épouser. Mais cette rencontre nourrira longtemps l’œuvre de Nietzsche qui, l’année suivant la « rupture », écrit son Ainsi parlait Zarathoustra. La parenthèse s’ouvre déjà mais passons...
Lou rencontre René Maria Rilke (qu’elle rebaptisera Rainer). Elle est alors mariée à Friedrich Carl Andreas, dont elle portera le nom, accolé au sien, pour la postérité. Un mari avec lequel elle ne couche pas. C’est une vierge de 36 ans qui n’a cessé de croire que l’épanouissement de l’esprit ne passait que par le refus du corps qui se donne avec passion à Rilke. Il la surnomme « mon buisson ardent ».
L’amour dure trois ans, l’amitié lui survivra plus de trente. Elle le guide sur le chemin du dépouillement de l’écriture, comme « une mère et une muse attentive ». Il transforme cet esprit parfait en femme, cette princesse de neige en amoureuse passionnée. « J’ai été ta femme pendant des années parce que tu fus la première réalité où l’homme et le corps sont indiscernables l’un de l’autre », lui écrira-t-elle.
Bref beaucoup de choses là encore, elle le conduit à Freud. Ils ne se rencontrent, ou peut être, ce serait l’origine d’un texte court de Freud.
« II y a quelque temps, je faisais, en compagnie d’un ami taciturne et d’un jeune poète déjà en renom, une promenade à travers un paysage d’été en fleurs. Le poète admirait la beauté de la nature alentour, mais sans s’en réjouir. La pensée le perturbait que toute cette beauté était vouée à passer, qu’en hiver elle se serait évanouie, comme le fait du reste toute beauté humaine, et tout ce que les hommes ont créé ou auraient pu créer de beau et de noble. Tout ce qu’autrement il aurait aimé et admire lui semblait dévalorise par le destin de passagèreté auquel cela était promis.»
Freud note le conflit entre ce constat tragique et la volonté d’en répondre au titre d’une perpétuation contraire.
«Je n’accordai pourtant pas au poète pessimiste que la passagèreté du beau entraine une dévalorisation de celui-ci. Un accroissement de valeur, bien au contraire ! La valeur
de passagèreté est une valeur de rareté dans le temps.» Il convient donc de lire les saisons comme retour d’une séquence de fait vécue éternelle , sur quoi repose l’oeuvre d’art qui perdure même quand surgit les temps de barbarie.
«Je tenais ces considérations pour inattaquables, mais je remarquai que je n’avals fait aucune impression sur le poète et sur l’ami. Je conclus de cet insuccès qu’un facteur affectif puissant s’immisçait pour troubler leur jugement, facteur que je crus plus tard avoir trouvé. Ce ne peut avoir été que la révolte de l’âme contre le deuil qui dévalorisait pour eux la jouissance du beau.»
Suit des considérations sur la théorie du deuil qui vient brutalement se rompre sur des considérations de réalité
«L’entretien avec le poète eut lieu l’été précédant la guerre. Un an plus tard, la guerre faisait irruption et dépouillait le monde de ses beautés. Elle ne détruisait pas seulement la beauté des paysages qu’elle traversait et les œuvres d’art qu’elle frôlait sur son chemin, elle brisait aussi notre fierté pour les acquisitions de notre culture, notre respect pour tant de penseurs et artistes, nos espoirs en un surmontement final des diversités de peuples et de races. Elle souillait la haute impartialité de notre science, faisait apparaitre notre vie pulsionnelle dans sa nudité, déchaînait en nous les esprits mauvais que nous croyions durablement domptés par l’éducation poursuivie au long des siècles par les plus nobles d’entre nous. Elle rendait notre patrie de nouveau petite et le reste de la terre de nouveau lointain et vaste. Elle nous dépouillait de tant de choses que nous avions aimées, et nous montrait la caducité de maintes choses que nous avions tenues pour stables.»
Nouvelle variante, optimiste cette fois,
«Nous reconstruirons tout ce que la guerre a détruit, peut-être sur une base plus solide et plus durablement qu’auparavant. »
Vergänglichkeit, l’allemand dit caducité, inconstance, instabilité, fragilité
plus loin, ailleurs
« Je t’aime et je veux coucher avec toi, cette concision n’est pas permise à l’amitié. Mais je le dis d’une autre voix, presque dans le sommeil, profondément dans le sommeil. Je sonne tout autre chose que la passion. Si tu me prenais contre toi, tu prendrais contre toi – les plus déserts lieux.» (Marina Tsvétaïeva à Rilke). Le choc stylistique est immense , la rencontre stalinienne
Plus tard encore
De Genève ― 21/22 novembre 1920 ― à Berg
Dimanche vers 3h de l’après-midi
Hier j’avais cette immense joie de recevoir ta lettre, la longue. Je ne croyais plus et j’embrasse vos mains douces, toute reconnaissante. C’est l’heure où je me couchais contre votre épaule et où nous commencions à nous parler doucement. Permettez que je sois ainsi, en ce moment, René. Je n’avais pas l’intention de vous écrire ― j’ai pensé faire dès à présent le grand silence entre nous, interrompu par quelques Liebesbeweise ab und zu
Lyrisme amoureux du grand poète
De ma vie à moi je ne peux pas raconter beaucoup. Une fatigue sans fin me berce, de sorte que très souvent je ne peux pas faire le moindre mouvement...
j’implore votre génie de venir me secouer de toutes ses forces ; je sais que vous ferez des choses comme jamais vous n’en avez faites. Jamais, je le sens, vous n’avez eu tant Dieu en vous, vous « homme », qu’à présent !...
Oh René, René, que tu sois béni ! de me voir toujours devant toi-même en t’éloignant de moi : en fontaine, en arbre, en fleur dans ton étoile qui brille au-dessus de toi ― pour toi ― J’ai embrassé Baltus et je lui disais : « ça vient de loin » ― Tu m’ouvres ta lettre cachetée toujours toujours ouverte pour toi, je vole vers toi, feuille blanche, et je tombe dans tes mains adorées.
Merline
après les frères Klossowski, dont la mère est donc prise par cette crise poétique dont Rilke porte le destin, il y aura la dame blanche, la leucémie
En intention cela cherche un instant qui parlera de l’assourdissement du langage, ce point où il se fait image, image en retour quand le mot a réduit le néant de l’image donnée hors sens, cette traversée de l’inconsistance de toute image donnée, l’image sera donc ce qui peut surgir dans l’épuisement du sens, mais cet @sens ne se soutient plus d’aucun semblant. De sorte que la mémoire porte au delà des brumes du savoir vers une inconstance de la forme qui chavire le visible, autrement dit ce n’est pas souvent le cas. GDH parle de hantise, il croit à l’icône fantomatique, aucune image ne revient qu’à travers l’ouverture d’un corps, autopsie justement. Autrement vient le nouveau cycle de la parole qui ne tremble pas portant l’effroi des abominations ordinaires, pour l’instant dans notre exemple le S21
Et puis peu a peu apparaît la doublure le non visage
Toute entière tombée en elle même en avant dans ses mains
De sorte que son visage resta dans ses deux mains. Je pouvais l’y voir, y voir sa forme creuse. Cela me coûta un effort inouï de rester à ces mains, de ne pas regarder ce qui était dépouille. Je frémissais de voir ainsi un visage du dedans, mais j’avais encore bien plus peur de la tête nue, écorchée, sans visage